L'apocalypse est devenue un motif omniprésent dans notre monde contemporain. Après un XXe siècle marqué par les guerres mondiales, la barbarie du nazisme et la possibilité d'une mort globale de l'humanité, l'urgence climatique que nous vivons au jour le jour ne peut que contribuer à nous laisser penser qu'avant la disparition de l'espèce, il nous faudra peut-être faire face à celle de la planète, ce qui scellerait de fait le sort de l'humanité. Dans un contexte de climato-négationisme porté par certains des dirigeants des pays les plus puissants de la planète, l'imaginaire de la fin qui se déploie dans la fiction peine à faire entendre l'imminence d'une fin du monde devenue de plus en plus probable. Pourtant, cette voix de la fiction se fait entendre et elle revêt souvent une forte dimension politique, qu'il s'agisse de décélérer une croissance qui ne peut conduire qu'à l'épuisement, de penser le "refaire monde" d'un post du cataclysme ou de saisir que ces fictions du futur renvoient bel et bien à un état présent du monde. Ce double numéro d'Otrante propose une sélection d'articles issus des travaux de trois colloques qui ont réuni des chercheur.es internationaux à Paris 8, Brest et Montpellier. Il s'agit d'apporter une pierre supplémentaire à la réflexion sur la catastrophe et sur les devenirs de l'humain dans des contextes de "post".
Du gothique au fantastique le plus postmoderne, de la fiction spéculative aux dystopies, l'imaginaire des futurs possibles de l'humanité permet d'explorer les frontières de l'humain. Depuis Foucault et son visage de sable, de nombreux philosophes et sociologues ont constaté une fragilisation de l'humain et son possible effacement dans un monde où la nature même du réel est remise en question. Au cours des dernières décennies, de nombreux textes sont venus complexifier la réflexion en la mettant en regard d'une posthumanité. Se repose alors la question de la définition de l'humain, qui semble désormais se penser par une absence, par ce qu'il n'est pas ou ne sera plus. Par ailleurs, le pouvoir du virtuel sur le réel marque de nombreux artistes qui ont recours à l'imaginaire pour illustrer une société de l'image et du simulacre. La résistance des corps - Individuels et collectifs - s'inscrit alors dans une réflexion politique et philosophique sur une persistance possible de l'humain. Cet ouvrage explore les modes de représentation de l'humain à l'aube du posthumain. Même si les confrontations entre homme organique et êtres artificiels remontent au début du XIXe siècle, c'est surtout l'après Seconde Guerre mondiale, alors qu'apparaît la possibilité d'une mort globale de l'humanité, qui est c privilégiée, aussi bien dans la philosophie que les arts textuels et visuels. Les progrès technologiques n'ont pas cessé depuis et se sont ouverts au vivant, avec l'apparition des biotechnologies : les automates ont ainsi cédé la place aux cyborgs, aux clones et aux intelligences artificielles.
La notion de biopouvoir défi nie par Foucault comme le contrôle de la vie par une forme de pouvoir souvent (mais pas seulement) incarnée par l'Etat, a fait preuve de sa pertinence lors de la pandémie de COVID-19. Cet ouvrage analyse plus particulièrement les formes multiples du biopouvoir, les résistances et les adhésions qu'il peut susciter. Il tente de comprendre leur mise en oeuvre dans la culture de l'écran telle que vécue par nos sociétés contemporaines. Littératures anglophones et productions télévisuelles, de Margaret Atwood à Don DeLillo, de Desperate Housewives à Westworld, côtoient ainsi des analyses des systèmes de gestion d'épidémie, de reconnaissance faciale, et des figures tutélaires de la fiction comme le monstre ou le zombie. Le livre permet de réfléchir aux formes du biopouvoir, dans ses manifestations corporelles, sociales, numériques, et culturelles, à la fois sous l'angle de la discipline et de la biopolitique.
