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Chair de Leviathan. Carne de Leviatán
Pato Chus ; Moure Erin
APIC EDITIONS
15,00 €
Épuisé
EAN :9789969525090
SEPT QUESTIONS A CHUS PATO 1/ Une autobiographie en quelques mots. La victoire des putschistes qui ont déclenché la guerre de 1936 a établi une dictature de 40 ans en Espagne, pendant laquelle la langue de la Galice, le galicien, a été interdite. Née en 1955, j'ai été scolarisée dans la langue du fascisme. Si la république n'avait pas été vaincue, j'aurais appris dans ma langue maternelle, le galicien. Par acte de justice et de mémoire, j'ai décidé d'écrire dans le langage de l'interdit. Parmi mes onze volumes de poèmes se trouve la pentalogie "Découvre, avant Méthode" composée de 5 titres : m-Talá, Charenton, Hordes d'écriture, Sécession et Chair de Léviathan. J'habite à Soutolongo, Pontevedra, Galice près des plus vieux châtaigniers d'Europe et j'ai la chance que mes livres sont traduits par Erín Moure. 2/ Comment répondre à une injonction brusque : "Définissez la poésie". Dans le poème qui conclut ce livre, on peut lire : le langage a dit / "ceci est un papillon" / "j'aime le papillon" / "y a-t-il un papillon ? " // un mot /celui-ci /qui n'est pas (mais n'est pas étranger) /un sens /un corps /un monde /un je /le lieu où l'espèce résout les problèmes /qui l'assiégeaient. Ces vers offrent une définition cachée de la poésie. Le poème est cet usage de la langue qui diffère des usages communs qui ont pour sujet un moi et qui décrivent le monde ou raisonnent dans un champ conceptuel. La langue du poème n'est pas étrangère au sens, ni au concept, ni aux désirs d'un moi, mais elle se dirige vers ce temps et ce lieu où l'humanité résout les problèmes qui l'assiègent et qui sont souvent impossibles à articuler. La langue de la poésie est celle qui surgit d'un langage dévasté : par la guerre, par un événement personnel, par ce qui nous fait taire et nous laisse sans voix. Même ainsi, un. e poète écrit un poème. La langue dévastée n'est jamais pleinement dévastée, il reste toujours quelque chose. Un. e poète écrit ce reste. C'est toujours un nom qu'on n'est pas capable de dire. Le poème connaît l'impossibilité, connaît l'échec ; même ainsi, il écrit ce nom. Un ou une poète est un être dont le métier est de disparaître, de céder sa place à la langue du poème. La langue d'un poème se prononce à la troisième personne. Cette troisième personne peut être un cheval, un bâtiment, un océan, un arbre, une intrigue, par l'amour, la naissance, la mort ou les morts... . Le poème ne parle pas d'un bâtiment, ni de chevaux, ni de papillons, ni des intrigues, ni des morts. C'est le cheval linguistique qui écrit le poème. C'est l'océan linguistique qui écrit le poème. C'est le papillon linguistique qui écrit le poème... . Un poème est toujours un être de langue, il s'écrit avec des mots et avec la syntaxe ou l'absence de syntaxe qui articule les mots. Définir la poésie, c'est comme vouloir traverser un arc-en-ciel ou tracer une asymptote. Nous ne traverserons jamais l'arc-en-ciel, nous ne serons jamais assez proches. 3/ Prose et poésie, la distinction a-t-elle un sens ? Un poème peut frôler le conte, l'histoire, l'essai. Il s'arrête toujours de tel ou tel côté de la frontière, ne la franchit jamais. Pourtant nous savons que rien n'est plus poreux qu'une frontière. 4/ De la forme (et du formel) en temps de crise. Une fois qu'une forme existe, l'entropie la saisit. Et soudain l'incertitude règne. Ensuite, la forme disparaît et une nouvelle forme fleurit. Le chaos et l'incertitude sont les matrices de la forme, la crise de la forme. Aucune forme n'est stable, les formes sont comme les eaux d'une rivière ; ils chantent dans un même lit, sans jamais être les mêmes. 