Les manuscrits philosophiques qui circulent sous le manteau aux XVIIe et XVIIIe siècles présentent une grande complexité intellectuelle. C'est à leur relation avec les différentes formes de la pensée matérialiste que s'attache le dixième dossier thématique présenté dans ce quatorzième numéro de La Lettre clandestine. Quelle est leur spécificité par rapport au matérialisme épicurien, stoïcien, de tradition aristotélicienne, par rapport aux courants de la Renaissance, aux mécanismes marqués par le cartésianisme, aux matérialismes médicaux ? Quel rapport ont-ils avec les doctrines des grands auteurs matérialistes du XVIIIe siècle ? Un riche ensemble d'études souligne la diversité des cas et l'insertion du matérialisme dans un paysage philosophique où se manifestent de multiples interférences. Ce volume annuel fournit également une bibliographie exhaustive, des études, une documentation, des informations sur la littérature philosophique clandestine à l'Age classique et sur les recherches qui sont conduites dans le monde entier à son sujet.
Diderot est à la fois auteur, lecteur et éditeur de manuscrits philosophiques clandestins. Sa philosophie radicale et non systématique, son recours à la clandestinité et l'évolution de sa pratique vers une diffusion sous forme d'imprimés destinés à un très large public, son travail en équipe aussi (Encyclopédie, Histoire des deux Indes), sont certainement emblématiques de l'évolution du mouvement des Lumières. Il s'agit de passer d'un espace public restreint et clandestin à un espace public généralisé. Ce passage a un prix philosophique qu'il est intéressant de mesurer, d'autant que ce dossier s'accompagne de la réponse de Jonathan Israel au compte rendu de ses travaux publié par Antoine Lilti dans les Annales : il y oppose de façon très claire ses principes méthodologiques aux reproches qui lui ont été adressés. On trouvera aussi dans ce numéro, outre un dossier substantiel de comptes rendus, une étude approfondie des papiers concernant Diderot dans les archives de la Bastille, des notes de lecture sur le libertinage philosophique au XVIIe siècle, une analyse du grand projet philosophique de Boullanger, ainsi qu'un rubrique bibliographique très fournie, qui témoigne de la vitalité et de la dynamique des recherches sur la philosophie clandestine.
Les textes clandestins des XVIIe et XVIIIe siècles les plus étudiés jusqu'à maintenant sont des traités philosophiques d'inspiration antichrétienne. Mais la foi est aussi une source de production et de circulation clandestines. Depuis la Révocation de l'Edit de Nantes, les protestants français ont été contraints de s'exprimer par des voies détournées. Déjà les numéros précédents de La Lettre clandestine ont abordé les questions des limites du corpus clandestin, de la filiation entre les courants de pensée, des marques de la clandestinité et du rôle de la Réforme dans la tradition critique. Ce neuvième dossier thématique est pour la première fois entièrement consacré à la question de la clandestinité protestante et de ses méthodes. Dans cette nouvelle enquête, La Lettre clandestine reste fidèle à ses préoccupations épistémologiques, à son souci d'interdisciplinarité et à son attention à l'histoire du livre et de la lecture. Ce volume annuel fournit également une bibliographie exhaustive, des études, une documentation, des informations sur la littérature philosophique clandestine à l'Age classique et sur les recherches qui sont conduites dans le monde entier à son sujet.
R ohert Challe, polygraphe installé à la charnière des xvii`"et xvme siècles, et dont les oeuvres influencèrent Marivaux, l'abbé Prévost, Voltaire, Rousseau, Diderot, Choderlos de Laclos, Restif de la Bretonne, Sade... resta longtemps un auteur invisible, puisqu'il travaillait dans l'anonymat. Le corpus de ses écrits s'est accru de plusieurs ouvrages de première importance au cours du demi-siècle écoulé. Toutefois, chacun des textes majeurs de l'écrivain est longtemps resté cantonné dans un genre littéraire différent: roman, journal de voyage, traité philosophique. Le présent essai, rédigé par l'un des artisans de la résurrection du" silencieux auteur des Illustres Françaises ", réalise une synthèse originale des recherches effectuées depuis une vingtaine d'années. Tout en mettant en évidence l'unité profonde de cette oeuvre, il ouvre de nouvelles perspectives. Examinant l'organisation narrative du chef-d'oeuvre romanesque de Robert Challe, Laurent Versini parlait d'échos, d'harmoniques et de contrepoint: les mêmes termes peuvent servir à caractériser l'ensemble de la production littéraire de Challe, auteur d'une série de variations sur les mêmes thèmes, qui se retrouvent dans ses romans, dans ses"Mémoires", dans ses"Difficultés sur la religion", et dont les échos retentissent encore dans le"Journal de voyage aux Indes orientales"paru en 1721."
Résumé : Cet essai porte sur les romans écrits par Georges Simenon au cours des années trente, aussi bien les " romans durs " que les " Maigret ", et en renouvelle profondément la lecture. Il y décèle un scénario latent. Hanté par le " vertige de la perte " qui le pousse à un retour fusionnel dans le Monde-Mère sous les espèces du rien, voire de la mort, l'écrivain l'exorcise en se réfugiant dans le contre-monde du Livre, par instinct de conservation, en " avare " de son désir. Mais il en conçoit de la mauvaise conscience, car il s'éprouve alors comme un escroc, ou un faussaire : c'est donner en effet pour réels, dans ses livres, des êtres et un monde de papier, sans vraie consistance. Pour se laver de ce péché d'escroquerie, il place dans ses romans des personnages qui sont ses doubles, assignés à des espaces mettant en abyme le Livre. Ce sont des boucs émissaires, car ils endossent la faute et, d'une façon ou d'une autre - en mourant, dans bien des cas -, l'expient, ce qui permet d'en dédouaner l'écrivain. Cependant, il n'y a là qu'un subterfuge puisque, en réalité, ce sacrifice expiatoire du Livre et de son démiurge se produit... dans un livre. C'est pourquoi, un roman terminé, Simenon n'a d'autre choix que d'en entreprendre un autre.
Le premier 19e siècle, dans l'immédiat héritage, problématique, de la Révolution française, est un moment décisif où se reconfigurent les rapports de la littérature et de la morale. Préparée en cela par le rationalisme des Lumières, la Révolution a mis à bas un système social et moral hiérarchisé ; désormais l'individu, promu sujet raisonnable et responsable, se voit imposer de redéfinir son identité, sa place et sa fonction. L'ouvrage se propose de brosser un panorama de la reconfiguration de la question morale dans cette période charnière, particulièrement riche et complexe.
Tout en montrant la nouveauté radicale du bolchevisme, et les techniques de Staline pour faire régner sa tyrannie, ce livre fait ressortir les continuités de l'histoire russe et ses constantes (idéologie, pratiques du pouvoir, place et influence de l'empire, conceptions et méthodes de politique étrangère, utilisation de la propagande). L'ouverture des archives de l'URSS et leur abondance a enrichi la connaissance de ce monde autrefois fermé et rend indispensables certaines clés de compréhension : elles faciliteront aussi l'abord de la Russie post-communiste et son passé difficile à surmonter.