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L'art du moteur
Virilio Paul
GALILEE
21,00 €
Épuisé
EAN :9782718604268
Pour l'instant, seuls les faits comptent et encore, pas pour longtemps ". Cette phrase de Céline est aujourd'hui confirmée : Les faits sont défaits. L'information et sa médiatisation à outrance ont aboli les faits, le révisionnisme ne concerne donc plus seulement la Seconde Guerre mondiale et les camps d'extermination, mais l'ensemble des évènements et des faits quotidiens, un révisionnisme qui va bien au-delà de celui des historiens adeptes de la désinformation puisqu'il aboutit aujourd'hui aux prémisses d'une véritable industrialisation de l'oubli. " Vous devez tout voir, tout entendre et tout oublier ", ordonnait déjà Napoléon. En fait, dès l'immédiat après-guerre, s'installait le primat de la notion d'information au détriment de celles classiques de masse et d'énergie. On se souvient de la phrase de Norbert Wiener : " L'information n'est ni la masse, ni l'énergie, l'information est l'information ", autrement dit, la troisième dimension de la matière. On connaît la suite, le développement de l'Informatique et sa généralisation non plus seulement dans les domaines de la gestion mais également de la représentation, avec la numérisation de l'image et du son, les possibilités inouïes d'une manipulation de la forme et du contenu des messages. Ouvrage témoin du déclin de la réalité des faits, l'essai de Paul Virilio apparaît comme le premier manifeste d'une résistance nouvelle : celle de l'écrit contre l'écran.
A l'origine de la science moderne se trouvent le principe d'inertie et celui de la relativité du mouvement exprimés par Galilée... Aujourd'hui, après des siècles de développement, les techno-sciences issues de cette pensée aboutissent à la généralisation de ce même principe: l'inertie devient l'horizon prioritaire de l'activité humaine. Ce qui paraissait jusqu'à présent le signe du handicap et de l'infirmité - l'incapacité à se mouvoir pour agir - devient symbole de progrès et de maîtrise du milieu. A l'aménagement du territoire se substitue, dès lors, le contrôle d'environnement, un contrôle où le temps réel de la télé-action l'emporte sur l'espace réel de l'action immédiate, la télé-présence à distance dominant la présence effective des personnes, tout arrive désormais, sans qu'il soit nécessaire de partir. A l'arrivée restreinte des moyens de transport et de télécommunication succède alors l'arrivée généralisée des moyens de télécommunication instantanés; d'où ce confinement domestique, cette inertie domiciliaire présentés le plus souvent comme le comble du confort et de l'autonomie. Après l'Insécurité du territoire et l'Espace critique, L'Inertie polaire parachève un triptyque ébauché il y a une quinzaine d'années par Paul Virilio et consacré à l'évolution du statut de l'espace contemporain.
Le passé ne succède pas au présent qu'il n'est plus, il coexiste avec le présent qu'il a été ", écrivait Gilles Deleuze. Depuis peu, en effet, nous vivons cette coexistence qui n'a plus rien de " pacifique " puisque la dissuasion s'est elle-même achevée, au point qu'à leur de l'avenir a soudain succédé celle du passé : un passé-présent vieux seulement de quelques années ... En fait, lorsqu'on heurte un obstacle, une limite infranchissable, le choc en retour provoque un contre-coup. C'est à l'évidence ce qui vient d'arriver : l'Histoire vient d'emboutir le Mur du Temps. Travelling-arrière, le recul de l'Histoire entraîne le retrait des acquis, la retraite du progrès. Désormais tout fuit : les idéaux politiques, l'éthique comme l'esthétique, et c'est pour mieux appréhender ce défilement, ce glissement progressif du Temps que Paul Virilio entraîne ses lecteurs au fil d'un compte-à-rebours qui remonte à douze ans.
Dans cet impromptu, Paul Virilio récrit "Le livre de l'Exode", un exode non plus en ligne vers une éventuelle Terre promise, mais un exode en circuit fermé, dans un monde trop étroit où le déstockage de l'humanité surgirait telle l'unique solution au renfermement de l'histoire. À l'heure où le Grand collisionneur du CERN de Genève poursuit sa ronde, à la recherche de "la particule de Dieu", et à l'instant précis où les Etats-Unis renoncent à bivouaquer sur la Lune, pour financer le grand cirque des satellites, l'ère de l'anthropostatique sédentarité du peuplement humain va cesser devant l'exigence d'une mobilité forcée où les délocalisations et le désoeuvrement provoqueront le Grand Soir du Progrès.