5/ Quel avenir pour la poésie ? J'aime dire, en espérant qu'on ne me mécomprenne pas, que la poésie n'a pas d'avenir. La poésie est strictement contemporaine. Je comprends le contemporain comme opposé à l'actuel. Contemporain, c'est le moment où une lectrice ouvre un livre et lit le poème. Contemporain, c'est le moment où une poète écrit un poème. Ceci est le temps de la poésie. 6/ La part de la prosodie dans l'élaboration du poème. En bref, je dirais que la poésie occidentale a choisi de se détacher du chant et de la ligne mélodique pour se lier au silence de l'écriture et être lue avec les yeux et non chantée ou récitée par une voix. Disons que le point sans retour est le poème de Mallarmé "Un coup de dés" . En bref je dirais qu'au 21e siècle tout est possible, même récupérer la mélodie. En bref, et de façon un peu cryptique, je propose ce qui suit : imaginons que la poésie a la forme d'un papillon ou d'un scarabée. L'insecte étend ses ailes. La gauche est la prosodie, la droite est le chiffre, la pensée mathématique. La gauche est l'un des rêves limites du poème, celui de disparaître dans la sonorité de la langue, de manquer de sens. La droite est un autre des rêves limites, celui de disparaître dans l'abstraction d'un nombre. Ce qui soutient ces rêves est le corps central du papillon, du scarabée. Sans ce corps il ne peut pas voler. 7/ La place de la traduction dans l'écriture poétique. Un pain est un pain, mais à chaque four son pain. Quand nous voyageons et mangeons du pain, nous reconnaissons que ce qu'on met dans la bouche est du pain, mais en chaque pays le pain est différent. En chaque langue, le mot pour pain signifie un pain, mais les lettres du mot diffèrent. Le pain est un nutriment, mais en même temps, un infini. Répétition et différence. C'est ça la traduction, ce mot qui nous nourrit se répète et dans sa répétition est la différence. C'est ça la nutrition. D'autre part, l'écriture poétique est déjà en soi une traduction. Si celui qui écrit le poème est le cheval, nous devons reconnaître que lorsque le cheval du monde devient un cheval linguistique, on traduit. Comme j'ai déjà dit, un ou une poète doit disparaître, céder sa place au cheval, c'est le cheval qui traduit.
SEPT QUESTIONS A YUSEF KOMUNYAKAA 1/ Une autobiographie en quelques mots. Je suis né et j'ai grandi à Bogalusa, en Louisiane, dans ce que l'on nomme l'Empire Vert à cause des forêts de grands pins. Dans la langue des premiers habitants, les Indiens Cree, le mot signifie eaux sombres. Mon père était menuisier, ma mère, au foyer. Je dirais que j'ai attrapé la poésie à l'âge de cinq ans, lorsque j'ai commencé à mettre mes propres paroles sur les airs entendus à la radio. A treize ans, Madame Williams, chez qui je tondais la pelouse, me fit cadeau des Poèmes Complets de Yeats. Néanmoins, il me semble que j'ai ressenti le vrai choc de la langue l'année suivante, lorsque j'ai découvert James Baldwin dans Nobody Knows My Name et Notes of a Native Son. 2/ Comment répondre à une injonction brusque : "Définissez la poésie". La poésie ? Même si je me définis comme écrivant en vers libre, sans tenir compte des formes régulières ou de la longueur des vers, je crois fermement aux rythmes du discours incluant les alternances de l'accentuation. Aujourd'hui, j'ai l'impression que la poésie se matérialise rarement dans le vers. Pourtant, le poète a intégré la prosodie ; il en connaît les règles, avant de les violer délibérément. 3/ Prose et poésie, la distinction a-t-elle un sens ? Parfois, pour l'oeil, poésie et prose semblent ne faire qu'un. Ce qui les sépare néanmoins, ce sont les images et la musique ; et l'impression demeure que le lyrisme se ressent mieux dans le vers libre que dans la prose. Certes, ce genre de règles et de procédés n'est pas étanche car le son véhicule les images et le message. Hors de cela, pas de poésie. 