Comment les nations se déploient-elles dans l'espace et dans la durée ? En exploitant des thèmes dits objectifs, en fait saturés d'émotions, qui invitent les militants des causes nationales à cultiver la nostalgie d'un âge d'or, à perpétuer les traits supposés distinctifs des peuples, et à assujettir leur cadre bâti à un futur exalté. Voilà ce que dévoilent l'architecture et les arts. Dès le XVIIIe siècle, le mouvement pittoresque multiplie les voyages, réinvente le passé et chante une imagerie médiévale, assimilée au génie de la terre. Les arts visuels en exaltent les formes dans toute l'Europe. Puis, les architectes transposent, à la ville et à la campagne, cet attachement aux mythes savants et populaires, aux légendes et récits des origines sur lesquels les nations se fondent toujours. Fusionnant monuments et créations, recyclant héritage vernaculaire et souvenir des héros, leurs oeuvres nourrissent les romantismes nationaux et les sentiments patriotiques. La nation est une idée holistique liée à l'histoire sociale et politique des pays, source tantôt de tolérance, tantôt de crispation. Au XIXe siècle, marxistes et socialistes la dénoncent. Les deux conflits mondiaux déploient sa face belliqueuse. Après 1945, puis 1989, l'Europe s'émancipe de ce paradigme. Mais il réapparaît à la faveur d'une porosité inédite entre les fiertés nationalistes et les ressorts populistes, suscitant le repli sur les vieilles identités et justifiant les désirs d'indépendance. La variété illimitée des architectures nationales illustre l'éventail des valeurs qui s'affrontent sur le continent depuis trois siècles.
L'architecture n'est pas que celle du bonheur. Elle n'existe ni en dehors de son contexte ni de son client et de l'époque en cours qui la font exister. Le sous-titre du livre de Jean-Yves Andrieux et Frédéric Seitz, spécialistes émérites de l'architecture évoque une cible monumentale. Il raconte toute l'histoire des tours jumelles conçue par l'architecte Minoru Yamasaki, des premières résistances rencontrées avant de devenir un symbole de New York et de l'Amérique entièrement détruit le 11 septembre 2001. Un sujet difficile parce qu'il ne s'agit pas que d'architecture. Les deux auteurs le traitent en sortant de cette unique entrée avec tact et intelligence. Ils évoquent aussi sa reconstruction. Avec quelle architecture?
La beauté de l'abbaye du Thoronet n'a rien d'intemporel : elle est enracinée dans les convictions du XIIe siècle dont elle tire toute sa force. Mais elle n'a pas traversé les siècles indemne. Elle est aussi devenue, en partie, l'?uvre de ceux qui, en recevant pour charge de la restaurer depuis 1840, s'en sont emparé et ont conçu pour elle une seconde vie. Ce livre raconte les mésaventures anciennes et récentes du Thoronet et examine les traces plus ou moins apparentes qu'elles ont laissées - dont certaines sont inattendues et même incongrues. Elles ne déprécient en rien l'exceptionnelle qualité de son architecture et sont même indispensables pour en discerner les principes.
L'"invasion patrimoniale" (l'expression est de Pierre Nora), dont les auteurs de cet ouvrage essaient de suivre pas à pas la chronologie et d'expliquer les multiples raisons, a modifié les sensiblités et inversé les politiques. Notre mémoire collective s'est ouverte à une infinité de nouvelles perceptions. Notre héritage commun est devenu un objet de pratiques culturelles et économiques, dont les Journées du patrimoine démontrent, un peu plus chaque année, l'ampleur, la diversité, la profondeur. Mais que faisons-nous de ces biens matériels et symboliques, de cet inventaire patrimonial dilaté, de ce bric-à-brac à la Jacques Prévert où le monument aux morts de la République voisine avec le sceptre carolingien, l'épicerie de village avec la maison de Georges Clemenceau, le viaduc d'Eiffel avec le moulin médiéval, le métier à tisser avec telle toile de maître ? Qu'allons-nous chercher au musée ou bien à l'écomusée ? Le Mont Saint-Michel, envahi par les marchands du temple, recevait en 1985 six cent mille visiteurs par an, le Panthéon cent cinquante mille, l'abbaye de Fontevraud - depuis qu'elle n'était plus une centrale pénitentiaire - environ cent mille et la cathédrale d'Amiens un peu plus de mille. Qui étaient ces visiteurs ? Est-il judicieux de laisser Disneyland s'installer à la porte de Chambord ou sur le carreau d'une mine désaffectée ? Pourquoi restaure-t-on le Parlement de Bretagne ? De quoi est faite la mémoire ouvrière ou paysanne ? Le patrimoine est-il devenu " Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change -, (S. Mallarmé) ? Quels sont, en un mot, les enjeux et les usages sociaux du patrimoine aujourd'hui ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles cherchent à répondre les contributions réunies dans ce livre issu d'un cours publie donné à l'université Rennes 2 (Haute-Bretagne) de novembre 1995 à avril 1997.
