Depuis une dizaine d'années, l'art et les créations artistiques ou littéraires contemporains d'un nombre croissant d'artistes, cinéastes, écrivains, musiciens, originaires de pays d'Islam, qu'ils soient ou non de "culture musulmane", connaissent un développement totalement inédit. Jamais le monde islamique contemporain n'avait été aussi présent, en France notamment, sur le plan culturel. Cette évolution, déjà très sensible, a été paradoxalement renforcée par le choc des attentats du 11 septembre 2001, comme si l'art devait et pouvait seul constituer le terrain d'une "réconciliation" avec l'Islam, comme s'il était le lieu où les conflits, enfin, se voyaient désamorcés, vidés de substance... Ce livre, produit dans ce contexte de tensions et d'attentes, de possibles malentendus, entend, en premier lieu, donner une vision transversale des différents secteurs de la création artistique des pays d'Islam, de tous les domaines créatifs éventuellement "traversés" par la question de l'islam, pour faire le point sur ces dynamiques en cours, si mal connues ou trop souvent identifiées à quelques individualités, dans l'ignorance du milieu qui les porte. L'ouvrage s'interroge, en second lieu, sur la portée de cet art dans l'espace civique, et dans le débat public, tant sur les scènes occidentales que dans le monde musulman.
Résumé : Le débat civique se construit et se bloque en France autour d'une image globale de l'islam comme religion et comme culture, un islam induisant une solution de continuité des principes et même du territoire de la République. Ce débat se radicalise de manière inquiétante, et l'on ne peut que constater le très faible impact, voire les effets contre-productifs de toutes les tentatives de " réhabilitation " de l'image de l'islam dans l'opinion. Face à ces échecs, cet essai conduit à reformuler les termes du débat en renonçant tout d'abord à toute apologie culturelle, passée ou présente. Les raisons d'une si profonde résistance de la société française à faire place à l'islam ne sont pas à trouver dans une histoire de la Méditerranée, qui révèle au contraire l'intensité des interpénétrations et des migrations croisées, bien avant la colonisation. Une histoire qui invite même à remettre en question l'idée de frontières intangibles entre l'Europe et le monde de l'islam. Elles résident plus sûrement dans un héritage théologique de la polémique chrétienne antimusulmane, dans lequel peu de défenseurs des Lumières seraient prêts aujourd'hui à se reconnaître, ou encore dans l'image coloniale d'un islam alors " domestiqué " et soumis. Quelque sentiment que l'on éprouve à l'égard de l'islam, il faut cependant sortir du registre de l'affect et repolitiser notre rapport à quiconque s'en réclame dans l'espace public, sans le moindre relativisme culturel, pour rendre aux musulmans, sur le plan politique, une diversité de sensibilités et d'engagements qui est le fondement même du jeu démocratique. Ce n'est qu'à cette condition, celle d'une " reconnaissance à l'identique ", d'une " transposition ", et pas seulement d'une intégration au paysage politique français ou européen, qu'une négociation plus sereine de la visibilité de l'islam dans la cité pourra être enfin envisagée.
C'est l'histoire d'un continent enseveli, d'une véritable langue commune, la lingua franca, disparue au fil du temps avec les conquêtes coloniales, au XIXe siècle, puis, avec les constructions politiques nationales, au XXe siècle. C'est l'histoire d'un lien, profond, vivant, multiple et changeant qui réunit durant au moins quatre siècles. autour d'une "même" langue, l'Europe et l'Islam. Certes, comme nous l'apprend l'auteur, Jocelyne Dakhlia, "parler une même langue n'est pas parler d'une même voix". Mais cette langue commune n'a cessé de permettre l'échange, y compris clans la guerre de course en Méditerranée, comme parmi les captifs et les renégats. C'est l'histoire, très largement inédite, d'un lieu médian. A l'heure où l'on ne parle plus que de frontières entre les civilisations, "véritables cicatrices qui ne guérissent pas" selon Fernand Braudel, voici une nouvelle lecture du monde méditerranéen. C'est l'histoire d'une autre Méditerranée. qui nous raconte les lieux de la mixité, de la contiguïté et des interactions entre les hommes et les femmes qui vivent de part et d'autre de cette mer entre les terres. C'est l'histoire bien vivante d'une langue morte, qui a laissé de profondes empreintes. C'est l'histoire exemplaire et fondatrice d'un livre événement qui va changer pour longtemps notre vision des relations entre les langues et les cultures de la Méditerranée. T. F.