4/ De la forme (et du formel) en temps de crise. Le poème est un montage. Artificiel, il s'adresse au coeur et à l'esprit. La forme ne devrait jamais se contenter du rôle de lit de légumes. Oui, en période de crise nous demandons souvent au poème de chanter. Dans le cas présent, je pense plus précisément à la poésie des temps difficiles qui s'apparente au cantique, comme dans les poèmes traitant des horreurs du Onze Septembre. Sauf que la voix n'a nul besoin de tailler des paires de pentamètres iambiques pour se draper dans l'émotion authentique. 5/ Quel avenir pour la poésie ? La poésie s'est d'abord adressée aux mystères de notre monde : elle a fait apparaître tout un développement d'éventualités en ayant recours à la métaphore. J'espère qu'elle poursuivra son oeuvre dans les mondes intérieur et extérieur et que, désormais, avec ou sans l'usage d'aiguillons, elle sera peut-être à même de courir les galaxies biologiques du corps, de l'intellect et de l'esprit. Et faire, pourquoi pas, le grand saut intersidéral. Si nous nous attendons à trouver une prosodie dans les poèmes en prose, la poésie en vers libre se déclame, ces temps-ci, sur fond d'accompagnement musical. 6/ La part de la prosodie dans l'élaboration du poème. Si un poème, qui est fabrication, prend de l'importance à la mesure du vaste monde, il reste porteur d'une musique propre à son époque. Sinon, ce ne sera jamais qu'un gadget sonore déconnecté de la vraie vie. 7/ La place de la traduction dans l'écriture poétique. La traduction ouvre le champ et la portée du poème. Le traducteur devient créateur associé. De nos jours, si nous parlons en termes de globalité, il existe des poèmes qui ont acquis une dimension internationale bien avant l'Internet et la mise en place des hautes technologies de communication. Les livres se transportent mais ils passent aussi de main en main et franchissent les frontières. C'est la raison pour laquelle certains soi-disant dirigeants surveillent toujours les poètes du coin de l'oeil. Et, codicille du traducteur : J'ajouterai que, pour ce qui est du passage de l'anglais au français (et vice-versa), le traducteur de poésie évolue nécessairement dans un système contraignant clairement paramétré. Si ces deux langues ont le même nombre de sons voyelles et diphtongues, pas un seul n'est identique, à l'infime exception près du 'U' français qui correspond à peu près à l'écossais dans True Scot, par exemple. Par ailleurs les rythmes nobles, instinctifs, diffèrent aussi : si le pentamètre anglais se retrouve, dans le miroir, en alexandrin français, ils n'ont rien en commun. Au rythme iambique anglo-saxon, porteur ou non de rime (5x 1+1) nettement accentué sur le mot, fréquemment monosyllabique, correspond le dactylique/anapestique, lesté de rime, qui n'est qu'accent de phrase (4x3). Je passe sur les variantes indispensables pour vaincre l'ennui naissant de l'uniformité. Mais cela débouche sur un rapport proportionnel incontournable : si l'on considère, théoriquement parlant, cela va de soi, que le sonnet, poème par excellence, vaut de façon très souple 14x10 syllabes en anglais, il en vaut très rigoureusement 14x12 en français, soit exactement 20% de plus. A différente musique, différente partition. Le traducteur se doit de re-composer : il est donc "créateur associé" comme vient de l'écrire Yusef Komunyakaa. La mauvaise traduction aura tendance à dépasser cette norme. La moyenne s'y tiendra, plus ou moins. La bonne descendra le plus possible. Quant à l'excellente, qui existe à l'occasion, il lui arrivera de faire plus court encore. Si ce n'est pas toujours possible, il y a très souvent mieux à faire, après réflexion. Tout ceci, bien sûr, ne concerne que l'écrit. Souvent, lorsqu'il s'entend pour la première fois en traduction, l'auteur a l'impression de se découvrir une face cachée. C'est la surprise du chef.
