Détrez Christine
Extrait de l'introductionParce qu'elle veut écrire, Hafida a décidé de ne plus partager le repas qu'elle prépare pour sa famille, afin de disposer du temps de ce quelle appelle une grève de la faim. Insaf, pour publier, a vendu des bijoux de famille. Dalila et Bahia écrivent la nuit, quand la maisonnée dort. Houda et Zohra cachent leurs textes, par peur des colères de leurs maris. Maïssa, Leïla ont dû essuyer les reproches et l'opposition de leur famille. Fatiha a pris un pseudonyme. Bahaa, à une dédicace, a été insultée par un membre du public. Saana a rompu avec son père. Ces femmes vivent au Maroc ou en Algérie, aujourd'hui, dans des milieux favorisés. Elles ont entre 30 et 60 ans, sont chirurgienne, avocate, journalisme, professeure du secondaire ou d'université, ORL, psychiatre, chirurgienne-dentiste, directrice d'une société de communication, etc., ont souvent été poussées dans leurs études par leur père, et, quand elles sont mariées, ont épousé des hommes ayant bénéficié, eux aussi, d'un parcours scolaire abouti.Ainsi, des femmes, pour écrire et publier leurs textes, s'entêtent et s'endettent, grappillent sur leurs heures de sommeil pour parvenir à écrire après la journée de travail et les tâches domestiques, mettent en péril leur tranquillité, parfois leur réputation, et souvent leur santé. Et pourtant elles continuent. Pourquoi, alors qu'écrire n'est pas leur métier, et que le prix à payer, au propre comme au figuré, est si lourd, s'acharnent-elles dans cette activité, qui, en l'occurrence, pourrait sembler être un loisir bien inoffensif? Pourquoi placent-elles l'écriture - et leurs détracteurs ne s'y trompent pas - sur le champ de l'identité, mais également de la lutte et de la liberté?Nombreux sont les ouvrages issus des études littéraires qui ont été consacrés à la production romanesque des femmes contemporaines maghrébines, notamment dans le sillage des gender studies ou des arab women studies anglo-saxonnes. Cette bibliographie pléthorique décline à l'infini la fameuse phrase de Kateb Yacine selon laquelle «une femme qui écrit vaut son pesant de poudre», écrite en préface du roman de Yamina Mechakra, La Grotte éclatée (ou cette variante: «une femme qui écrit connaît la brûlure de la braise», variation de Zineb Labidi sur le proverbe «Seul celui qui marche sur la braise ressent la brûlure»), et souligne la portée transgressive des thèmes traités dans ces oeuvres: dans des contextes où les romancières insistent sur l'invisibilité et le silence imposés aux femmes, l'accent est mis a contrario sur le corps dans tous ses états, la sexualité, le regard, la prise de parole. Mais parmi ces femmes que nous avons rencontrées, Hafida, par exemple, écrit des haïkus sur les fleurs: la transgression n'est ici guère évidente. De façon générale, insister en permanence sur la portée transgressive de tels thèmes, aujourd'hui encore, ne revient-il pas à figurer les femmes encore et toujours cloîtrées, voilées et quasi emmurées vivantes, et ainsi à se limiter à une vision anachronique et misérabiliste de la condition contemporaine des femmes au Maghreb, alimentant stéréotypes et victimisation médiatiques? En effet, comme le remarque Sophie Bessis, «la place des femmes dans la société, et les sociétés arabes elles-mêmes ont évolué plus vite durant les cinquante dernières années qu'au cours des quelques siècles précédents», notamment par l'accès à l'école, au travail et à la contraception. Alors, révolution pour les femmes? Oui, mais... (...)
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