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Europe N° 1058-1059-1060, juin-juillet-août 2017 : Olivier Rolin/Günther Anders
Para Jean-Baptiste
REVUE EUROPE
20,00 €
Épuisé
EAN :9782351500880
On écrit parce qu'on est mal placé dans son époque. Parce qu'on s'y sent dépaysé", dit Olivier Rolin. Vagabondant parmi les paysages, les époques et les livres, cet écrivain nous embarque dans une traversée au long cours. L'Histoire est sa grande affaire, les larges espaces géographiques aussi. La littérature selon Olivier Rolin arpente la déchirure entre le réel et l'idéal, mais elle le fait comme on répond à l'appel du large. De Veracruz à la Terre de feu, des îles Solovki aux rives du fleuve Amour, ses pérégrinations dans l'espace sont aussi des immersions dans le temps. Il est peu d'auteurs contemporains qui savent composer un monde d'une telle profondeur de champ. Bien peu qui possèdent un registre de thèmes et de langue aussi étendu. Très peu, enfin, qui s'aventurent aussi loin des schémas du roman traditionnel. Ce qui hante Olivier Rolin, outre la puissance de certains paysages, la mémoire des livres et la nostalgie de quelque amour perdu, ce sont des moments d'acmé historique où une grande espérance avorte, où une utopie généreuse accouche d'une tragédie ou, plus banalement de la désillusion. Ce vertige de la défaite, cette "énigmatique puissance de l'échec" nourrit une mélancolie profonde, comme si Olivier Rolin portait encore, au-delà de ses années militantes, "le deuil de la révolution". Et tout cela affleure dans ses livres avec un beau souci des musiques de la phrase, du tempo, des chromatismes, des accords en mineur ; avec parfois une mélodie schubertienne dans des romans qui sont toujours aux marges de la poésie, de la méditation intérieure, du murmure de l'âme.
Tristan Tzara est-il, comme tant d'autres poètes, trop connu, donc méconnu ? Une partie de son activité créatrice, la plus juvénile, semble avoir étouffé la suite, comme si quatre ou cinq années d'agitation intense, au centre de Dada, avaient effacé une production poétique continue et soutenue durant quarante années encore. Mais sait-on ce qu'était réellement son activité poétique au service de Dada, en dehors de la gesticulation des uns et des autres ? A-t-on vraiment lu Dada ? Le public ne préfère-t-il pas trop souvent s'en remettre à l'anecdote, aux faits divers qui remplissent la chronique Dada ? Et de discuter, à perte de vue, sur le sens philosophique qu'il faudrait attribuer à la geste dadaïste. Pour certains, Dada étant purement nihilisme, il ne peut être question de donner un sens positif à ce qui se veut destruction totale. Or, de son côté, Tzara s'est très tôt efforcé de montrer que toute destruction débouchait sur la création, comme le proclamait naguère le Père Ubu : "Cornegidouille ! nous n'aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines !". Il importe aujourd'hui de considérer ce poète dans la continuité de son aventure et de lire son oeuvre pour ce qu'elle est, et non pour ce qu'elle est supposée illustrer, A l'écoute de "cette voix qui eut le génie de faire des mots de tous les jours les mots de toutes les nuits", comme le disait Aragon, se révèle alors un vaste chant portant témoignage de l'humanité. L'oeuvre de Kurt Sclnritters est à la fois multiforme et fascinante. Elle comporte des sculptures, des peintures abstraites, des collages et assemblages, des constructions dans l'espace (Merzbauten), des peintures de portraits et de paysages, des poèmes lyriques, des poèmes concrets et visuels, des poèmes sonores, des contes, des récits, des pièces de théâtre, des textes critiques et des manifestes, sans oublier le design graphique et la revue Merz... Comme l'observait Tristan Tzara : "Il est difficile, en parlant de Schwitters, de séparer en tranches bien délimitées ce que fut son activité littéraire de son activité picturale, son activité de sculpteur de celle d'agitateur. Une personnalité aussi entière que celle de Schwitters se refuse à se laisser contenir dans le moule des formules définies". Et il ajoutait : " Schwitters est une de ces individualités qui par sa structure intime a toujours été naturellement dada. Il l'aurait été même si ce cri de ralliement n'avait pas retenti en 1916... Il est de ceux qui ont décapité de sa majuscule auréolée le mot "art" et qui l'ont remis au niveau des manifestations humaines". En 1937, Schwitters quitta l'Allemagne et s'exila d'abord en Norvège, puis lorsque ce pays fut envahi par les nazis en 1940, il se réfugia en Angleterre. Alors que ces années d'exil sont plutôt mal connues en France, ce cahier d'Europe offre l'intérêt d'apporter de précieux éclairages sur les pratiques plastiques et poétiques de Schwitters pendant cette période, tout en embrassant l'esprit d'une oeuvre qui demeure essentielle selon une approche européenne de l'histoire des arts.