SEPT QUESTIONS A ALAA KHALID 1/ Une autobiographie en quelques mots. Alâa Khalid est né à Alexandrie en 1960. Il est diplômé de la faculté des sciences de l'université d'Alexandrie en 1982. Depuis 1999, il publie et édite la revue "Amkina" (Lieux) avec la photographe et artiste Salwa Rachad. Cette revue a pour objet la culture du lieu. Le poète et écrivain Mahâb Nasr, avait pris part aux premiers numéros. Il a huit recueils de poésie dont le dernier, Le néant aussi est un lieu de nostalgie, a été publié par l'Autorité générale du livre du Caire en décembre 2022 ; quatre romans dont le dernier, Le labyrinthe d'Alexandrie, est paru chez Dâr as-Shurûq au Caire en 2021 ; trois ouvrages sur la littérature de voyage parus chez Dâr as-Shurûq et Dâr as-Sharqiyyât ; quatre ouvrages en prose à mi-chemin entre l'autobiographie et la critique littéraire. 2/ Comment répondre à une injonction brusque : "Définissez la poésie". Pendant mon périple d'écriture poétique avec laquelle a commencé mon périple avec la littérature, une relation fluctuante est née avec la poésie. Sa présence, puis son absence, puis sa présence et ainsi de suite. Il y a toujours un iceberg immergé qui est seul à décider du moment de son apparition. Au départ, la poésie était le moyen de s'exprimer sur soi et de dire "la vérité" . Son principal moteur était à quel point elle était proche de la vie, de ses détails, jusqu'à se transformer avec le temps en de rares archives du quotidien. Mais bien sûr, à l'intérieur d'un contexte d'idées et de concepts auxquels je croyais à ce moment-là. Pendant les années où l'écriture de la poésie s'est arrêtée et qui a duré, peut-être cinq ou six ans ; je n'ai pas écrit une seule ligne. Comme si je redevenais illettré et que je ne connaissais pas les alphabets de ce monde. Puis un jour, le sommet de l'iceberg a commencé à poindre, j'ai commencé à glaner des signes pour des phrases qui bourdonnaient dans ma tête et une série de poèmes s'est mise à se succéder, comme si cet iceberg s'était formé une nouvelle fois et pouvait à présent flotter. Ce processus s'est répété environ cinq ans tout au long de ma vie avec la poésie qui s'est poursuivie plus d'une trentaine d'années. Cependant, à force, la crainte que la poésie ne se moque de moi a disparu, parce que je sais qu'il y a quelque chose qui se forme, des visions qui massèrent et une transposition quelconque en attente d'apparaître. Peut-être que ces interruptions constituaient le rythme du temps poétique en moi, ou bien le rythme de la vie d'une autre manière. La vie dont je cherchais les détails et en me les donnant, elle m'a donné ce rythme où elle vit. La vie a une autre révolution qu'elle effectue en tournant à l'intérieur du monde la poésie et des sens. Durant tous les moments de désespoir que je ressentais, où j'ai souvent décidé que je n'écrirai plus de poésie ou que la poésie de m'écrira plus, la poésie était tournée dans l'autre direction, en train de regarder mon navire en mer contre lequel elle risquait de se heurter. Peut-être est-ce la vie qui prit de nouveaux sens pendant mon périple avec la poésie, quittant les détails pour se mettre à la recherche de la structure ou de la forme qui la distingue. En effet, la structure ou la forme c'est ce qui donne le tempo, c'est ce qui guide le conscient et l'inconscient ensemble. Jusqu'à présent, elle ne m'a pas trahi. Je lui fais confiance parce qu'elle a préservé mon identité poétique, malgré ses interactions avec d'autres identités et d'autres manières d'écrire. 