Plaza est un défilé de carnaval frénétique qui n'offre aucun moment de répit, qui jamais ne trahit aucune baisse de régime : sur une sorte de tapis roulant qui fait office de scène défilent de gauche à droite, a contrario du sens de lecture, les objets les plus hétéroclites, les assemblages et les acrobaties les plus grotesques, tandis que le public en contrebas, régulièrement rudoyé et même agressé physiquement, manifeste une ferveur croissante, une excitation qui confine à l'extase mystique. Plaza est une fête dyonisiaque mécanique, un spectacle grandiose qui célèbre pêle-mêle les origines de l'univers, l'animisme, les dieux, les objets manufacturés, le dévouement, la célébration elle-même, le totalitarisme et la quatrième dimension. Plaza est une fantasmagorie visuelle à demi dissimulée derrière les lourdes onomatopées qu'engendrent son tumulte. Plaza est une cérémonie dédiée au mouvement, à la dynamique des formes et à la fantaisie, au chaos et à la création. Plaza est un nouveau et joyeux manifeste de Yokoyama en faveur d'une bande dessinée libre.
Par une brèche dans un mur, une foule de plusieurs centaines de personnes pénètre dans le "jardin" et découvre peu à peu ce vaste territoire interdit constitué d'une succession de paysages artificiels animés de mouvements automatisés. Le "jardin" est un décor désert, habité uniquement de dispositifs mécaniques, de cliquetis, de chocs et de grincements, un lieu sans orientation ni logique qui paraît généré au fur et à mesure de la curiosité qu'il suscite. Un lieu probablement sans fin, voué à l'inouï, à l'extraordinaire, à l'invention...
L'oeuvre de Yokoyama est traversée par plusieurs thèmes. On connaît désormais quelques uns de ses "Travaux publics". Voici venir le temps des "Combats" : mêmes personnages costumés, masqués, inexpressifs, mêmes décors marqués par la géométrie, même dessin saturé de lignes droites. Simplement ce qui dans le précédent volume s'ourdissait entre le texte et le graphisme, entre la narration et la vision - à savoir la lutte des cases - explose ici au grand jour. Et dans cette lutte Yokoyama fait arme de toute chose comme d'autres font feu de tout bois : sabres, couteaux, fusils, roquettes, assiettes, robinets, fleur en pot ou livres sont placés au service de combats dont il est difficile de cerner la nature. Prenant tour à tour l'allure d'émeutes ou d'embuscades, d'échauffourées urbaines ou de missions commando, de guerre des gangs ou de simple baston ces combats paraissent avant tout, à l'image de la bande dessinée qui les porte, venir du futur.
Un homme photocopie son costume-cravate, taille les images obtenues et les ajuste au scotch sur le corps de son camarade. Un type improvise un masque à partir des pièces d?un ventilateur. Un troisième se confectionne une casquette au burin dans un bloc de roche. Des individus se laissent asperger de colle en bombe avant de se jeter dans des bacs emplis de balles, de feuilles, de graviers. Et ce ne sont que quelques exemples... Voilà de quelle manière on revêt son corps, et voilà à quoi on l?emploie dans le monde robotique, opaque et énigmatique de Yûichi Yokoyama.
Trois hommes costumés et masqués s'aventurent dans une ville inconnue. Tel un commando en mission secrète, ils sont à la recherche d'un lieu, d'un objectif qu'ils ne connaissent qu'approximativement. Au détour d'architectures oppressantes, ils sont vite confrontés à d'inquiétants groupes d'hommes en uniforme. La tension nouée entre les protagonistes, autant que la pesanteur des situations, laisse craindre l'imminence d'un drame. Que font ici ces milices urbaines ? Qu'est-ce qui justifie qu'elles se comportent en maîtres des lieux ? Quelles activités sont réellement les leurs ? Trafic ? Crime à grande échelle ? Déprédation ? Terrorisme ? Putsch militaire ? ... En dépit de ces rencontres, nos trois hommes parviennent à destination. Sans se départir de leur feinte nonchalance, ils se présentent au portail blindé d'une luxueuse villa. Le propriétaire des lieux, un dandy aux airs mystérieux, les laisse pénétrer au coeur de cette forteresse dont il semble avoir l'usage exclusif. Après leur avoir offert quelques verres d'alcool et les avoir menacés d'une arme à feu, il leur accorde cependant le privilège d'accéder à son très vaste jardin et à une bibliothèque unique en son genre : la salle de la mappemonde... Pour ce huitième volume, Yokoyama a souhaité s'inscrire à sa façon dans la filiation du gekiga...
Danny Steve est une fille pressée. Après avoir réglé leur compte aux Feux de l'amour en dix minutes, voici qu'elle s'attaque à la restitution d'un tournoi de sumo. Cette fois, elle commence par poser la scène : d'un côté (sur les pages gauches de l'ouvrage) le public, de l'autre (à droite, donc) l'aire de combat et les sumotoris. A travers les masses, elle glisse son trait. Où se répètent sans fin les gestes et les postures, elle recommence inlassablement son dessin. Sous la rigidité du rituel, sous le poids des corps, Danny Steve piste la mobilité, restitue le mouvement. Et en effet, le livre s'anime. On suit les phases du combat, intrigués et déjà fervents. Esquive, geste technique, poussée, empoignade, chute : l'ouvrage prend des allures de flip-book, reprend son rythme, accélère encore... Côté public défilent pêle-mêle aficionados, présentateurs TV, publicités, sacs de shopping, images de manga. 176 pages ont passé : Danny Steve n'a rien raconté encore ni rien donné à comprendre du sumo. Dix minutes c'est décidément trop court pour se prendre au sérieux...
NUIT D'IVRESSE. Le pirate d'un soir. A la recherche de l'espoir, pour l'amour de vous, par un soir enchanté, la nuit est à nous, un amour insoupçonné, une surprise au rendez vous.
Résumé : Notes sur le sumo associe les notes - les unes écrites, les autres dessinées -, de deux voyageurs au Japon frappés par leur découverte respective du sumo. L'ouvrage se présente ainsi comme la rencontre de deux points de vue, comme une approche doublement subjective, partielle, décousue, non savante du sumo. Loin d'un éventuel Sumo pour les nuls, donc, ou d'un Lonely Planet des pratiques exotiques, ces Notes ne constituent ni un ouvrage didactique, ni un livre cultivé, érudit et utile. Pas même un de ces savoureux et si contemporains "carnets de bord" en bande dessinée. Il tente essentiellement de porter un regard. Voir, faire voir. Quoi ? Un spectacle, un public, un combat qui n'est pas une guerre, un peuple, un corps. Des choses comme ça... Mais avec la joie, mais avec la légèreté qui caractérisent le sumo.
La trame de cet opus de Yûichi Yokoyama est aussi linéaire qu'elle est claire : Voyage est la longue, et silencieuse, et cristalline description d'un périple ferroviaire entrepris par trois hommes. Le sujet embrassé par Yokoyama est moins ce trajet en train pourtant (les distances franchies, le territoire parcouru...) qu'un trajet dans le train. Un voyage dans le voyage. Sitôt le train parti, en effet, les personnages entreprennent de traverser le convoi. Les personnages sont alors confrontés à l'architecture, à l'aménagement de la machine. Ils sont confrontés par-dessus tout aux regards et aux corps des autres passagers : dans le train on s'observe, on se croise, on se regarde passer, on se gêne, on se rencontre parfois. Si bien que ce Voyage consiste d'abord, consiste avant tout à traverser des visages. Succession de portraits avec à la fin peut-être, tout au bout, mais tout au bout seulement, la promesse d'une ouverture, d'un paysage.