Notre site web sera en maintenance ce mardi 3 février après-midi. Les commandes enregistrées ne subirons pas de retard de traitement.
Revue d'Architectures N° 267, novembre 2018
Caille Emmanuel
D ARCHITECTURE
15,00 €
Épuisé
EAN :3663322102066
Depuis plusieurs décennies on assiste à l'inexorable déclin de l'intervention de la puissance publique sur l'espace urbain. Des pans entiers de nos villes sont insidieusement privatisés. La conception d'îlots et de quartiers, voire de gigantesques cités de loisir planifiées sur des terres agricoles, est désormais prise en charge par le secteur privé. Des grands groupes d'investisseurs et de promoteurs redessinent ces territoires selon leurs critères de rentabilité, les gèrent et les contrôlent selon leurs règles. Cette mutation pose de graves questions politiques, notamment sur la légitimité démocratique de telles décisions. Ces interrogations n'ont jamais véritablement fait débat et seule une minorité de professionnels - architectes, urbanistes, paysagistes - semblent s'en inquiéter. Mais privatisation n'est pas obligatoirement synonyme d'urbanisme générique ou réactionnaire. Avec le développement rapide du commerce sur Internet, les grandes enseignes s'inquiètent fort justement de la perte d'attractivité de leurs magasins. Après avoir siphonné les consommateurs des centres-villes et les avoir attirés dans les centres commerciaux en périphérie, certains redécouvrent les potentialités urbaines des grands îlots. Qui aurait cru que ces blocs rendus impénétrables, cloisonnés et digicodisés puissent à nouveau s'ouvrir au flux des piétons et à d'autres usages comme ils le furent autrefois ? Nous avons choisi de vous présenter plusieurs de ces projets récemment livrés ou en cours de l'être : l'Hôtel-Dieu à Lyon, La Samaritaine, l'îlot Sainte-Croix ou l'îlot Beaupassage à Paris. La réhabilitation d'ensembles immobiliers des années 1970, comme la tour Sunflower à la gare de Lyon, en s'ouvrant à nouveau sur leur environnement urbain, témoigne également de ce nouvel intérêt des maîtres d'ouvrage pour une ville ouverte, complexe, consciente de la richesse des sédimentations de son passé. Mais ce renouveau par un commerce qui s'adresse aux plus nantis ne renforce-t-il pas, malgré ses vertus, la ségrégation sociale qui menace tant nos métropoles ?
N'en déplaise aux amateurs de spectaculaire et aux démagogues des politiques urbaines, l'architecture innovante n'a pas besoin de se parer de formes extravagantes ou de se planter mille arbres sur le crâne. Nous savons par ailleurs que le verdissement à tout prix, l'obsession de l'isolation thermique ou l'accoutrement technologique à outrance des bâtiments - chevaux de Troie d'une normalisation galopante - sont souvent les pires ennemis du développement durable : combien d'énergie grise gaspillée pour planter des navets sur les toits ? Davantage de technologie ; sûrement, mais seulement si elle est utilisée pour en minimiser la dépendance. Pour le dire autrement : se jouer de la complexité pour tendre vers une plus grande simplicité. C'est sans doute à ce prix que le progrès peut redevenir une valeur positive. Nous voyons ainsi aujourd'hui des savoir-faire ancestraux - terre, bois ou pierre - optimisés grâce à une ingénierie de pointe. L'architecture vertueuse de demain n'en sera pas forcément austère pour autant et encore moins nostalgique. Il peut y avoir, nous le rappelaient récemment quelques amis, une frugalité heureuse1. Wang Shu en Chine, Hélio Olga au Brésil, Martin Rauch en Autriche, Jacques Anglade, Gilles Perraudin ou Grégoire Mouly en France, partout, des architectes et des ingénieurs sont revenus aux sources de techniques traditionnelles pour les réinventer à la lumière de ce que nous offrent aujourd'hui de mieux la recherche et le numérique. Nous vous invitons à partir à leur rencontre en ce mois d'avril.
Cest un ingénieur-constructeur que nous connaissons et admirons depuis des années sans jamais lui avoir consacré de pages, si ce nest à travers loeuvre darchitectes avec lesquels il entretient une créative complicité, une relation féconde dont ils témoignent tous unanimement. Il ne sagit pas de Jean Prouvé mais de Hélio Olga, un ingénieur-constructeur brésilien de São Paulo. A rebours de lexubérance dun Calatrava, ce petit-fils de charpentier né en 1955 cultive un sens aigu de la frugalité, une apparente simplicité, fruit dun long travail dépure quexprime lélégance de ses structures. Formé comme il se doit au Brésil au béton, il a pourtant choisi une autre voie et décidé de développer la construction en bois. Un choix qui aurait pu paraître une évidence au pays du bois rouge (brasil)1 mais qui est étrangement loin de lêtre : car dans la patrie de Niemeyer, Artigas et Mendes da Rocha, le béton règne en maître depuis près dun siècle. Au-delà du matériau, ce qui fait la singularité de Hélio Olga, cest autant la chaîne de conception quil a développée depuis les plantations darbres jusquau chantier en passant par lingénierie et la fabrication que la conscience quil a très tôt manifestée pour les problématiques de développement durable. Car si le bois est souvent perçu comme un matériau écologique, dans un pays où la déforestation fait des ravages, il peut aussi ne pas lêtre du tout ! Enfin, et cest sans doute la raison qui nous a séduits chez Hélio Olga, cet ingénieur-constructeur a toujours tenu à partager son savoir-faire avec les meilleurs architectes brésiliens dans un pays où ces derniers nont jamais autant été exclus du marché de la construction. Cette édition qui lui est consacrée est donc aussi pour nous un prétexte pour vous montrer leurs réalisations.
Ce qui peut rendre passionnant la conception avec des matériaux de construction non conventionnels, que ce soient les nouveaux matériaux composites, la terre crue ou ceux de récupération et de réemploi, cest quils nous offrent lopportunité de reconsidérer entièrement notre manière daborder le projet. Epaisseur, poids, résistance, matérialité : lorsque tout change, les processus de mise en oeuvre sont à repenser, provoquant par cette remise à plat un questionnement de léconomie, de la réglementation et bien sûr de la forme de lespace que toutes ces sujétions déterminent. Lusage du métal ou du béton a ainsi radicalement changé le cours de lhistoire de larchitecture il y a un siècle. Les matériaux composites à ne pas confondre avec le plastique ne produiront peut-être pas le même bouleversement, mais ils pourraient bientôt faire bouger les lignes. Des expériences des années 1960, nous avions surtout retenu la grande liberté de forme que cette matière entre tissage et moulage offrait aux rêveurs de la pop culture. Longtemps suspects, parce que ses composants ne sont pour linstant pas recyclables, les composites sont pourtant très vertueux dès quils sont envisagés dans une approche globale, notamment grâce à leur légèreté et à leur capacité disolation thermique. Lessor de la fabrication numérique ouvre également à ces matériaux des perspectives très stimulantes. Les matériaux composites font aujourdhui lobjet de multiples recherches et davancées significatives. Les réalisations que nous avons choisi de vous montrer, du Japon à la France en passant par le Moyen-Orient, témoignent de ces développements très prometteurs.