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Nouvelle revue d'ethnopsychiatrie N° 8-9 : Sorciers des métropoles
Nathan Tobie
PENSEE SAUVAGE
22,87 €
Épuisé
EAN :3260050065375
Il existe en Occident des "niches thérapeutiques" abritant des guérisseurs usant de pratiques comparables à celles qu'on peut observer dans les pays en voie de développement. Il arrive parfois à ces guérisseurs d'assurer la prise en charge psychologique de la population de tout un quartier ou d'un village entier. Ce phénomène est aussi fréquent dans les grandes métropoles occidentales que dans les milieux ruraux. Ce dossier met en regard leur efficacité et celle de la psychopathologie institutionnelle. Les guérisseurs, médiateurs auprès des dieux, démons, esprits, ancêtres, médiateurs entre le monde profane et l'univers ésotérique, opérateurs incarnés de théories étiologiques complexes, sont-ils comparables aux soignants (psychiatres, psychanalystes, psychologues, infirmiers) dans leur utilisation des techniques psychothérapiques, dans leur maniement du transfert ?
Pourquoi des psychopathologistes s'intéressent-ils aux mécanismes d'influence ? Comme Freud le précise lui-même, la psychanalyse est avant tout un "procédé" et une "méthode" ; en tant que telle, elle induit attitudes et comportements tant chez le psychanalyste que chez le patient. Toute explication des effets d'une méthode qui ne décrit pas le plus minutieusement possible les comportements qu'induit la technique, la logique à laquelle elle contraint, les modalités de son travail ordinaire, est au mieux une idéologie professionnelle, au pire un simple instrument de publicité, voire de propagande. Si la psychanalyse est bien une méthode et un procédé, nous savons pertinemment ce qu'elle vise : la modification de l'autre — fût-ce avec les meilleures intentions ! Qu'elle prétende y parvenir "en profondeur" et non en surface, en agissant sur le noyau — voire la structure — et non sur les symptômes, par un surcroit de connaissance et non par l'assujettissement ou la suggestion, ne change rien au problème. Personne n'a jamais pensé qu'une "technique d'influence" devait nécessairement être naïve et mobiliser la crédulité. Nous devons en conclure que la psychanalyse est évidemment comparable à toutes les "techniques d'influence". Ce point de vue, déjà amorcé dans notre numéro 19 (Idéologies) nous a conduit à initier une réflexion pluridisciplinaire visant à analyser les formes, les modalités et les mécanismes de l'influence psychique tant dans les systèmes macroscopiques (institutionnels, idéologiques et politiques) que dans les systèmes ne concernant qu'une famille ou qu'un individu (diverses formes de psychothérapie). Dans ce but, nous invitons des psychopathologistes, des cognitivistes, des logiciens, des historiens, à disséquer, analyser, comparer et proposer de nouveaux modèles indispensables à la rationalisation de nos outils quotidiens.
Avant de songer aux considérations générales sur la psychopathologie des migrants il est urgent de réunir et de classer toutes les données disponibles sur les théories traditionnelles des désordres psychologiques dans les sociétés non-occidentales, les modalités d'entrée dans la maladie, de mobilisation du groupe social et les parcours thérapeutiques des patients, les techniques traditionnelles de soins. Il est aussi indispensable de proposer des systèmes de liaisons entre les théories et les techniques traditionnelles et occidentales, cela dans le but de rendre les représentations traditionnelles compréhensibles aux cliniciens occidentaux. C'est pourquoi la Nouvelle Revue d'Ethnopsychiatrie publie systématiquement un numéro par an comportant ces objectifs : 1) rassembler les données anthropologiques sur les représentations de la maladie et sur les logiques thérapeutiques, cela pour chacune des ethnies dont sont issus les patients migrants pris en charge par les thérapeutes occidentaux. 2) Répertorier les modalités techniques originales construites par les cliniciens occidentaux pour répondre aux problèmes propres aux migrants. 3) Publier des récits de cas et des analyses de psychothérapie entreprises par des équipes de terrain auprès de familles migrantes en difficulté psychologique. Avec ce manuel, il s'agit pour la Nouvelle Revue d'Ethnopsychiatrie de constituer un corpus pragmatique destiné à aider les équipes de terrain dans les difficultés quotidiennes de prise en charge des populations migrantes et de tendre à l'élaboration d'un véritable manuel d'ethnopsychiatrie.
