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ARCHIPEL DE LA LAIDEUR.Essai sur l'art et la laideur
Ribon Michel
KIME
37,10 €
Épuisé
EAN :9782841740321
Le poids de la tradition classique a longtemps verrouillé la réflexion sur la laideur. C'est que la chose laide, dès qu'elle surgit devant nous, repousse tout notre être dans la nausée ou le dégoût, la répugnance, l'indignation ou la révolte. Par-delà les trois sphères de sensibilité qu'elle affecte (celles du corps, de l'intelligence et de la moralité), la proximité du laid est ressentie, dans une sorte d'angoisse métaphysique, comme une atteinte à la dignité et à l'identité de notre être. Dans sa présence agressive, la laideur ne serait-elle pas la figure hideuse de ce tout-Autre qui menace d'ébranler notre être et de le submerger dans les ténèbres du chaos et les remous de l'informe originel ? Mais, par sa fascination même, la laideur, qui multiplie dans le réel ses figures d'archipel, se propose à l'artiste comme un défi à relever : qu'elle soit physique, morale, sociale ou existentielle, l'artiste ne se borne pas à la débusquer, à la nommer, à la dénoncer ; il entend la domestiquer ; mieux encore il la transfigure : le repoussant devient attirant, l'inhabitable habitable, l'immonde un monde, la blessure lumière. En nous offrant de "belles laideurs", l'art, dans sa générosité, nous révèle sa vocation intégratrice et rédemptrice, dont la stratégie et les dispositifs méritent d'être explorés. L'archipel de la laideur : un puissant levain esthétique ? La question de la laideur dans ses rapports à l'art est double : c'est celle de la laideur dans l'oeuvre (du référent ou du représenté) et celle de la laideur de l'oeuvre (de la représentation). Délicate, cette seconde question est incontournable, en dépit du quasi-effacement actuel de la notion de beau. Mais peut-on déterminer avec assurance les critères du jugement de goût ou de dégoût porté sur une oeuvre ? Qu'est-ce enfin qu'une oeuvre belle et une oeuvre qui ne l'est pas ? Et qu'est-ce qui fait la laideur de cette dernière lorsqu'elle provoque en nous autre chose que de l'indifférence ?
Il y a un vif contraste entre la tradition spéculative de l'art, née au début du XIXe siècle, et les formes éclatées de l'art moderne et contemporain. Les doctrines de l'art qui regroupent des philosophes et des poètes romantiques et se prolongent de nos jours entendent théoriser et normaliser l'art en le soumettant aux impératifs d'un savoir extatique : l'art ouvert à la vie de la nature et du cosmos serait révélateur de l'être. Tel serait le pouvoir sacral de l'art. Plutôt que de partir d'un savoir doctrinal pour espérer rejoindre les oeuvres, peut-être vaut-il mieux répondre à une question essentielle : comment comprendre une oeuvre d'art qui se présente comme une quasi-personne, c'est-à-dire comme un être vivant et spirituel qui se donne un ton et un style et qui, par l'ampleur et la nouveauté de sa vision, élabore son contenu de vérité ? Par là, on peut espérer comprendre l'oeuvre de notre époque, tourmentée par une liberté sourcilleuse que ne vient borner aucun critère, aucun repère, aucun modèle et qui ressemble à un laboratoire de recherches. En ces temps de détresse et d'exaltation où peintres et écrivains font prévaloir le thème de la catastrophe, le pouvoir sacral de l'art, affaibli, n'a pas disparu : en transfigurant le réel, l'" aura " de l'oeuvre d'art consacre l'alliance de l'horreur et de la beauté, de la répulsion et du plaisir.
Le propre de l'art est, contradictoirement, d'exprimer le réel en le transfigurant : miroir de vies, il est en même temps créateur de mondes. Toute grande peinture, depuis la Renaissance, peut être rangée dans un cadre général qui définit son être essentiel ; ainsi, des peintres sont affectés par le tourment fécond de la mélancolie ; d'autres par la turbulence et le vertige créateur du non-conformisme ; certains sont travaillés par le démon de l'effacement ou encore par la recherche de l'instant lumineux ; d'autres, enfin, sont obsédés par la vacuité du néant ou inversement par la plénitude de l'être. Mais tous, dans cette aventure, ont tenté de transfigurer diversement le réel et, à des titres divers, ont influé sur l'histoire de l'art en train de se faire. Il arrive que l'on puisse hésiter à ranger arbitrairement un peintre dans un seul cadre : des intentions et motivations essentielles coexistent en lui, on doit le reconnaître. Au total, son choix fondamental déterminant sa stratégie n'est pas exclusif, mais préférentiel ; par exemple, il fait le choix de la mélancolie plutôt que de la turbulence non-conformiste (ou l'inverse) ; il opte (ou l'inverse) pour la gloire de l'instant lumineux plutôt que pour le clair-obscur, la nuit ou le néant ; pour l'effacement plutôt que pour la quête de la plénitude de l'être. Mais une tendance dominante l'emporte finalement chez l'artiste sur toutes les autres possibles.
