Dossier " Sociologie et Politique " Savoir/Agir, n°63, printemps 2023 (Gérard Mauger, coord.) Parce qu'elle cherche à représenter et à rendre compte du monde social ou de tel ou tel de ses aspects, la sociologie est inévitablement prise dans les luttes symboliques (scientifiques, politiques, médiatiques) qui ont pour enjeu la vision légitime du monde social. C'est pourquoi l'engagement sociologique n'est au fond qu'une façon de tirer les conséquences d'un état de fait. Mais cette forme d'engagement porte elle-même à conséquences. Outre qu'elle implique la défense de l'autonomie de la recherche contre les tentatives récurrentes d'arraisonnement politique, elle impose un devoir de réflexivité qui a pour corollaire un devoir de scientificité. Le souci de préserver la spécificité de l'engagement sociologique impose, en effet, de ne pas réduire la tâche du sociologue à celle d'un militant comme un autre. Il ne s'agit pas seulement, en effet, de positions à prendre ou d'indignation à faire entendre, mais de choses à savoir et à comprendre. C'est pourquoi l'engagement sociologique, loin d'affranchir des contraintes et des compétences exigées des chercheurs, implique la défense des valeurs de vérité et de désintéressement qui sont celles de la science. Avec des contributions de Stéphane Beaud, Vincent Dubois, Michel Koebel, Frédéric Lebaron, Brice Le Gall, Kil-ho Lee, Gérard Mauger, Louis Pinto, Marie-Pierre Pouly, Arnaud Saint-Martin, etc.
Résumé : Choc des générations et générations de la crise, crise d'adolescence et complexe d'Odipe, culture jeune et universités du troisième âge, chômage des jeunes et intellos précaires, jeunes des cités et violences urbaines : autant de problèmes de société où il est question d'âges de la vie et de générations, autant de questions qui font l'objet de débats récurrents entre journalistes, politiques et experts (psychologues ou psychanalystes). Ce livre propose, de façon claire et synthétique, un éclairage sociologique des notions d'âges de la vie et de générations. Du point de vue de la sociologie, l'étude des âges de la vie passe par celle des étapes de la socialisation (familiale, scolaire, professionnelle, etc.), scandées ou non par des rites de passage. Quant à l'étude des générations, elle tente à la fois de rendre raison des rapports entre générations familiales (sous l'angle de l'héritage sous ses formes économique, culturelle, etc.) et de l'apparition de générations sociales, en s'efforçant d'identifier des changements, sinon des ruptures, dans les processus de socialisation familiale, scolaire, professionnelle, etc. , des générations successives ou en tentant de repérer des événements fondateurs (guerres, crises, révolutions) susceptibles d'engendrer une mentalité particulière chez ceux qui les ont vécus à peu près au même âge.
La sociologie des classes sociales se réduit le plus souvent à des controverses théorico-politiques. Un des attraits de La Distinction de Pierre Bourdieu résidait dans la description et l'analyse qu'il proposait des classes sociales en France à la fin des années 1970. L'ambition de ce livre est d'établir une carte actualisée de la société française contemporaine et d'analyser les principaux mécanismes de son fonctionnement. Dans cette perspective, il mobilise la boîte à outils conceptuels disponibles de Marx à Bourdieu en les confrontant aux enquêtes statistiques et ethnographiques les plus récentes (mais parfois lacunaires). Il se propose ainsi d'aider chacun et chacune à se repérer dans l'espace social et à mieux comprendre les rapports qui s'y nouent. Il invite également les sociologues à situer tel ou tel problème qui retient aujourd'hui leur attention dans le contexte où il s'inscrit : la clé de sa compréhension se situe souvent, en effet, dans le contexte des classes sociales et de leurs luttes. Virtuellement, il pourrait évidemment rencontrer l'intérêt des politiques et les inciter à la réflexion.