L'exaltation des richesses gastronomiques des terroirs précède la venue des touristes. Mais la solution de continuité entre alimentation quotidienne (ou populaire) des espaces investis et gastronomies touristiques n'est pas linéaire, pas plus qu'elle n'est figée dans le temps. Les goûts changent autant que les lieux gourmands ou leurs vecteurs. Etrangers aux pays (fonctionnaires notamment), voyageurs, villégiateurs, touristes enfin, n'ont ni les mêmes saisonnalités, ni les mêmes besoins ou aspirations: les uns cultivent un art consommé de l'économie - ou de l'identique -, les autres s'adonnent aux plaisirs recherchés de la table. Les guides enregistrent ces besoins de bonnes (et parfois moins bonnes) surprises. Mais si butinage et cabotage alimentaires prennent une place croissante dans l'invitation au voyage, le "terroir gourmand" peut-il, à lui seul, faire tourisme? Outre que la nationalisation des cuisines régionales est plus ou moins constante, l'artisanat gustatif est souvent devenu vitrine d'industries alimentaires. S'il existe donc bien une carte des saveurs - décor préalable au ravissement des papilles qui contribue à la construction des envies d'ailleurs -, la question est alors de savoir ce qu'il reste d'authentique dans une alimentation "des vacances", traversée de métissages et de bricolages. Au carrefour du local et du global, les frontières culturelles et culinaires ont-elles en définitive vocation à prévenir les situations de conflit au sein des identités régionales?
La guerre et l'occupation de 1914-1918 ont-elles vraiment été une catastrophe économique pour le Nord ?A travers l'étude de la région lilloise, l'auteur soumet à la critique historique la mémoire victimaire qui, depuis cent ans, oppose les territoires "envahis" et "sinistrés" à une France "libre" et enrichie par la guerre. En centrant l'analyse sur la place et non plus sur le territoire, il montre la dualité de patrons à la fois victimes et profiteurs de guerre.Ce livre interroge le rapport des capitaux au territoire. Revisitant l'occupation et dépassant la dichotomie collaboration/résistance, il montre la résilience de la place à travers le maintien d'une activité économique et l'incessante concertation des industriels, des banquiers et des négociants. En même temps, le repli d'une bonne partie des capitaux en "France libre" et le dédoublement de la place à Paris permettent de participer activement, avec les multinationales implantées à l'étranger, à la mobilisation économique et aux bénéfices de guerre.A plus long terme, la relocalisation très partielle montre que la guerre a été l'occasion d'une expansion durable. Ce livre montre aussi les bénéfices de la rhétorique victimaire assénée à l'Etat par un dense réseau d'organisations patronales et de puissantes associations de "sinistrés" : le "statut des sinistrés" est financièrement très favorable, et la "reconstitution" industrielle rapide ; la place reste puissante.Certes, tous n'ont pas également bénéficié de la guerre, mais dans le concert victimaire, les voix dissonantes sont inaudibles.Avec une préface de Jean-Pierre Hirsch4e de couverture : La guerre et l'occupation de 1914-1918 ont-elles vraiment été une catastrophe économique pour le Nord ?A travers l'étude de la région lilloise, l'auteur soumet à la critique historique la mémoire victimaire qui, depuis cent ans, oppose les territoires "envahis" et "sinistrés" à une France "libre" et enrichie par la guerre. En centrant l'analyse sur la place et non plus sur le territoire, il montre la dualité de patrons à la fois victimes et profiteurs de guerre.Ce livre interroge le rapport des capitaux au territoire. Revisitant l'occupation et dépassant la dichotomie collaboration/résistance, il montre la résilience de la place à travers le maintien d'une activité économique et l'incessante concertation des industriels, des banquiers et des négociants. En même temps, le repli d'une bonne partie des capitaux en "France libre" et le dédoublement de la place à Paris permettent de participer activement, avec les multinationales implantées à l'étranger, à la mobilisation économique et aux bénéfices de guerre.A plus long terme, la relocalisation très partielle montre que la guerre a été l'occasion d'une expansion durable. Ce livre montre aussi les bénéfices de la rhétorique victimaire assénée à l'Etat par un dense réseau d'organisations patronales et de puissantes associations de "sinistrés" : le "statut des sinistrés" est financièrement très favorable, et la "reconstitution" industrielle rapide ; la place reste puissante.Certes, tous n'ont pas également bénéficié de la guerre, mais dans le concert victimaire, les voix dissonantes sont inaudibles.Avec une préface de Jean-Pierre HirschNotes Biographiques : Jean-Luc Mastin est maître de conférences en histoire économique et sociale contemporaine à l'université Paris 8.