Pourquoi écrire ? Quête audacieuse et aventureuse d'une demeure, l'écriture est la reconstruction d'un monde et de soi. Emportés par une aventure de l'imaginaire, " les mots veulent qu'on les rêve en les nommant ", tout en acceptant que la plume qui les orchestre les mette en rapports pour leur conférer des vies multiples et les accorder au monde des êtres et des choses qui s'en trouvent transfigurés. Ecriture de l'autre (dans la biographie par exemple) ou de soi (comme dans l'autobiographie), elle est toujours soucieuse de saisir la verticalité de l'œuvre qu'on ne doit pas rabaisser à la vie de son auteur, soucieuse aussi de dresser la figure de l'écrivain au-dessus des aléas du temps horizontal. Car l'œuvre d'un écrivain de talent (dont le secret inavoué est peut-être le transcendantal de toute création) possède le statut d'une quasi-personne définie par l'ambivalence de ses silences, par son ton et son style, par l'ampleur et la nouveauté de sa vision et de son souffle, enfin par son contenu de vérité qui, quels que soient ses thèmes, chante dans le corps de l'œuvre pour lui conférer son effet de présence sacrale. Le thème de la catastrophe, lui, dès la naissance de l'ère de la modernité, semble, dans la littérature comme dans tous les autres arts, avoir prévalu sur les autres thèmes, jusqu'à tenter d'appréhender ou de peindre l'horreur absolue : pour témoigner, dénoncer, apaiser ou conjurer. Mais, toujours, le grand écrivain sait transfigurer les figures du désastre et de la catastrophe et rendre même crédible sous sa plume une alliance de l'horrible et de la beauté. C'est parce qu'il est le cérémonial d'un rite et qu'il a souvent la vertu d'un viatique, que l'acte d'écrire rend irremplaçable l'utilité du livre.
Violence, domination, inégalité, tyrannie et insurrections : la réflexion de Spinoza sur le droit et la politique ne se limite pas au pacte social, ni à la liberté de philosopher. Il ne s'agit pas seulement de dresser la liste des droits respectifs du souverain et des sujets, dans le sillage des théories du droit naturel. Déjà Althusser avait rapproché Spinoza de Marx et Alexandre Matheron avait montré le rôle essentiel des passions dans la Cité et ses transformations. Toute une génération de chercheurs s'est interrogée ensuite sur les notions par lesquelles se pense ce devenir : foule, peuple, nation, mais aussi multitude. C'est ce dernier terme surtout qui concentre le mieux une pensée de l'initiative historique des citoyens et de leur puissance collective. Il restait à en tirer les conséquences sur les rapports entre individu et multitude, sur les relations de la pensée spinoziste avec Machiavel, Grotius et Hobbes, sur l'attitude de Spinoza envers révolution et conservation, résistance, assimilation et intégration, citoyenneté, désobéissance et révolte. Autant de thèmes qui sont développés ici, à travers la lecture renouvelée de L'Ethique, du Traité théologico-politique, et du Traité politique. Le volume s'achève par un entretien avec Toni Negri, qui fut le premier, dans son livre L'Anomalie sauvage, à mettre en lumière l'importance et le rôle de ce concept. Il y fait le bilan de son propre itinéraire et des discussions qu'il a suscitées.