3/ Prose et poésie, la distinction a-t-elle un sens ? Il n'y a pas de distinction entre la poésie et la prose parce qu'en un sens, elles obéissent à une loi plus grande qui les anime, à savoir l'âme de la poésie. Je crois que l'écriture, sous toutes ses formes, est partie de ce lieu sacré. Ce paradoxe qui a fait que le langage dévie de ses origines pour exprimer ce niveau d'expression nouveau et inouï. L'âme de la poésie est l'origine qui s'est propagée dans de nombreuses et diverses formes d'expression. Pendant les périodes où l'écriture de la poésie s'est interrompue, elle lui trouvait d'autres échappatoires dans l'écriture de la prose. Cependant, même ainsi, elle ne s'est pas complètement diluée dans la prose. Peut-être a-t-elle pris une nouvelle version à l'intérieur de la prose, car il y a une différence entre l'âme de la poésie et le fait poétique. Ce qui s'est glissé vers la prose c'est l'âme de la poésie, tandis que le fait poétique avec lequel j'ai inauguré mes écritures avec la poésie, il n'en a jamais trop fait ni ne s'est perdu dans d'autres expériences. Ce "fait" a façonné la structure à travers laquelle la poésie peut apparaître, comme si la poésie créait sa propre coïncidence avec elle-même et non d'un autre contexte. 4/ De la forme (et du formel) en temps de crise. Peut-être que la crise humaine que nous vivons tous désormais et qui menace la poésie en ceci qu'elle menace le moi de l'Homme et réduit sa liberté, peut-être que cette crise a généré un enchevêtrement des formes, des structures et des genres d'expression poétique. Bien plus, elle a créé de nouvelles formes, à mi-chemin entre le conte et la poésie, entre le journalisme et la poésie, entre la poésie et la musique. Si bien que d'autres critères se sont ajoutés à son essence, afin de prendre le dessus sur ce moi contracté du fait de la crise. En ce qui me concerne, avec le temps et beaucoup de lacunes qui ont imprégné ma relation avec elle, le concept de "Vérité" s'est transformé, de même que s'est transformé mon concept de moi-même. La poésie s'est emmêlée avec des formes narratives qui inclinent vers le conte ou la narration. Cette construction narrativo-dramatique a fait en sorte que la poésie concentre son devenir sur la forme. Cet événement dramatique attend de flotter à sa surface, même si la poésie se trouve toujours au-delà des événements, des faits, et n'attend aucune histoire dans laquelle elle prendrait forme. J'ai commencé ces dernières années à tendre vers cette mystérieuse quintessence poétique qui cède plus à une intuition poétique et est loin d'un événement de vie en particulier. Peut-être que la mémoire enfantine s'est vidée, ou que son espace de révélation, de vérité, s'est heurté aux obstacles de la langue, du tabou et du normal ; ou du rétrécissement de la possibilité d'expression en raison de la crise humaine. La révélation s'est ainsi vidée de l'énergie de la culpabilité, de la transgression ou de la capture symbolique et iconique de la sphère privée. C'est pourquoi je me suis plus dirigé vers des espaces baignés dans l'ambiguïté existentielle qui sort d'un autre réservoir, autre que la mémoire de l'enfance. Peut-être est-ce le réservoir de la culture elle-même, dans l'une de ses représentations et son lourd héritage humain à l'instant où elle croise l'existence personnelle. 5/ Quel avenir pour la poésie ? Maintenant, partout dans le monde, la poésie est isolée et vit seulement des bourses dans les académies et les universités. Rien ne représente une poétique mondiale malgré la globalisation de la vie aujourd'hui. Mais c'est une globalisation qui ne forge aucun modèle humain. L'idée/ la référence commune se dissout au milieu de cette fragmentation de la vie malgré les nombreux abonnements à l'initiative des médias, mais la plupart ne sont que consommation. Cette fragmentation s'est reflétée sur la poésie et à présent, le poète, en dépit de ses liens avec le monde, est isolé. Ainsi, il y a un récit d'une expérience personnelle sans la moindre référence, intérieure ou extérieure, pleine de peurs et un flou quant à l'avenir et peut-être même une rupture avec le passé. Une expérience personnelle suspendue qui ne vit peut-être qu'à l'intérieur de la langue. 