Que puis-je faire d'autre aujourd'hui, pour camper ici, dans ce Collège d'études mondiales en création, la question si générale de l'altérité - peut-être la plus générale de la philosophie - que d'indiquer en commençant d'où - par où - je l'aborde? Donc, pour éviter des vues trop vagues et les banalités qui déjà nous menacent, de vous inviter à entrer dans la singularité - modeste - de mon chantier? Que puis-je faire d'autre, autrement dit, pour débuter ce périlleux exercice de la "Leçon", que de me justifier dans ma nature hybride: de philosophe et de sinologue? J'ai dit souvent, quitte à provoquer un haussement d'épaule chez mon interlocuteur, que, jeune helléniste à la rue d'Ulm, j'ai commencé d'apprendre le chinois pour mieux lire le grec... Nous disons si volontiers, en effet, que nous sommes "héritiers des Grecs". Mais, justement, la familiarité n'est pas la connaissance. Ce qui est "bien connu", disait Hegel, n'est, de ce fait, pas connu, weil es bekannt ist, nicht erkannt. Il faut, dirons-nous, de l'autre pour y accéder. Mais pourquoi le chinois? Pourquoi la Chine? Je n'avais, par famille et par formation, vraiment rien à voir avec la Chine. Mais justement...
Démocrite fut dans la Grèce antique un philosophe matérialiste fêté, qui parcourut le monde. Lors de son périple jusqu'en Inde, il a constaté la vilenie des hommes, à la suite de quoi il fit construire une petite cabane au fond de son jardin pour y finir en sage le restant de ses jours. Je nomme tentation de Démocrite et recours au forêt ce mouvement de repli sur son âme dans un monde détestable. Le monde d'avant-hier, c'est celui d'aujourd'hui, ce sera aussi celui de demain: les intrigues politiques, les calamités de la guerre, les jeux de pouvoir, la stratégie cynique des puissants, l'enchaînement des trahisons, la complicité de la plupart des philosophes, les gens de Dieu qui se révèlent gens du Diable, la mécanique des passions tristes ? envie, jalousie, haine, ressenti-ment le triomphe de l'injustice, le règne de la cri-tique médiocre, la domination des renégats, le sang, les crimes, le meurtre... Le repli sur son âme consiste à retrouver le sens de la terre, autrement dit, à se réconcilier avec l'essentiel: le mouvement des astres, la logique de la course des planètes, la coïncidence avec les éléments, le rythme des saisons qui apprennent à bien mourir, l'inscription de son destin dans la nécessité de la nature. Fatigué des misères de ce temps qui sont les ancestrales souffrances du monde, il faut planter un chêne, le regarder pousser, débiter ses planches, les voir sécher et s'en faire un cercueil dans lequel on ira prendre sa place dans la terre, c'est-à-dire dans le cosmos.
Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose à Derrida. Pas non plus de suppléer à des manques chez lui. Rien du double sens de ce mot — supplément — dont il a fait une de ses signatures conceptuelles. De manière générale, on ne complète ni on ne remplace jamais rien dans l'oeuvre d'un auteur : elle vaut telle qu'elle existe. Je pense plutôt à un troisième sens du mot, à ce sens littéraire ou journalistique selon lequel on joint une publication à une autre pour offrir un autre registre ou un autre aspect (un supplément illustré, sonore, ou bien encore le Supplément au voyage de Bougainville...). Ces textes écrits au gré des circonstances — colloques, ouvrages collectifs — et au fil de vingt-cinq années ne sont ni des études, ni des commentaires, ni des interprétations de la pensée de Derrida. Ce sont, pour le dire ainsi, des réponses à sa présence — telle qu'elle est venue et qu'à nouveau elle nous vient, supplément d'elle-même.
Il y a une clé qui ne sèche jamais. Il s'agit de la clé qui déverrouillerait l'origine. La clé de la chambre interdite. On ne sait si elle est tachée de sperme ou de sang. On hésite toujours.