Résumé : S'appuyant sur un corpus à la fois littéraire et artistique, cette livraison d'Otrante s'intéresse aux mutations des corps dans un processus d'évolution qui peut revêtir plusieurs formes et s'appliquer à un sens, un membre, ou à une entité dérivée d'un corps originel (avatars, clones, esprit numérisé, etc.). La révolution de l'informatique et du numérique, l'explosion des télécommunications et des réseaux, la nouvelle "culture de l'écran", ont profondément modifié notre rapport au monde et à autrui. Pour ces raisons, les mutations corporelles peuvent se doubler de diverses formes d'évolutions psychologiques ou psychiques, voire cognitives, lorsque l'esprit se dissocie du corps auquel il était associé depuis Descartes. Corps mutants ou esprits numériques, dans les deux cas la réflexion sur la nature humaine s'inscrit dans une perspective plurielle où le devenir de l'espèce est en jeu. La perspective se fait alors plus politique et les posthumains se trouvent souvent plongés dans un cadre dystopique et une dynamique temporelle qui aboutit à un cataclysme. Ce dossier marque une autre étape concernant les travaux qui animent depuis quelques années la communauté des chercheurs autour de l'imaginaire des cyborgs, du posthumain, des mutations et autres évolutions de l'espèce - notamment des mutations génétiques - et plus largement des effets produits à partir de la cybernétique. Il montre aussi le dynamisme manifesté sur ces sujets dans la francophonie. Intitulé " Mutations I ", ce dossier est le premier d'une série où seront abordées les subjectivités numériques, puis les mutations et autres contaminations liées à la biologie et à l'infiniment petit.
Depuis les années 2000, la fiction s'est peuplée de créatures artificielles et d'humains augmentés, de mondes virtuels ou parallèles, d'intelligences artificielles et de mondes postcataclysmiques qui renouvellent les questionnements sur l'identité humaine. Avec l'avènement des séries à narration complexe, la fiction explore à l'écran les possibles devenirs de l'humain. En s'appuyant sur des séries qui hybrident science-fiction et récit policier, ce livre étudie les représentations du posthumain à l'écran. De Fringe à Westworld, de Person of Interest à Sense8, Mr Robot ou The Expanse, des héros faisant office de détectives du futur croisent androïdes, cyborgs, robots et clones dans des séries télévisées qui nous interrogent sur l'avenir de l'être humain.
L'idéologie américaine repose sur un principe : chacun peut réussir dans ce pays s'il s'en donne la peine. Cette assertion a inspiré un concept : le rêve américain. Cependant, comme dans tout autre pays, seule une minorité connaît le succès. Si l'essentiel du cinéma américain fait l'apologie des Etats-Unis, il existe un faible pourcentage de cinéastes qui ont choisi, dès la naissance du parlant au moins, d'offrir une image beaucoup plus sombre de leur pays. Ainsi est né un personnage paradoxalement très américain, le loser, celui qui, pour avoir cru au rêve, paye le plus souvent sa conviction au prix de sa déchéance et même de sa vie. En réalité, le loser est le produit de trois données : l'histoire, qui repose sur un quasi-génocide et sur l'esclavage ; le calvinisme, qui fait de l'élection divine le moteur de toute existence ; le capitalisme qui privilégie absolument la réussite économique au détriment de la loi sociale. Avec plus ou moins de constance, tous les genres cinématographiques ont montré des personnages de losers, mettant ainsi en évidence une véritable sociologie des laissés-pour-compte. Ce faisant, le cinéma américain, montrant les tares d'une société productrice d'individus trahis par l'illusion à laquelle elle incite à croire, démontre à la fois que l'Amérique n'est pas l'Eden dans lequel les Pèlerins ont pensé pénétrer, et qu'elle est condamnée, comme le loser, à l'échec, parce qu'elle contient dans ses fondements les tares qui auront raison d'elle.