Résumé : La compréhension du mouvement des Gilets jaunes passe par celle des transformations des classes populaires. Il est vrai qu'elles ne sont pas ce que "la classe ouvrière" n'a jamais été ailleurs que dans l'imagination des intellectuels, mais ouvriers et employées représentent encore plus de la moitié de la population active. Par ailleurs, l'effritement de la condition salariale au cours des quatre dernières décennies, l'extension du chômage de masse, la précarisation et l'insécurité sociale qui en résultent ont réactivé la menace de "déstabilisation des stables", creusant le clivage entre "établis" et "marginaux". Le déclin post-soixante-huitard de la croyance au messianisme ouvrier, l'essor de la "petite bourgeoisie nouvelle" et la promotion de nouvelles causes dont elle se définit comme l'avant-garde permettent de rendre compte de l'invention d'une représentation disqualifiée des classes populaires dont la figure du "beauf" rassemble les stigmates. Ce genre de manifestations de la domination et du mépris de classe engendre à la fois l'humiliation et la colère, souvent tacites, des dominés et un ensemble de pratiques qu'inspire le souci de "respectabilité". Résurgence inattendue des classes populaires supposées disparues, le mouvement des Gilets jaunes semblait d'autant plus insolite qu'il s'était mobilisé en dehors des organisations syndicales et politiques et qu'il semblait, de ce fait, incontrôlable. La peur des "classes dangereuses" ressurgissait dans les beaux quartiers. La mobilisation des Gilets jaunes était d'emblée confrontée à un déploiement de violence physique et symbolique spectaculaire. L'éventuelle convergence entre les Gilets jaunes et le mouvement de grève contre la réforme des retraites remettait à l'ordre du jour la question de la représentation. Les "black blocs" et la mouvance anarchiste l'élargissait aux thématiques de "l'horizontalité", de "la violence émeutière" et de "l'insurrection".
L'idéologie dominante est un discours de maintien i de l'ordre. De façon générale, elle porte chacun à se convaincre qu'il faudrait désormais accepter l'ordre social tel qu'il s'est imposé comme allant de soi: avec enthousiasme ou en traînant les pieds avec l'espoir de «sauver les meubles».Le souci d'ancrer ces repères pour résister à l'idéologie dominante dans l'actualité impose de se plier aux exigences d'un agenda fixé par les médias et (es politiques, et exclut pratiquement toute possibilité d'enquête systématique. Ainsi ces repères ne concernent-ils que des échantillons significatifs de l'idéologie dominante (sur les classes populaires, sur quelques notions-clés de l'idéologie dominante, sur la vie politique) sans viser l'exhaustivité et sans prétendre à la représentativité.Outre leur intention de clarification, de démystification, de rupture avec le sens commun (avec ses évidences, son ethnocentrisme, ses propensions à la déshistoricisation, à la naturalisation, à la psychologisation) ces repères ont aussi, et peut-être surtout, une vocation pédagogique. En définitive, il s'agit, comme l'écrit Jacques Bouveresse, de «passer du statut de sociologue pour sociologues à celui de sociologue pour tout le monde», de montrer en actes l'intérêt d'une lecture sociologique des discours médiatiques et politiques et, ce faisant, d'une invitation et d'une initiation à la pratiquer pour son propre compte.Gérard Maugerest sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS, chercheur au Centre européen de sociologie et de science solitique (CNRS-EHESS-Paris I) et membre de l'association Savoir/Agir.
Dans l'espace politique français, l'Union européenne est partout. Elle planifie la libéralisation des services publics. Elle organise le libre-échange qui pousse aux délocalisations et interdit de taxer significativement les détenteurs de capitaux. Elle impose l'austérité budgétaire et monétaire tout en laissant libre cours à la concurrence fiscale. Incapable de répondre aux enjeux du siècle, et notamment de conduire la transition écologique, elle obéit aux lobbies et dépossède les peuples de leur souveraineté démocratique. Pourtant, dans le débat politique, elle est reléguée au second plan, quand son rôle n'est pas tout simplement effacé. La question européenne est pourtant essentielle. Elle hante la gauche partout en Europe. Certains défendent la réécriture à plusieurs du droit communautaire, le changement de l'intérieur. D'autres, à l'inverse, défendent la sortie de l'Union européenne, tout au moins de l'euro, et la présentent parfois comme la solution à elle seule à tous nos maux. Ce livre, dont l'orientation eurocritique est pleinement assumée, entend parler sérieusement de l'Union européenne. Il montre que le statu quo est impossible. Il examine, dans une perspective de gauche, les différentes stratégies envisageables (sortie, réforme, rupture partielle, crise permanente) sans en défendre une en particulier, mais en décrivant pour chacune d'elles les conditions nécessaires à sa réalisation, les difficultés - le cas échéant les impossibilités - et les perspectives qu'elle ouvre. A l'heure du Brexit, d'une crise politique européenne qui n'en finit pas, et à l'approche des élections européennes de 2019, ce livre constitue un outil indispensable.