6/ La part de la prosodie dans l'élaboration du poème. Je crois que la prosodie est aujourd'hui très différente du passé. Ce n'est plus cette parole de mesures et de rimes, mais elle a une autre place. C'est comment préserver le rythme à l'intérieur du poème, à travers des formes répétées et diverses d'idées, et des manières de les formuler à l'intérieur de chaque poème. Peut-être que ce "rythme" est l'équivalent de l'ancienne prosodie et qui aujourd'hui se trouve à l'intérieur d'une large surface expérimentale. Par exemple, parfois, en libérant la langue de l'éloquence en la transformant en surface transparente révélatrice de sens. Bien sûr, il y a plusieurs façons selon la vision de chaque poète, mais toutes dépendent d'un effort organisé afin de transcender la surface de la langue en direction du sens. C'est pourquoi la poésie est à présent à même d'être traduite d'une langue à l'autre ; le sens est devenu flottant avec la surface de la langue ou se tient à proximité. 7/ La place de la traduction dans l'écriture poétique. Je pense que le rôle de la poésie aujourd'hui, dans cet instant de fragmentation que l'on vit, est d'unifier ou de créer un commun mondial et universel, ce que la culture globalisée n'a pas réussi. Peut-être parviendra-t-elle à relier de nouveau ces existences humaines à la fois unies et désunies sur un commun plus grand qui n'est pas la globalisation. Peut-être que la globalisation a forgé un monde unique, mais ses disparités sont grandes et chacun vit sa globalisation à sa façon. C'est pourquoi la traduction peut guetter cette pulsation différente de l'impact de la globalisation, afin de créer une universalité nouvelle, résistante, à travers laquelle le moi poétique, où qu'il soit, peut voir qu'il n'est pas à l'écart, ou seul face à la crise. Peut-être que cela redonnera au poète foi en l'avenir.
SEPT QUESTIONS A ISSA MAKHLOUF 1/ Une autobiographie en quelques mots. Ecrivain et poète libanais, Issa Makhlouf réside à Paris. Il soutient une thèse de doctorat en Anthropologie sociale et culturelle à l'Université de la Sorbonne. Il a publié plusieurs ouvrages aussi bien en poésie qu'en prose. Il a été Conseiller spécial des affaires sociales et culturelles à New York, dans le cadre de la soixante-et-unième session de l'Assemblée Générale des Nations Unis (2006-2007). En 2009, Issa Makhlouf a reçu le prix Max Jacob pour son livre Lettre aux deux soeurs. 2/ Comment répondre à une injonction brusque : "Définissez la poésie". La poésie est une perception de la vie et du monde. La poésie est un transpercement. Un regard qui invalide le prédominant et que la langue emploie d'une manière particulière le faisant sortir du registre de l'usage quotidien si limité vers l'illimité. La poésie est un état difficile à décrire avec si peu de mots. 3/ Prose et poésie, la distinction a-t-elle un sens ? La prose peut s'attarder et entrer dans les détails, tandis que la poésie repose sur la densité et l'allusion. Christian Bobin affirme que la lecture d'un roman peut prendre quelques heures alors que celle d'un poème dure toute une vie. Il y a cependant des pages dans la prose arabe, celles de certains mystiques notamment, pleines d'une poésie faisant parfois défaut à la poésie elle-même. 4/ De la forme (et du formel) en temps de crise. La forme seule ne saurait définir la nature de la poésie. 5/ Quel avenir pour la poésie ? C'est aujourd'hui que le poème vit son avenir. Sorti de l'espace commun, il est plus marginalisé que jamais. Ce qui n'entre pas dans le moule de la consommation, ce qui ne se commercialise ni ne se vend, autrement dit, ce qui n'obéit pas à la loi de l'offre et de la demande, n'a pas sa place. Le sens culturel change à travers le monde, de même que le sens de la poésie. La culture est globalement perçue comme une marchandise dont la valeur est réduite à sa rentabilité matérielle. Cette direction impose de plus en plus ses lois sur les littératures, les arts, les connaissances et les critères esthétiques. Ceci a pour conséquence de