Résumé : Sitôt prononcé le mot "harem", surgissent des images de femmes lascives, cloîtrées dans la pénombre en attente du bon vouloir du prince. C'est aussi l'expression exemplaire du gouvernement de sultans réputés exercer leur pouvoir sous l'emprise de pulsions quasi pathologiques. Ces poncifs, que l'on pourrait croire éculés, entrent aujourd'hui encore en résonance avec la conception d'un monde islamique figé et politiquement inepte, fatalement voué au despotisme et à l'oppression des femmes. Jocelyne Dakhlia entreprend dans cet ouvrage une archéologie de ces motifs à partir de l'histoire du Maroc, de la fin du Moyen Age au XXe siècle. Il s'agit ici de mobiliser à nouveaux frais l'ensemble de la documentation disponible, tant picturale que textuelle, afin de procéder à une histoire fine du genre et du politique en Islam, de remettre en mouvement des logiques historiques là où l'historiographie se faisait plus sommairement culturaliste. Ce premier tome explore les textes fondateurs des théories politiques, traités antiques sur les arts de gouverner ou miroirs des princes, qui dessinent les principes premiers de la nature du pouvoir et des acceptions du genre en son sein, tant du point de vue des gouvernants que des sujets. On y découvre également un Maroc médiéval dans lequel les gynécées apparaissent comme des espaces ouverts et fluides, solidaires de la puissance incertaine du monarque, lieux d'un pouvoir toujours à négocier et d'équilibre instable. L'arrivée des conquérants hispaniques, les affrontements brutaux ou les relations ordinaires parfois apaisées qui en découlent, suscitent des modalités nouvelles d'un monde évidemment bouleversé mais loin de produire pour l'heure un exotisme radical. Au long de l'àge moderne, l'"Empire de Maroc" déploie une puissance conquérante accompagnée de relations avec les mondes méditerranéens, européens, sahariens, atlantiques ou orientaux de plus en plus poussées. L'Europe notamment - et pas seulement l'Europe méridionale - jette un regard à la fois fasciné et horrifié sur le pays, produisant progressivement le stéréotype du sultan autocrate, tyrannique et sanguinaire, cependant que l'absolutisme gagne les cours occidentales. Les sérails entrent en force dans la littérature analytique de la période, tandis que les femmes, épouses ou mères de sultans ou de prétendants au trône, occupent une place manifeste grandissante dans les tractations politiques de ce temps. L'africanisation "noire" du "Maure" et la détestation croissante du pirate barbaresque barbarisent résolument cet univers, au moment même où se propagent des effets radicaux de racialisation concomitants au développement de l'esclavage. C'est au XIXe siècle que l'on doit l'invention de la notion de "harem", inusitée auparavant. Elle accompagne à cette période l'orientalisation croissante du Maroc, cet extrême Occident... L'orientalisme produit alors à plein ses effets, puissamment insufflé par Delacroix notamment, jusqu'à figer l'image du pays dans un passé immuable. Avec le basculement des entreprises impérialistes vers une thématique de la "civilisation", un glissement inédit s'impose. A l'idée d'un despotisme des sultans succède celle d'un despotisme de la société tout entière, dont l'emprise autoritaire s'exercerait désormais sur toutes les femmes. Le Maroc se voit alors doté d'une charge érotique trouble, devenant un espace hyper-sexualisé et ambigu dont le harem est littéralement l'incarnation : à la fois haut lieu d'un tourisme lubrique et emblème de l'oppression générale. En conséquence, la libération des femmes, étrangement, devient argument d'émancipation en faveur de la colonisation ; les mouvements de décolonisation, symétriquement et à leur tour, en font un objet déterminant de leur attention, mais en se focalisant sur la figure des femmes transgressives ou remarquables, au détriment de contextes plus ordinaires - ici remis en pleine lumière. Avec ce troisième tome de Harems et sultans se clôt une enquête au long cours dont les tours et détours, constitutifs d'une histoire dynamique, jamais statique ni figée, mettent à mal de profondes idées reçues et obligent à une réévaluation salutaire de l'histoire du monde islamique.
