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Julien Letrouvé, colporteur
Silvain Pierre
VERDIER
11,16 €
Épuisé
EAN :9782864325093
Extrait C'était une maison à façade de bois haute de trois étages dont le dernier sous l'avancée du toit gardait, mangé de rouille, le dispositif d'une poulie au moyen de laquelle étaient hissées les fournitures de la manufacture de coton que la bâtisse avait abritée autrefois. De là-haut la vue portait à l'est jusqu'à la forêt du Der où les étangs luisaient de l'éclat assourdi d'un vieil étain entre les fûts des sapins et des hêtres. Ainsi tout au moins étaient-ils apparus à Julien Letrouvé le jour qu'un prote âgé mais vif l'avait conduit à la réserve de papier dans les combles. Il demeura saisi par l'immensité du pays qu'il avait pourtant accoutumé de parcourir à pied. Le prote s'était amusé de son ébahissement ingénu. Quoiqu'un peu de brume, avait-il dit, empêchât de bien distinguer par-delà les forêts, à travers la plaine, la grande voie ouverte aux invasions. De son bras tendu il désignait à des lieues la Meuse. À ce moment les cloches de Saint-Pantaléon avaient couvert ses paroles de leur martèlement. Elles n'eussent pas retenti plus fort pour sonner le tocsin. Il y eut même un roulement de tonnerre tandis que Julien Letrouvé poussait la porte pleine du rez-de-chaussée et entrait dans la librairie, cet après-midi du 16 août 1792. La salle ne recevait du dehors qu'un jour raréfié par ses deux baies à croisillons. Julien Letrouvé se défit de sa boîte que maintenait en position horizontale une lanière de cuir passée autour de son cou. Au bruit qu'elle fit en touchant le pavement, le commis occupé à des écritures d'abord sursauta, puis se retournant parut visiblement rassuré en reconnaissant le visiteur. S'attendait-il à voir surgir un sergent recruteur dépêché pour l'enrégimenter sur-le-champ ? Un sans-culotte pris de boisson, un rouge avec sa pique comme les montraient les gravures en couleur imprimées à Paris, mais là, bien réels, soudain, sous ses yeux, et pour combien de temps encore immobiles avant que de - mais il n'osa pas achever sa pensée. Il rit un peu bruyamment, après quoi il s'ébroua au-dessus de son écritoire à la façon d'un maigre oiseau poussiéreux. C'était, ce n'était que le colporteur. Ils ne se parlèrent presque pas, sinon au bout d'un grand moment, avec une sorte de méfiance, ou un ennui d'avoir à faire cet effort, justement, de parler, afin de dissiper un soupçon qui n'avait pas lieu d'être, qui n'aurait pas dû percer tout au moins. Mais la plupart des citoyens, dans cette ville-ci comme dans celles de quelque importance, dans les campagnes, de la Champagne à l'Ardenne, n'étaient-ils pas dans ce cas, à présent, de demeurer sur leurs gardes en toute circonstance ? Enfin, l'un dit que chacun pouvait se préparer aux plus violents désordres à cause de la Révolution et craindre qu'ils ne fissent qu'empirer au-delà de l'imaginable, et l'autre, celui qui se tenait toujours près de l'entrée, qu'il venait chercher son lot de livres. Sur ces entrefaites apparut M. Garnier, Jean-Antoine, le deuxième du nom, depuis que son père avait racheté à la faveur de démêlés judiciaires, en l'année 1769, l'entreprise de sa rivale, la veuve Oudot. Sa prospérité en faisait maintenant la première de la cité. Les échevins regardaient comme souhaitable la poursuite des activités de la maison Oudot, la raison alléguée par eux étant qu'une seule imprimerie ne suffirait pas à satisfaire la demande des ouvrages, vu son succès immense, de la Bibliothèque bleue.
Quatrième de couverture Pierre Loti fut cet enfant sérieux et chimérique de Rochefort et je l'ai été bien des années après lui au Maroc, où dans son âge d'homme il voyagea. Sa sensualité, sa mélancolie, son goût du décor ont décidé de sa passion pour le vieux pays retranché de l'Europe, mais déjà menacé et bientôt investi par elle. J'ai chevauché avec lui des territoires vierges où la réalité se dissout dans l'éblouissement de la lumière ou l'abondance des pluies, comme dans son rêve vain d'un temps à jamais suspendu. Cette aventure maghrébine a aussi sa face secrète. Elle m'enseigne combien importent les commencements d'une vie, en ce qu'ils impriment à celle-ci sa vérité irrévocable. Et que c'est cette vérité-là qui rend le désir des retours tellement plus impérieux que l'injonction des départs. - P.S.