Le philosophe Charles Appuhn s'est adonné à l'ingrate lecture de la "Bible du peuple allemand" , selon l'auréole de la propagande officielle de 1933 car Mein Kampf offre une vue sans égal non pas seulement sur Hitler, mais sur l'idéologie et les projets politiques de l'hitlérisme. La "destruction des Juifs d'Europe" (selon le titre que Raul Hilberg donna à la somme qu'il consacra à cette destruction) n'est pas seule à y être programmée mais de façon fanatiquement répétée, celle de l' "ennemi de toujours" , la France. Quant à l'Est et aux peuples Slaves, le sort que Hitler annonce constituer également une nécessité vitale pour l'Allemagne, revient à les anéantir aussi afin que la population allemande puisse s'approprier leurs territoires (Drang nach Osten). Il s'agit bien, là ou jamais, de ce que Alexandre Koyré a appelé dans ses Réflexions sur le mensonge une "conspiration en plein jour" . La traduction et la présentation des extraits les plus "significatifs" , selon les termes de Charles Appuhn permettent de disposer en France dès 1933 de cent soixante-dix pages lumineuses en lieu et place des quelque huit cents pages de l'allemand verbeux de Hitler. Aussi bien, il faut y insister, cet Hitler par lui-même est en France la première divulgation autorisée. Elle ne sera interdite qu'en 1943. Sans entrer dans le labyrinthe des avatars éditoriaux, l'originalité courageuse de l'éditeur Jacques Haumont apparaît d'autant mieux qu'en 1933 on disposait certes de nombreux articles en français consacrés au parti national-socialiste, à la montée du nazisme et à la politique allemande, en général tout en ignorant ce manifeste nazi qu'est Mein Kampf. Rappelons que le premier volume, dans lequel Hitler se livre à son autobiographie, fut publié à Munich en 1925, suivi en 1926 du second qui, cette fois, expose les idées et le programme hitlériens. Or, Hitler, en accord avec Eher Verlag, son éditeur, en interdit toute traduction française.
Le libéralisme n'est pas seulement une orientation de la pensée économique qui domine actuellement le paysage politique et intellectuel des pays anglo-saxons et d'Europe occidentale. C'est aussi, à l'origine, une revendication de liberté pour la personne, d'émancipation par rapport à un cadre moral hérité de temps anciens. Ces deux dimensions se croisent notamment dans l'oeuvre de John Stuart Mill dont LI Hongtu, professeur d'histoire à l'université Fudan (Shanghai) étudie l'oeuvre majeure, le traité De la liberté (1859). Correspondant d'Auguste Comte et disciple de Jeremy Bentham, John Stuart Mill est entré en dialogue avec les grands courants philosophiques de son temps, de l'utilitarisme au positivisme. Fervent défenseur de la liberté de l'individu confronté à la multiplicité des contraintes sociales, il a défié les préjugés de son temps en partageant la vie d'Harriet Taylor, militante du droit des femmes. La même logique l'a poussé à s'engager pour la liberté des lois du marché. Mais il était aussi employé de la Compagnie des Indes orientales, et même si on ne relève pas chez lui de traces de racisme, il s'accommodait très bien du colonialisme et du fait que des continents entiers, de l'Inde à la Chine, soient exclus des bienfaits du libéralisme dont il se faisait l'apôtre. Il était urgent que l'émergence du libéralisme soit aussi abordée dans la perspective d'une historiographie extra-européenne.
Violence, domination, inégalité, tyrannie et insurrections : la réflexion de Spinoza sur le droit et la politique ne se limite pas au pacte social, ni à la liberté de philosopher. Il ne s'agit pas seulement de dresser la liste des droits respectifs du souverain et des sujets, dans le sillage des théories du droit naturel. Déjà Althusser avait rapproché Spinoza de Marx et Alexandre Matheron avait montré le rôle essentiel des passions dans la Cité et ses transformations. Toute une génération de chercheurs s'est interrogée ensuite sur les notions par lesquelles se pense ce devenir : foule, peuple, nation, mais aussi multitude. C'est ce dernier terme surtout qui concentre le mieux une pensée de l'initiative historique des citoyens et de leur puissance collective. Il restait à en tirer les conséquences sur les rapports entre individu et multitude, sur les relations de la pensée spinoziste avec Machiavel, Grotius et Hobbes, sur l'attitude de Spinoza envers révolution et conservation, résistance, assimilation et intégration, citoyenneté, désobéissance et révolte. Autant de thèmes qui sont développés ici, à travers la lecture renouvelée de L'Ethique, du Traité théologico-politique, et du Traité politique. Le volume s'achève par un entretien avec Toni Negri, qui fut le premier, dans son livre L'Anomalie sauvage, à mettre en lumière l'importance et le rôle de ce concept. Il y fait le bilan de son propre itinéraire et des discussions qu'il a suscitées.