En 2005, le professeur Devauchelle procéda à la première greffe de visage dans le service de chirurgie maxillo-faciale de l'hôpital d'Amiens. Une telle intervention suscita de nombreuses interrogations dans la société civile. Ce livre recueille le témoignage de plusieurs personnes qui ont vécu, et vivent toujours, l'expérience de la greffe de visage depuis des positions décisives - l'une des patientes greffées, le chirurgien, la psychiatre accompagnant les patients. A ces voix se mêlent celles de chercheurs en philosophie. Les quatre textes composant ce livre racontent la greffe de visage et tentent, chacun à leur manière, autant qu'ils le peuvent, de porter cette expérience à l'expression de son sens. Ils s'entrelacent et se font écho. Dans la décantation, toujours inachevée, de ce que signifie l'expérience de la greffe de visage - entre "face" et "visage" - les questions usuellement formulées (du don, de l'identité personnelle, de la singularité du visage eu égard au reste du corps humain, de son importance pour le lien social, de la légitimité du geste nouveau dans la pratique médicale, etc.) se trouvent parfois déplacées, parfois annulées au profit d'autres jusqu'ici insoupçonnées, et ainsi éclairées d'une lumière nouvelle.
Résumé : Emmanuel Lévinas (1906-1995) s'impose aujourd'hui comme l'un des plus grands philosophes français. Longtemps sa pensée, qui ambitionnait de faire accéder au logos le vif de la sagesse des docteurs du Talmud, mieux, qui revendiquait de trancher sur toute la philosophie occidentale jusqu'à elle, sans rien abdiquer de la contrainte de rigueur, est restée confidentielle. Elle court aujourd'hui le risque de n'être pas entendue autant à cause de son étrangeté, de sa nouveauté, qu'en raison d'une demi-célébrité tard venue, propice à la caricature. Emmanuel Lévinas a introduit la phénoménologie en France, publié des " lectures talmudiques ", et, surtout, produit une ?uvre singulière qui, de De l'existence à l'existant (1947) à De Dieu qui vient à l'idée (1982), en passant par Totalité et Infini (1961) et Autrement qu'être (1974), témoigne d'une épreuve et d'une injonction : épreuve de l'Infini, appel du visage d'Autrui. Ce livre voudrait présenter les différents aspects de la pensée lévinassienne en leur cohérence, donner les moyens d'une orientation. Il voudrait surtout donner accès à l'intuition qui fait le c?ur de cette pensée sans rien esquiver de ce qu'elle a d'excessif, d'éprouvant peut-être. L'hypothèse est alors que c'est au travail de l'ambiguïté dans la pensée lévinassienne qu'il faut accepter de s'exposer.
Le terme "technoscience", abondant dans les discours militants et journalistiques, absent des discours internes aux pratiques scientifiques, parfois utilisé par des philosophes ou des sociologues, est récent. Le substantif apparaît au milieu des années soixante-dix. Il est souvent chargé d'affects et d'une axiologie implicite: il constitue souvent une arme de lutte (nommer les phénomènes techniques et/ou scientifiques de ce nom c'est déjà, dans bien des contextes, les "dénoncer" ), mais est-il aussi le lieu d'une élaboration conceptuelle précise et consistante pour accueillir ce qui nous arrive et qu'on désigne ainsi? Et ce qui nous arrive sous ce nom est-ce, localement, une reconfiguration de la représentation des rapports entre sciences et techniques, ou bien aussi, plus largement, une manière nouvelle d'expérimenter quelques énigmes fondamentales (comme celle de l'Invention, ou bien encore celle de la Puissance)? On veut manifester dans ce livre l'ambiguïté fondamentale d'une "figure" aux facettes multiples - la technoscience -, qui traverse les registres de l'épistémologique, de l'économique et du politique,, pour assumer des inflexions proprement métaphysiques et même eschatologiques.
Dans Ses vies d'Afrique, l'auteur s'essaie à faire parler l'enfant en lui. Ces petits récits d'enfance, ces éclats de mémoire, essentiellement des petits portraits hybridant souvenirs et imagination, sont l'occasion d'attester quelque chose d'une filiation juive d'Afrique du Nord. Une manière peut-être de restituer cette Algérie dont il semblait à l'auteur dans son enfance qu'elle était à son père comme un membre fantôme. Le livre ne dissimule rien du rapport entre l'écriture de ces "vies d'Afrique" et le travail philosophique comme tel, entre le fil autobiographique et celui de la pensée. Professeur de Philosophie morale contemporaine à l'université Paris-Nanterre, François-David Sebbah est notamment spécialiste de la pensée d'Emmanuel Levinas, de Jacques Derrida et de Jean-François Lyotard. Il a écrit de nombreux ouvrages portant sur la phénoménologie française et ses prolongements dans les domaines de la technique et des sciences cognitives. Sa réflexion s'est plus particulièrement portée, dans ses derniers textes, sur l'éthique, l'expérience et l'écriture de la survie. Dans ses livres comme dans son enseignement, il s'est ainsi montré attentif à construire des ponts entre les disciplines, les champs de recherche et les modes d'écriture. Derniers ouvrages parus : L'éthique du survivant (Presses Universitaires de Paris Nanterre, 2018) ; Survies. Quelques tentatives (Editions d'écarts, 2021).