Prononcer le nom de Lorca en France, aujourd'hui, quel que soit le public alentour, suscite une adhésion immédiate, une sorte de complicité admirative et, si l'entretien se prolonge, bien des gens ne se servent plus du nom mais, plus familièrement, du seul prénom, Federico. Lorca est sans doute l'écrivain espagnol le plus célèbre du XXe siècle, mais il s'agit aussi d'un personnage mythique et l'on se demande parfois si son assassinat en août 1936, lors de la répression fasciste à Grenade, n'occupe pas autant les imaginaires que la connaissance approfondie d'une oeuvre doublement et indissolublement liée à la poésie et au théâtre. C'est à Lorca poète et dramaturge que ce numéro d'Europe est consacré. Des perspectives panoramiques se conjuguent à des plans rapprochés pour revisiter l'ensemble de son oeuvre. On redécouvrira aussi, dans une traduction nouvelle, l'un de ses plus beaux recueils de poèmes, le Divan du Tamarit Et ce n'est pas sans émotion qu'on lira les magnifiques réflexions et témoignages de poètes qui l'ont connu ou qui, appartenant à des générations postérieures, sont des guides lumineux pour cheminer sur les pas du poète andalou. Parmi eux, Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, José Lezama Lima, José Angel Valente, ou encore Pablo Neruda qui écrivait en 1937 : "Federico Garda Lorca ! Il était populaire comme une guitare, gai, mélancolique, profond et clair comme un enfant, comme le peuple. On aurait eu beau chercher et chercher encore, pas à pas, dans tous les coins, qui sacrifier comme on sacrifie un symbole, en rien ni en personne on n'aurait trouvé mieux qu'en cet être choisi l'incarnation profonde du peuple espagnol... Sans doute il est mort, sacrifié comme un lis, comme une guitare sauvage, il gît sous la terre que ses assassins ont poussée du pied sur ses blessures, mais sa race se défend comme ses chants, debout et chantant, cependant que sortent de son âme des tourbillons de sang, et il en sera ainsi pour jamais dans la mémoire des hommes."
Né en 1955, Antoine Emaz est aujourd'hui considéré comme l'un des poètes français les plus importants de sa génération. Il a suivi un chemin de grande exigence, conforté par les hauts exemples de Pierre Reverdy et André du Bouchet. La poésie pour Antoine Emaz est indissociable de la vie. "Elle est à chaque fois invention d'un écrire-vivre, une tension de langue contre ce qui nous rend muets." La force et la précision sensible de son oeuvre vont de pair avec son dépouillement, sa nudité, sa retenue. Si son apparente précarité nous bouleverse, dans son attention à l'ordinaire des jours, au travail humain, à la fatigue, c est qu'on y sent obstinément palpiter une parole soucieuse de dire le plus justement possible note relation au monde. Même quand il y a "peu à voir sauf le ciel et la lumière qui baisse", même quand tombe "une pluie fine de rien", même quand le corps et le coeur sont harassés, la possibilité d'une parole demeure. La voix qui parvient jusqu'à nous, un peu mate et presque assourdie, a prêté tant d'attention à l'inaperçu qu'au moment de la lecture, au moment de la rencontre et du partage, l'émotion que l'on sent poindre a le pouvoir de ranimer la vie. Le refus de toute emphase et le choix résolu de la sobriété finissent par révéler au coeur des jours me clairière inépuisable. Et c'est ainsi que sans meurtrir les sources du souffle et du silence, cette voix nous parle de ce qui nous maintient malgré tout à hauteur humaine dans un monde où nous avons de plus en plus de mal à respirer.
Ecrivain, peintre et traducteur, Pierre Klossowski est né à Paris en 1905 dans une famille d'artistes. Frère aîné de Balthus, il a fréquenté dès ses jeunes années Rainer Maria Rilke et André Gide, puis Georges Bataille auprès duquel il participa au Collège de sociologie et à la revue Acéphale. Dans les années trente, sa rencontre avec les écrits de Sade marqua une étape déterminante dans son cheminement placé à la fois sous le signe de la discrétion et de l'excès. Pierre Klossowski apparaît comme l'une des figures capitales de la culture française du XXe siècle. Celui qui affirmait n'être "ni un écrivain, ni un penseur, ni un philosophe - ni quoi que ce soit dans aucun mode d'expression", aura tout de même laissé derrière lui une oeuvre considérable : des textes littéraires comme Les Lois de l'hospitalité, Le Bain de Diane et Le Baphomet, des études sur Sade et sur Nietzsche, mais aussi quelques scénarios, de nombreuses traductions du latin et de l'allemand (Virgile, Nietzsche, Kafka, Wittgenstein...), ainsi qu'une abondante production de dessins de grand format. Autour du concept de "simulacre", son oeuvre traite autant de la mythologie que de la théologie antique, de l'érotisme ou de l'économie générale. De Gilles Deleuze à Michel Foucault, de Giorgio Agamben à Jean-François Lyotard, plusieurs penseurs contemporains se sont intéressés de près à ses travaux. Les études réunies dans ce numéro d'Europe, ainsi que les nombreux inédits qui ont été recueillis, témoignent de l'extraordinaire diversité de l'oeuvre de cette figure atypique dont Georges Perros disait : "Cet homme semble venir de très loin. Pas seulement d'Europe centrale, pas seulement de la Rome impériale, pas seulement de Tübingen. Sous ce drôle de crâne, au front plus haut que nature, se battent, s'étreignent, se haïssent, font l'amour et la mort, comme nuages dans un ciel en difficulté, une multitude de cibles des héros de la mythologie aussi bien que ceux de Kafka, de Nietzsche, d'Hofmannsthal, de Rilke, tous véritables habitants de l'aujourd'hui des siècles et des siècles. Nous ne sommes pour cet homme hanté, cet homme d'extase, que contemporains de hasard."