Le philosophe Charles Appuhn s'est adonné à l'ingrate lecture de la "Bible du peuple allemand" , selon l'auréole de la propagande officielle de 1933 car Mein Kampf offre une vue sans égal non pas seulement sur Hitler, mais sur l'idéologie et les projets politiques de l'hitlérisme. La "destruction des Juifs d'Europe" (selon le titre que Raul Hilberg donna à la somme qu'il consacra à cette destruction) n'est pas seule à y être programmée mais de façon fanatiquement répétée, celle de l' "ennemi de toujours" , la France. Quant à l'Est et aux peuples Slaves, le sort que Hitler annonce constituer également une nécessité vitale pour l'Allemagne, revient à les anéantir aussi afin que la population allemande puisse s'approprier leurs territoires (Drang nach Osten). Il s'agit bien, là ou jamais, de ce que Alexandre Koyré a appelé dans ses Réflexions sur le mensonge une "conspiration en plein jour" . La traduction et la présentation des extraits les plus "significatifs" , selon les termes de Charles Appuhn permettent de disposer en France dès 1933 de cent soixante-dix pages lumineuses en lieu et place des quelque huit cents pages de l'allemand verbeux de Hitler. Aussi bien, il faut y insister, cet Hitler par lui-même est en France la première divulgation autorisée. Elle ne sera interdite qu'en 1943. Sans entrer dans le labyrinthe des avatars éditoriaux, l'originalité courageuse de l'éditeur Jacques Haumont apparaît d'autant mieux qu'en 1933 on disposait certes de nombreux articles en français consacrés au parti national-socialiste, à la montée du nazisme et à la politique allemande, en général tout en ignorant ce manifeste nazi qu'est Mein Kampf. Rappelons que le premier volume, dans lequel Hitler se livre à son autobiographie, fut publié à Munich en 1925, suivi en 1926 du second qui, cette fois, expose les idées et le programme hitlériens. Or, Hitler, en accord avec Eher Verlag, son éditeur, en interdit toute traduction française.
Le libéralisme n'est pas seulement une orientation de la pensée économique qui domine actuellement le paysage politique et intellectuel des pays anglo-saxons et d'Europe occidentale. C'est aussi, à l'origine, une revendication de liberté pour la personne, d'émancipation par rapport à un cadre moral hérité de temps anciens. Ces deux dimensions se croisent notamment dans l'oeuvre de John Stuart Mill dont LI Hongtu, professeur d'histoire à l'université Fudan (Shanghai) étudie l'oeuvre majeure, le traité De la liberté (1859). Correspondant d'Auguste Comte et disciple de Jeremy Bentham, John Stuart Mill est entré en dialogue avec les grands courants philosophiques de son temps, de l'utilitarisme au positivisme. Fervent défenseur de la liberté de l'individu confronté à la multiplicité des contraintes sociales, il a défié les préjugés de son temps en partageant la vie d'Harriet Taylor, militante du droit des femmes. La même logique l'a poussé à s'engager pour la liberté des lois du marché. Mais il était aussi employé de la Compagnie des Indes orientales, et même si on ne relève pas chez lui de traces de racisme, il s'accommodait très bien du colonialisme et du fait que des continents entiers, de l'Inde à la Chine, soient exclus des bienfaits du libéralisme dont il se faisait l'apôtre. Il était urgent que l'émergence du libéralisme soit aussi abordée dans la perspective d'une historiographie extra-européenne.
L'idéologie américaine repose sur un principe : chacun peut réussir dans ce pays s'il s'en donne la peine. Cette assertion a inspiré un concept : le rêve américain. Cependant, comme dans tout autre pays, seule une minorité connaît le succès. Si l'essentiel du cinéma américain fait l'apologie des Etats-Unis, il existe un faible pourcentage de cinéastes qui ont choisi, dès la naissance du parlant au moins, d'offrir une image beaucoup plus sombre de leur pays. Ainsi est né un personnage paradoxalement très américain, le loser, celui qui, pour avoir cru au rêve, paye le plus souvent sa conviction au prix de sa déchéance et même de sa vie. En réalité, le loser est le produit de trois données : l'histoire, qui repose sur un quasi-génocide et sur l'esclavage ; le calvinisme, qui fait de l'élection divine le moteur de toute existence ; le capitalisme qui privilégie absolument la réussite économique au détriment de la loi sociale. Avec plus ou moins de constance, tous les genres cinématographiques ont montré des personnages de losers, mettant ainsi en évidence une véritable sociologie des laissés-pour-compte. Ce faisant, le cinéma américain, montrant les tares d'une société productrice d'individus trahis par l'illusion à laquelle elle incite à croire, démontre à la fois que l'Amérique n'est pas l'Eden dans lequel les Pèlerins ont pensé pénétrer, et qu'elle est condamnée, comme le loser, à l'échec, parce qu'elle contient dans ses fondements les tares qui auront raison d'elle.