Quand on fréquente Cabourg depuis plus de trente ans, au regard que l'on porte aujourd'hui sur la petite cité normande s'impose immanquablement la lecture d'un palimpseste. Les traces profondes de son histoire, bien que de plus en plus occultées,dégradées par notre époque d'urbanisation sauvage, y sont encore décelables pour qui entretient une relation étroite avec l'?uvre de Proust et garde assez fidèle la mémoire des lieux qu'il a connusnaguère. Ce livre recompose fragment par fragment une réalité qui doit autant à l'autorité de la fiction proustienne et à l'observation sur le vif mais sans ménagement de la station balnéaire dont l'écrivain fut longtemps un hôte assidu, qu'à l'expérience, d'abord émerveillée puis désillusionnée, que l'on peut avoir de Cabourg aujourd'hui. Mais Balbec à jamais demeure un territoire préservé des atteintes du temps.
Un homme se souvient de son enfance marocaine, tout entière captive de l'amour inquiet et jaloux qu'il voue à sa mère - elle-même séparée de son fils par ses rêves mélancoliques, ses attentes vides, et plus tard les secrets de l'adolescent. Désir, effroi, tendresse et provocation peuplent moins leurs paroles que leurs silences, car rien de ce qui constitue leur jeu, dans ce qu'il pourrait avoir de trouble et de cruel, ne saurait passer par le langage. Mais - complicité des enfances qui ignorent l'espace et les générations - c'est auprès de la fillette que fut sa mère, dans les étés de La Geneytouse, qu'il trouve grâce et apaisement. Le trajet amont dans le temps que le narrateur accomplit cette fois face à l'irréversible - sa mère vient de s'éteindre - opère paradoxalement en lui une métamorphose qui lui permet de dire je, tu - nous enfin réunis, confondus. Après Julien Letrouvé colporteur, Pierre Silvain nous livre ici, dans une langue très maîtrisée, un récit construit sur une étrange et fascinante mise en abyme.
Vite, des cabanes. Pas pour s'isoler, vivre de peu, ou tourner le dos à notre monde abîmé ; mais pour braver ce monde, l'habiter autrement : l'élargir. Marielle Macé les explore, les traverse, en invente à son tour. Cabanes élevées sur les ZAD, les places, les rives, cabanes de pratiques, de pensées, de poèmes. Cabanes bâties dans l'écoute renouvelée de la nature - des oiseaux qui tombent ou des eaux qui débordent -, dans l'élargissement résolu du " parlement des vivants ", dans l'imagination d'autres façons de dire nous.
Car un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d'oeil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l'ombre, il suscite des résonances inexprimables. De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l'agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d'air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme, et discrètement incite l'homme à la rêverie. N'étaient les objets de laque dans l'espace ombreux, ce monde de rêve à l'incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement du pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination. Ainsi que de minces filets d'eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l'un ici, l'autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d'or." Publié pour la première fois en 1978 dans l'admirable traduction de René Sieffert, ce livre culte est une réflexion sur la conception japonaise du beau.
Dans un Paris dévasté par une catastrophe (accident nucléaire, cataclysme naturel, guerre de religion ?), un groupe de jeunes gens arpentent les rues, tentent de survivre en mangeant ce qu'ils trouvent, chantent des airs de John Holiways et fuient la violence de leurs ennemis en cherchant un ailleurs. Car ce monde en lambeaux, il s'agit malgré tout de l'habiter, de s'y vêtir et d'y trouver des raisons d'espérer. Comment tenir ? Comment trouver en soi de quoi réjouir la vie quand tout a sombré? Ce sont les questions que se posent, avec humour et cruauté, les protagonistes de cette aventure.
Car nous sommes dans un temps où les vents soulevés charrient de la poussière des confins du désert, car nous sommes dans des villes où nos pas hésitants arpentent nos faillites, détaillent nos abandons, où nos regards brouillés par le sable d'Afrique semé par les grands vents ne discernent plus rien du chemin à tracer, des directions à prendre, car nous sommes en passe de devenir fantômes, frères de déréliction de ceux à qui hier nous tendions des aumônes, fantômes vivants pourtant, tributaires de nos tripes, de nos muscles, de nos désirs éteints, nos regrets murmurés, suspendus aux rumeurs nous n'avons plus de lieux où poser nos fardeaux." M. R. Nous avons souhaité accompagner la publication posthume du dernier livre de Mathieu Riboulet, Les Portes de Thèbes, Eclats de l'année deux mille quinze, d'un ensemble de textes d'écrivains que nous savons particulièrement sensibles à son oeuvre. Mathieu Riboulet est né en 1960 dans la région parisienne. Après des études de cinéma et de lettres, il a réalisé des films de fiction et des documentaires avant de se consacrer à l'écriture. Il est mort à Bordeaux le 5 février 2018. Suivi de A contretemps, décidément de Mathieu Riboulet.