Carraud Christophe ; Tâche Pierre-Alain ; Debluë F
Il entre dans notre rapport à l'oeuvre beaucoup de notre rapport au monde. Que la technique soit devenue un processus poursuivi pour lui-même, un jeu de relations et de quantités comme en suspens, détaché de ses conséquences parfois brutales sur le monde, qu'elle ait donc cessé de ressortir simplement d'un métier comptable de la forme du réel, voilà qui nous éloigne de nos vies comme de la saveur des choses. Ce qu'il est convenu d'appeler l'art contemporain accroît le régime des quantités, celui des réseaux, des processus et des marchés : s'accordant parfaitement en ce sens à la désincarnation des vies où nos sociétés déchiffrent leurs symptômes mortifères. En sorte qu'il est précieux d'écouter la leçon d'attention d'autres contemporains : elle est faite de patience et de bienveillance à l'endroit du monde et des formes que celui-ci délègue jusqu'à nous par le travail et la justesse. Ce choix de l'oeuvre en son espace tout ensemble matériel et imaginaire fait plus qu'inscrire une éthique dans l'invention des formes : il autorise le libre déploiement de toutes nos strates d'existence en rien qu'un peu de belle étendue, et restaure notre respect à l'endroit de ce qui demeure le plus aimable et le plus énigmatique dans le lieu qui nous accueille. Lorsque la peinture revient aux choses, c'est notre responsabilité qui s'accroît ; et s'intensifie, s'élargit avec elle le goût du monde.
Je le sais maintenant, de manière certaine, pour avoir lu Follain : le "secret" n'est jamais qu'effleuré, deviné dans la diffraction de ses reflets innombrables. Il est présent sous l'apparence, mais il est, lui aussi, inatteignable et devrait le rester, quoi que nous fassions. Pour avoir pris conscience de cela, je sais qu'il me faudra faire avec un manque qui redessine constamment ses contours. Non que j'aie été soudain admis à un ordre de réalités qui me seraient, jusqu'alors, demeurées étrangères (car j'avais déjà compris que le monde est trop grand pour ma parole et que la poésie est dès lors vouée à ne jamais atteindre le foyer de ce qui, pourtant, l'anime) ; mais bien parce que le poème auquel j'ai emprunté les deux premières lignes de ce livre a un jour formulé, d'une manière qui me sembla tout à la fois inattendue et adéquate, la question que je portais en moi sans l'avoir jamais formulée et à laquelle j'étais à mon tour sommé de répondre. Pierre-Alain Tâche
La France est secouée par des émeutes. Patrick, policier suisse dépêché par Europol, se trouve en Seine-Saint-Denis, département 9-3, dans la couronne parisienne. Il mène l enquête au c ur d organisations mafieuses chinoises, mais les circonstances vont le rendre témoin du fossé qui se creuse entre la police française et la population, notamment en banlieue. Patrick nous entraîne dans le sillage de bandes de jeunes Français et dans l univers d un commissariat, et il constate que son métier de flic de banlieue disparaît pour ne laisser place qu au seul maintien de l ordre, par une police qui se comporte comme une armée d occupation. Une histoire de flics, écrite par un flic, qui oscille entre la nostalgie des romans policiers style Quai des Orfèvres et les défis que doivent maintenant relever les polices d Europe. Troisième récit de Patrick Delachaux, Grave Panique est la véritable histoire de l une des dernières missions du policier Delachaux.
C'était au mois de juin de l'année 1976. C'était le début des grandes vacances de mes treize ans. C'était l'année de la sécheresse.Des wagons-citernes acheminaient de l'eau puisée au fond des lacs vers les villages; sous un ciel aussi jaune que du papier maïs, les militaires avec leurs camions et leurs motopompes s'occupaient des arrosages de secours pour sauver les plantations qui pouvaient encore l'être. Les autorités avaient activé le plan ORCA.Il ne pleuvait plus depuis des semaines; comme il n'avait pas neigé sur les montagnes durant l'hiver, les nappes phréatiques ne s'étaient pas remplies au printemps. Tout était sec en dessous, tout était sec en surface et notre campagne ressemblait à un vieux biscuit dur. Certains disaient que le soleil s'était soudain rapproché de la Terre; d'autres disaient que la Terre avait changé d'axe et que c'était elle qui, au contraire, était attirée par le soleil. Je pensais que cette chaleur particulière était causée par un astéroïde tombé non loin de chez nous, par un gros corps céleste constitué d'un métal inconnu dégageant des vapeurs toxiques invisibles. Comment expliquer autrement que par des gaz lentement diffusés vers les maisons du village nous empoisonnant à notre insu la modification insidieuse du caractère de maman, sa transformation en une autre personne, la perte de la maîtrise de nos vies au cours de cet été, la fin du monde de mon enfance?Depuis quelques jours, Rudy me disait que l'herbe sentait mauvais. Quand je lui avais demandé pourquoi, il m'avait répondu triste et sérieux que c'était parce qu'elle souffrait. Rudy était exactement le genre d'individu capable d'imaginer une végétation qui manifesterait son inconfort par une transpiration malodorante. Dans l'air de notre arrière-cour parsemée de brins d'herbe malingres piétines par le bétail, il planait une odeur de céleri et de soufre. Le vert terne du lierre agrippé au muret du jardin potager était devenu presque noir. Le soleil chauffait la pierre, froissait ses feuilles, en tordait les tiges ratatinées qui faisaient un dernier effort pour ne pas se détacher de leur branche et basculer dans le sol sablonneux. En m'approchant pour observer les crampons de la plante, pareils à de minuscules poings serrés par le désespoir, je devais bien admettre qu'elle puait.
Résumé : Il y a So Ra, la grande soeur douce et rêveuse ; Na Na la cadette, déterminée et libre ; et Na Ki, le frère de coeur, qui cache un lourd secret derrière son sourire fêlé. A tour de rôle, ils prennent la parole et racontent : leur rencontre et l'enfance dans l'appartement commun, un demi-sous-sol divisé en deux par une cloison ; le séjour de Na Ki au Japon d'où il est revenu changé ; la grossesse de Na Na, enceinte d'un homme qui n'est pas encore son mari. A travers le récit croisé de ces voix qui reflètent chacune un imaginaire propre, événements et situations se déploient dans toutes leurs nuances. Lumineuse ou mélancolique, d'une fraîcheur candide ou d'une sourde violence, l'écriture de Hwang Jungeun saisit la trajectoire de ces personnages tellement attachants, capte leurs contradictions et leurs espoirs.