Soumises à des brassages intensifs de population, à des vagues migratoires de plus en plus rapprochées, les sociétés modernes deviennent inévitablement poly-culturelles. Le psycho-pathologiste est confronté de ce fait à des patients dont il ne comprend ni la langue maternelle, ni la logique des symptômes, ni la philosophie de la vie. Dans ce numéro consacré à la clinique, la Nouvelle Revue d'Ethnopsychiatrie propose un panorama des tâches s accomplir pour permettre la pratique d'une psychopathologie interculturelle : comprendre en faisant appel au corpus des connaissances anthropologiques, proposer un cadre technique susceptible d'accueillir la plainte de patients de culture non occidentale, éviter une réduction occidentalo-centrique ou un bricolage pseudo-magique et exercer une véritable activité psychothérapique avec ces patients, tenter de conceptualiser tant le champ technique que les théories nécessaires à cette pratique, proposer des grandes lignes de recherche dans un domaine presque totalement en friche.
Qu'y a-t-il de commun entre le rituel de puberté chez les Bété du Cameroun et la prostitution homosexuelle des jeunes garçons dans les faubourgs parisiens ? Peut-on comparer le fonctionnement de l'initiation dans les rituels "thérapeutiques" du Candomblé de Bahia et la modification de la personnalité de jeunes gens engagés dans les sectes charismatiques en Occident ? Dans toutes ces situations, l'on observe une modification radicale de l'identité : une métamorphose. Ces transformations mettent-elles en tenure des processus fondamentaux de nature psychique ou même biologique ? Question insolite ! Pourtant les fourmis Raptiformica réussissent à maquiller leur odeur chimique pour mener à bien, incognito, leur entreprise de colonisation des Serviformica. La Nouvelle revue d'ethnopsychiatrie propose ici une idée originale née au confluent de disciplines diverses : toute entreprise de modification de la mémoire, psychique et biologique, se construit sur une utilisation systématique d'expériences traumatiques.
Les mouvements de populations sont de tous les lieux et de tous les temps. Cependant, depuis la dernière guerre, la situation géopolitique a considérablement amplifié les phénomènes d'extermination, de déplacement ou d'acculturation violente de peuples entiers. L'exil est évidemment une perte et l'on ne sait pas ce que l'on a perdu : certes des personnes, des objets, des lieux, des odeurs, des couleurs mais surtout la grammaire pour nommer cette perte. Comme une langue, cette grammaire a besoin de s'étayer quotidiennement sur l'environnement. Privée de son support réel, le système s'étiole peu à peu, s'appauvrit, se rétracte, se rigidifie conduisant le sujet quelquefois trente ans après le départ à des pathologies spécifiques : névroses traumatiques, psychoses puerpérales, bouffées délirantes, etc. Pris dans une tentative permanente de déni de la modification de l'environnement culturel, les migrants qui réussissent à éviter la pathologie construisent des personnalités souvent riches mais clivées. Quelquefois, pour certains, les breaks psychotiques ne surviennent qu'à la génération suivante. L'exploitation de cette clinique spécifique nous conduit à envisager de manière nouvelle la fine homéostasie réglant les rapports de l'espace interne (psychique) et de l'espace externe (culturel). Ce numéro, issu de la clinique, invite à un questionnement nouveau de la métapsychologie psychanalytique.
La démarche clinique, analyse approfondie de situations particulières, devient une méthode d'investigation privilégiée dans tous les domaines de la recherche. Telles un travelling, les méthodes d'observation sont obligées de se modifier pour saisir l'objet en mouvance. Là-bas, les cliniciens de toutes cultures formés dans nos universités se trouvent nécessairement amenés à aménager leurs techniques pour répondre aux transformations des hommes surpris dans les modifications de leur environnement. Là-bas encore, les anthropologues de toutes cultures, s'intéressant de plus en plus aux systèmes dynamiques de représentation de la maladie, s'engagent volens nolens dans des relations de type clinique. Ici enfin, les cliniciens de toutes cultures rencontrant un grand chef soninké du Mali provisoirement éboueur à la ville de Paris, se trouvent expulsés de lests certitudes et subrepticement amenés à réfléchir sur le métissage des techniques.