Le Bon Marché, les Galeries Lafayette, le Printemps, Le Bazar de l'Hôtel de Ville : ces enseignes aux noms évocateurs désignent des grands magasins. Temples de la consommation et symboles d'une société qu'ils ont contribué à produire, ils attirent depuis la fin du XIXe siècle des clients à la recherche d'affaires, parfois, et de distinction, souvent. Mais les grands magasins sont aussi des lieux de travail. Or, de ses travailleuses, on connaît peu le quotidien, sauf à se contenter des observations faites il y a plus de cent trente ans par Emile Zola dans Au Bonheur des Dames. A partir d'une longue enquête de terrain par entretiens et observation participante, cet ouvrage invite le lecteur dans les rayons d'un grand magasin prestigieux, que l'on appellera le Bazar de l'Opéra, afin d'y découvrir le travail de la vente (ses techniques, ses contraintes, mais aussi ses réjouissances) et les trajectoires de celles qui l'effectuent. Son objectif est de contribuer à la compréhension d'un travail, celui de la vente, et d'un ensemble de la société française, celui des employés de commerce.
Le secteur culturel vit une période de profondes remises en cause. Les politiques culturelles doivent se réinventer, notamment dans leurs liens aux publics. Dès lors, il ne s'agit plus de considérer les publics comme tels, mais comme des personnes qui portent et produisent leur propre culture. Cette posture, défendue par le référentiel des droits culturels, interroge les contributions des différentes parties prenantes de l'écosystème concerné. Ainsi, de la création aux enjeux de diffusion, d'appropriation et de participation, toutes les fonctions de la chaîne de valeurs artistiques sont interrogées : qui est créateur (légitime), diffuseur, prescripteur ? Sans oublier le numérique, nouvel espace médiatique, qui contribue également à redistribuer les rôles. Cet ouvrage, par une approche pluridisciplinaire renouvelée, présente plusieurs analyses tant conceptuelles qu'empiriques de ce nouveau contexte. Il permet d'en éclairer les différents enjeux : comment passer de la notion de publics (voire de non-publics) à celle de personne ? Comment passer d'enjeux transactionnels (partages ponctuels) à des enjeux relationnels (logiques apprenantes longitudinales) ? Comment les différents acteurs se saisissent du numérique dans ces nouveaux processus ?
Hourmant François ; Lalancette Mireille ; Leroux P
Au Canada, les selfies du premier ministre Justin Trudeau sont devenus un marqueur de son identité politique et une ressource stratégique. En France, Nicolas Sarkozy, et plus récemment Emmanuel Macron, ont multiplié les couvertures de Paris Match, accédant avant même d'être élus au statut de célébrités politiques, n'hésitant pas à jouer sur les ressorts de la peopolisation pour asseoir leur visibilité et leur légitimité. Entre scandalisation et médiatisation promotionnelle, une nouvelle économie politique de la célébrité s'est imposée aux leaders politiques, désormais soumis à ces "tyrannies de l'intimité" dont parlait déjà Richard Senett à la fin des années 1970, comme au panoptisme des réseaux sociaux. En croisant les analyses et les regards transatlantiques, en confrontant les trajectoires - celles de Louise Michel et de Rachida Dati, de Marine Le Pen et de sa nièce Marion Maréchal Le Pen, d'Emmanuel Macron et de Justin Trudeau - il s'agit alors de tenter comprendre ce que la culture de la célébrité fait à la politique. Dévoiement de la politique pour les uns, appauvrissement du débat, disqualification du discours au profit des logiques émotionnelles, danger de démagogie par l'hypertrophie des affects, propension à l'exhibitionnisme des prétendants et au voyeurisme des électeurs, l'irruption de la "topique de la célébrité" peut aussi être considérée comme un outil de revitalisation de la politique à l'heure du désenchantement démocratique et de la crise de la représentation.