Dans leur usage paradoxal des masques littéraires, les auteurs de langue française en arrivent parfois à mettre en jeu leur propre qualité d'écrivain. Ils se détournent ainsi de l'" autorité " qui leur a été affectée par l'institution littéraire, renversent les canons et invalident les champs esthétiques ; ils négocient donc une nouvelle posture, libre, proche de celle du lecteur-interprète ou du " marqueur de paroles ". Le masque sert aussi à " désacraliser ", à " désolenniser " la posture de l'écrivain démiurge, à préserver sa disponibilité devant les défis du moment et à couvrir son accès au mystère. La reconduction du masque initial - la psychose originelle en somme - transparaît sous des formes en mutation. Ces formes sont élaborées comme des masques en(-)jeux par des écrivains comme Michel de Ghelderode, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Yasmina Khadra, Patrick Chamoiseau, Salvat Etchart, et de manière encore plus accentuée par les écrivains louisianais. On découvre aussi les jeux de masques, ces usages, exercices, stratégies, opérations de séduction et carnavals narcissiques, réinterprétés par une lignée d'auteurs où dominent les femmes : Colette, Paul Willems, Suzanne Lilar, Maria Van Rysselberghe, Amélie Nothomb, Réjean Ducharme, Madeline Monette, Gilbert Laroque, Daniel Maximin, Ananda Devi.
Cet ouvrage analyse le rôle de figures tutélaires dans l'émergence et la légitimation des littératures francophones : de Coster en Belgique, Ramuz en Suisse romande, Amrouche en Afrique du Nord, Senghor en Afrique subsaharienne, Césaire dans les Antilles, Miron au Québec. Il propose dans le même temps une lecture de l'héritage critique à travers les textes fondateurs qui ont marqué un tournant décisif dans l'histoire par les visions politiques et les interrogations qu'ils ont suscitées et par l'imaginaire qu'ils ont nourri ou développé. Comment cet héritage est-il aujourd'hui accueilli et conceptualisé ? Des critiques et des écrivains, notamment Marie-Claire Blais, Jacques Chessex, Hélène Doiron, Sylviane Dupuis, Eugène Ebodé Majid El Houssi, Nabile Farès, Jean Louvet, Daniel Maximin, Jean Métellus, Pierre Mertens, Tierno Monénembo, Clara Ness, Dominique Noguez, Leïla Sebbar, ont suggéré des lignes de force d'une histoire littéraire inédite dont les langues sont à la fois des enjeux et des médiums.
Pour beaucoup, la Louisiane apparaît comme un continent perdu des Francophonies. La question est plus complexe. Elle mérite l'attention. Pourquoi Jean Arceneaux, Deborah Clifton et David Cheramie - trois poètes francophones louisianais - font-ils le choix de se représenter sous les traits du monstre ? L'étude comparée des recueils Cris sur le bayou, Suite du loup, A cette heure la louve et Lait à mère met en évidence l'existence d'un espace intertextuel, métaphorisé par les poètes eux-mêmes sous les traits du "pays des loups" . Les errances de leurs doubles poétiques dessinent de la sorte les fondations d'un nouveau mythe américain. L'esthétique du louvoiement et la prolifération d'une monstruosité formelle, tels sont les artéfacts poétiques mis en place par ces auteurs. Fidèles à une forme de pensée clandestine, leurs recueils donnent libre cours à une inversion des valeurs sociales, esthétiques et linguistiques, laissant le vide et le silence d'une condition d'aliéné devenir matériau d'une entreprise d'exploration mnésique à des fins de réhabilitation du soi. Une expérience rare, peut-être ultime, en tous les cas unique. Façon de reconquérir une langue française au potentiel performatif décuplé, faisant de l'Autre anglophone redouté le complice médusé d'un rituel poétique de déconstruction et d'auto-gestation. En quoi les Amériques n'ont pas fini de nous interpeller.
Des oeuvres de l'époque coloniale et postcoloniale aux dernières nées de la littérature algérienne de langue française, quelques décennies d'histoire tumultueuse, de conquêtes et de pertes, de morts et de reviviscences, de pactes positifs et d'avortements. Les écrivains algériens produisent généralement des textes complexes, liés aux transmutations accélérées de leur société. L'interrogation insistante des césures de l'histoire et l'esthétique de la résistance à toutes formes hégémoniques sont les lieux à partir desquels s'organisent la dimension critique de l'oeuvre et la vision d'une Algérie plurielle et créative. L'analyse de quelques textes, particulièrement significatifs, de Jean Amrouche, Albert Camus, Mouloud Mammeri, Mohamed Did, Kateb Yacine, Assia Djebar, Nabile Farès, Rachid Mimouni, Nina Bouraoui, montre par quelles stratégies littéraires conscientes ou inconscientes l'écrivain refonde son histoire et formule sa position de sujet.
Le premier 19e siècle, dans l'immédiat héritage, problématique, de la Révolution française, est un moment décisif où se reconfigurent les rapports de la littérature et de la morale. Préparée en cela par le rationalisme des Lumières, la Révolution a mis à bas un système social et moral hiérarchisé ; désormais l'individu, promu sujet raisonnable et responsable, se voit imposer de redéfinir son identité, sa place et sa fonction. L'ouvrage se propose de brosser un panorama de la reconfiguration de la question morale dans cette période charnière, particulièrement riche et complexe.
Le progrès technique est-il issu du seul esprit de scientifiques, ou le résultat d'un encouragement politique ? La "révolution scientifique" à l'oeuvre entre le XVIe et le XVIIIe siècle donne lieu à un foisonnement sans précédent d'innovations scientifiques et techniques, mettant en scène un fructueux dialogue entre science(s) et pouvoir(s). L'ouvrage propose des mises au point historiographiques sur des thèmes encore peu explorés : débats autour de l'attraction magnétique, naissance de la médecine du travail, intervention royale dans la recherche d'une méthode de calcul des longitudes, ingénierie des aménagements portuaires...
Tabeaud Martine ; Browaeys Xavier ; des Gachons An
Des centaines d'aquarelles. Un seul et même motif : le ciel de la Champagne. André des Gachons (1871-1951), artiste peintre, météorologue bénévole, a saisi presque chaque jour, pendant près de quarante ans, des instantanés du paysage céleste. Il les a associés à des relevés météorologiques. A l'état de l'air, il a ajouté un tableau du ciel, dont les couleurs et les formes changeantes devaient permettre de prévoir le temps du lendemain. Au temps de la Grande Guerre, ces oeuvres sont des documents de premier ordre, lorsqu'on les met en regard des témoignages des soldats et des officiers, qui étaient dans la boue des tranchées, les nacelles des ballons, à bord des avions ou derrière les canons. La "météo" était l'une de leurs préoccupations quotidiennes. Chaque jour, André des Gachons a donné des couleurs au temps. Il nous a laissé des ciels de Champagne qui entrent ainsi dans l'histoire de la guerre 1914-1918.