Ce vocabulaire est un vocabulaire philosophique de Lévinas. Il retient préférentiellement les notions provenant des textes explicitement présentés comme philosophiques par Lévinas. Déterminer le sens philosophique des notions lévinassiennes ne va pas de soi, surtout si l'on s'attache à une idée de la philosophie comme discours visant à la clarté et à la distinction de notions enchaînées en un ordre des raisons. L'écriture lévinassienne revendique le travail rigoureux de l'ambiguïté: clignotement du Dit et du Dire au travers du Dédit, où scintillent les aspects encore non absolument déterminés d'une polysémie notionnelle. Sans doute la tâche d'un vocabulaire est-elle de privilégier l'exigence de la détermination et de la stabilisation des significations, - du Dit pour reprendre la manière de parler lévinassienne - et il faut souligner la légitimité et la nécessité de cette exigence. Nous avons cependant tenté de ne pas en faire l'occasion d'occulter l'inédite manière lévinassienne de passer d'une idée à une autre en philosophie.
Cette autobiographie est celle d'un philosophe du bonheur. Mais elle n'est pas un traité ni une démonstration, elle est le récit concret d'une vie singulière. Cette vie est en même temps sa propre invention, saisie et voulue comme telle. Elle met en scène les actes de rupture, les créations et les fulgurances qui sont en fait le déploiement même du Désir et de la liberté. Dans le mouvement concret de la vie, dramatique ou comblée, prend place aussi le mouvement de la réflexion. L'auteur suit le fil mnémonique de sa propre pensée et rend compte du travail et de la gestation de chacun de ses livres. L'oeuvre qui a exprimé et construit la vie heureuse est ici éclairée en retour par cette vie même. Une vérité, ni morale ni psychologique, prend forme peu à peu: au-delà de toutes les idéologies du siècle, une philosophie du sujet et de la liberté peut être à la fois le miroir d'une vie et la source même de cette vie. C'est la pensée de la liberté heureuse qui crée et la liberté vraie et la joie.
Quand point l'année nouvelle, chacun se soumet au cérémonial des voeux, interminables et impersonnels (la sacro-sainte triade santé-bonheur-réussite !), auquel se greffe la tragi-comédie des grandes résolutions dans une cascade déprimante de ne plus dont rien ou presque ne subsiste quelques jours après. S'y ajoutent les rituels et les folklores qui, sous toutes les latitudes et dans toutes les cultures humaines, leur font écho. Chacun s'y prête à chaque fois (cette répétition donne le vertige) avec un enthousiasme qui décroît en général au fil des ans. Et si, à l'heure d'entrebâiller la porte de Janvier, qui restera close un an encore, il devenait urgent et même vital de lever les yeux du compte à rebours universel pour passer du trompe-l'oeil de la carte de voeux et de la vraie-fausse résolution au rendez-vous enfin pris avec soi-même ? Et si dire oui, faire oui à la manière nietzschéenne, c'était simple comme le Nouvel An ? Telle est l'invitation philosophique que ce livre, écrit dans une langue volontairement accessible au plus grand nombre sans rien céder sur le fond de la pensée, adresse à toutes celles et à tous ceux qui souhaitent ne pas laisser filer indéfiniment, année après année, l'occasion de devenir ce qu'ils sont.
Le premier livre d'André Leroi-Gourhan, publié en 1936, méritait bien une seconde édition. La Civilisation du renne, dédiée à Marcel Mauss, est certes un livre de jeunesse, comme le pointe Lucien Febvre, mais c'est aussi un livre-promesse, un livre-jalon, car l'ambition extrême de l'auteur, alors âgé de 25 ans, le pousse à multiplier les incursions dans un nombre considérable de disciplines (géographie, ethnologie, technologie, préhistoire, orientalisme) qu'il entend coordonner afin d'étudier, en dépit de l'éloignement temporel et du déplacement des milieux climatiques, trois époques d'une même culture du renne en milieu arctique (toundra-taïga) : dans l'Europe du Pléistocène, chez les Eskimos actuels, chez les peuples qui ont domestiqué l'animal. Le livre est impressionnant par "une masse de faits et d'idées à méditer, et de perspectives singulièrement larges sur le plus lointain passé de l'humanité" (Febvre encore). II annonce tant les maîtres-livres de l'auteur sur la technologie, que son livre illustré sur la Préhistoire de l'art occidental (1965) ou encore son chef d'oeuvre qui sut toucher un large public cultivé au-delà des spécialistes, Le Geste et la parole, dans lequel l'auteur interroge l'avenir de l'homme en prenant appui sur son passé à l'échelle paléontologique.
Dans tous les pays du monde, lorsque le vigneron élève son vin dans une barrique, la porosité du bois qui en constitue les parois laisse s'évaporer une partie des liquides dans une proportion que l'on ne saurait négliger. On appelle cette évaporation: "la part des anges". Jour après jour, le paysan compense cette part des anges en ajoutant du vin. On appelle cette compensation: l'"ouillage". La plupart des grands vins qui réjouissent nos coeurs sont nés dans ces conditions. Une institution de soin, médico-sociale ou d'éducation, c'est un être vivant comme l'est aussi un vin. Ici les anges sont les rêves, et si les institutions écartent cette part du rêve, cette part offerte au rêve, elles s'étiolent, se referment, et ne produisent plus les effets escomptés. Ce rêve, c'est la régulation qui le fournit ou plutôt qui l'entretient. Si aucun régulateur ne vient plus accomplir cet ouillage dans le tonneau institutionnel, alors la pratique s'évente, s'aigrit, et finalement se mue en vinaigre. Pour vivre, une institution a besoin de cette part du rêve qui semble être une perte de prime abord; mais cette perte est indispensable, à l'instar des vins les plus précieux, pour lui assurer structure et qualité. Cette perte est en définitive un gain. Voilà l'état d'esprit qui m'a guidé pour écrire ce livre. J'ai voulu analyser les rouages de ce que l'on appelle régulation, supervision, ou encore analyse des pratiques selon deux points de vue différents: rendre compte d'une pratique d'une part, sans toutefois tomber dans la banalité du simple témoignage; et proposer des supports théoriques pour en éclairer les bases, pour tenter d'écrire les prémisses d'une théorie de la régulation.