En France, les polémiques autour de la peopolisation des hommes politiques ont été particulièrement vives depuis la campagne présidentielle de 2007, trouvant son apogée avec les multiples rebondissements de l affaire Strauss-Kahn. Cette notion a plus souvent fait l objet de constats, voire de diabolisation, que réellement d analyse. Ainsi, dépassant la simple controverse, Jamil Dakhlia revient sur l'histoire de ce phénomène et le compare à la médiatisation de la sphère politique à l'étranger, nous permettant de mieux comprendre cette nouvelle forme de communication au centre de la démocratie.
Le philosophe Charles Appuhn s'est adonné à l'ingrate lecture de la "Bible du peuple allemand" , selon l'auréole de la propagande officielle de 1933 car Mein Kampf offre une vue sans égal non pas seulement sur Hitler, mais sur l'idéologie et les projets politiques de l'hitlérisme. La "destruction des Juifs d'Europe" (selon le titre que Raul Hilberg donna à la somme qu'il consacra à cette destruction) n'est pas seule à y être programmée mais de façon fanatiquement répétée, celle de l' "ennemi de toujours" , la France. Quant à l'Est et aux peuples Slaves, le sort que Hitler annonce constituer également une nécessité vitale pour l'Allemagne, revient à les anéantir aussi afin que la population allemande puisse s'approprier leurs territoires (Drang nach Osten). Il s'agit bien, là ou jamais, de ce que Alexandre Koyré a appelé dans ses Réflexions sur le mensonge une "conspiration en plein jour" . La traduction et la présentation des extraits les plus "significatifs" , selon les termes de Charles Appuhn permettent de disposer en France dès 1933 de cent soixante-dix pages lumineuses en lieu et place des quelque huit cents pages de l'allemand verbeux de Hitler. Aussi bien, il faut y insister, cet Hitler par lui-même est en France la première divulgation autorisée. Elle ne sera interdite qu'en 1943. Sans entrer dans le labyrinthe des avatars éditoriaux, l'originalité courageuse de l'éditeur Jacques Haumont apparaît d'autant mieux qu'en 1933 on disposait certes de nombreux articles en français consacrés au parti national-socialiste, à la montée du nazisme et à la politique allemande, en général tout en ignorant ce manifeste nazi qu'est Mein Kampf. Rappelons que le premier volume, dans lequel Hitler se livre à son autobiographie, fut publié à Munich en 1925, suivi en 1926 du second qui, cette fois, expose les idées et le programme hitlériens. Or, Hitler, en accord avec Eher Verlag, son éditeur, en interdit toute traduction française.
A l'occasion du centenaire Proust, la maladie personnelle de Marcel Proust est venue occuper la scène biographique sans toujours apercevoir toute la dimension idiosyncrasique de l'oeuvre. Car l'asthme dont souffre Marcel Proust comme une maladie chronique est redoublé ici par celui du Narrateur : son corps souffre autant de la maladie d'amour que de la maladie physique, à moins que la première n'ait déclenché la seconde. Pour cela le thème de la maladie est essentiel car il vient manifester le temps dans le corps ; il met aussi en péril la permanence du moi au point d'apercevoir qu'il n'était constitué que du temps passé, incorporé. Notre étude nous conduira ainsi d'une critique de la médecine comme science du corps objet à l'avènement du thème de la guérison. L'écriture de A la recherche du temps perdu comme métamorphose de toute maladie, facilite cette conversion du vécu intime de l'amour en vécu phénoménologique dégageant l'essence de l'amour. Forme d'exorcisme, l'écriture permet à tout un chacun de se reconnaître. Le narrateur nous ressemble puisque son récit nous touche en atteignant la condition commune, celle de la souffrance.