A travers la construction de divers objets anthropologiques relatifs à la ville, les contributeurs à cet ouvrage développent une réflexion épistémologique sur les spécificités méthodologiques et heuristiques de leur discipline, et ce, presque vingt-cinq ans après la publication de Chemins de la ville. Enquêtes ethnologiques (CTHS, 1987), sous la direct ion de J. Gutwirth et de C. Pétonnet. Sans être un bilan à proprement parler, ce livre fait état, à travers la diversités des objets traités, des multiples regards ethnologiques portés su r un monde qui, en un quart de siècle, a considérablement changé. La pratique disciplinaire y est interrogée, tout comme la place de l'ethnologue dans sa propre société à l'heure où les sciences humaines et sociales sont politiquement ostracisées plus au nom de leur rentabilité économique hypothétique que de leur pertinence scientifique véritable. Les étudiants et les jeunes chercheurs y trouveront les échos des multiples difficultés qu'ils rencontrent sur leurs terrains respectifs, tout comme les lecteurs attentifs aux gestations de la globalisation du monde actuel feront leur miel des diverses connaissances dont témoignent ces recherches.
Du passé, je ne veux pas faire table rase. le souhaite au contraire, crûment, vous le dévoiler. Dans ces moments d'évanouissement de pans entiers de notre histoire, à l'époque d'un présent déifié débarrassé de toute mise en perspective, à l'ère de l'anachronisme triomphant, au moment où l'information et la transmission sont noyées, emportées par le tsunami du "presque rien" dont parlait Bourdieu, je veux vous mener, avec mon regard, en des terres souvent méconnues, ignorées ou oubliées et je souhaite les ressusciter. Là, dans ces années de guerre et d'Occupation se tissèrent les mondes d'aujourd'hui. En tant que journaliste et acteur militant de ces combats d'hier qui impriment leur marque sur notre univers d'aujourd'hui, je veux vous parler de moi. Non par vanité, mais comme une incitation, par le biais de ces chroniques de continents disparus, à humer des parfums oubliés, à percevoir des ambiances surprenantes, enthousiastes ou angoissantes, à participer à des combats victorieux ou étouffés. le veux aider à comprendre ce nouveau monde et les raisons de son advenue. Et je veux répondre à cette question reprise par des millions de voix : pourquoi être ou avoir été communiste ?
Le procès des sciences humaines et sociales (SIS) semble avoir été rouvert à l'occasion des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, quand plusieurs déclarations publiques ont dénoncé La "culture de l'excuse" qui serait implicite aux tentatives d'explication ou de compréhension du djihadisme portées par ces disciplines. Quelles sont les distinctions à opérer entre comprendre, expliquer, justifier et excuser ? Les causes dissolvent-elles les raisons ? La compréhension exclut-elle le jugement moral ou politique ? faut-il ou non considérer que les explications apportées par les sciences sociales peuvent, à l'image des savoirs psychiatriques, constituer des "circonstances atténuantes" dont les juges, et la société plus largement, auraient à tenir compte ? Comment situer cette condamnation de la "culture de l'excuse" dans l'histoire plus longue des usages politiques des théories des sciences humaines et sociales ? Et plus Largement, dans quelle mesure les sciences humaines et sociales peuvent-elles ou doivent-elles aider à comprendre "l'incompréhensible" ? Telles sont les questions posées par cet ouvrage à partir d'exemples passés et contemporains— La collaboration de scientifiques sous l'occupation nazie, les violences physiques collectives, La radicalisation ou la folie.