rendre ceux qui détiennent le monopole de la culture et/ou de la littérature plus importants que les intellectuels et les écrivains. On parle beaucoup ces dernières années de la mort de la poésie. Peut-on cependant évoquer la mort de la poésie sans regarder les changements qu'a subi le monde depuis la seconde moitié du XXème siècle ? Ce qui a atteint d'autres champs de la création encore vivants aujourd'hui - avec des divergences bien sûr - ne diffère pas tellement de ce que vit la poésie. Peut-on par ailleurs ignorer le défi qu'impose le développement scientifique ? Peut-on faire fi des inventions technologiques qui incarnent certaines visions et donnent forme à l'intuition, devançant ainsi bien souvent les romans de science-fiction, allant même jusqu'à ouvrir devant le rêve de nouveaux horizons ? Le développement technologique et son impact ne devraient-ils donc pas être pris en considération dans le profond changement des sociétés et des relations humaines et environnementales ? Dans l'actuel tableau culturel, en Orient comme en Occident, la poésie n'est pas seule à bouger. Elle fait partie d'une mesure culturelle aux aspects changeants comme change la manière d'interagir avec elle, la façon de la considérer au sein même de la vie en tant qu'elle est un tout. En Occident, la poésie est réduite au minimum. Certaines sociétés comme la société française par exemple posent sur la poésie le même regard qu'elles posent sur la langue latine aujourd'hui révolue. Les festivals de poésie ayant lieu ici et là parfois sous couvert de bienfaisance ne signifient nullement que la poésie se porte bien. Dans le monde arabe, que signifie que l'on parle de poésie ? Et le fait d'en parler rend-il compte de sa présence ? Dans les médias arabes, la poésie n'est présente que parce que la plupart des responsables des pages cultuelles, à Beyrouth notamment, sont eux-mêmes des poètes. Pourtant, l'abondance des articles relatifs à la poésie et la couverture médiatique des poètes et de leurs livres ne veut pas dire pour autant que la poésie soit présente. La publication s'est éloignée de cet "étrange être" que si peu lisent et dont beaucoup de poètes eux-mêmes se détournent. Il se peut que la poésie trouve dans internet un nouveau souffle. Certains sites spécialisés dans la poésie peuvent à l'évidence jouer un rôle important pour les chercheurs arabes et occidentaux, mais ces sites s'apparent plus à un entrepôt poétique où toutes sortes de poésie cohabitent, la bonne comme la médiocre. Or ceci entrave parfois la recherche du poème. Dans l'accumulation quantitative et l'absence de critique, on peut craindre de voir se perdre les Bachiques d'Abou Nawwâs, L'épitre du pardon de Maarrî et La Divine Comédie de Dante... Jamais le poème n'a été aussi étranger qu'il ne l'est aujourd'hui. Pas seulement étranger à l'autre, mais aussi à lui-même. S'il sort de sa cachette, nul ne le reconnaît et il ne reconnaît personne. Cela ne concerne pas seulement le poème, mais toute la littérature de valeur, toute la création de valeur qui parce qu'elles sont en dehors du cercle économique, se retrouvent en dehors du petit écran, en dehors de l'espace social. Le recul de la valeur sociale de la littérature se répercute ainsi négativement sur les talents créatifs et sur l'écriture elle-même. "La voix de la poésie" est recouverte par cette autre voix que chante Sophocle depuis des âges profondément enfuis : "Ô enfant de l'espoir doré, parle... Ô voix de l'éternel ! " . 6/ La part de la prosodie dans l'élaboration du poème. Le poème est libre et n'obéit à aucun ordonnancement. Il est par essence contre toute entrave, toute capture. 7/ La place de la traduction dans l'écriture poétique. La traduction de la poésie, si difficile soit-elle, a réussi à faire connaître un grand nombre d'expériences poétiques de par le monde et de contribuer à l'interaction entre les poètes, leur ouvrant bien des perspectives.