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Constituer l'Europe. Tome 1, Dans un monde sans vergogne
Stiegler Bernard ; Adolphe Jean-Marc ; Lachaud Jea
GALILEE
20,00 €
Épuisé
EAN :9782718606897
La construction et la constitution de l'Europe visent à créer un nouveau processus d'individuation psychique et collective au sein duquel puissent se co-individuer des processus d'individuation déjà existants : les nations européennes. Parce qu'ont muté, du fait du développement technologique, les conditions générales de l'individuation à travers l'ensemble du monde industrialisé, il y a aujourd'hui à faire converger les processus d'individuation nationaux, en Europe et partout sur la Terre, vers des processus continentaux et supranationaux : la nation n'est plus un cadre autosuffisant pour assurer de bonnes conditions d'individuation à ses habitants. Mais d'autre part, l'individuation psychique et collective industrielle issue du capitalisme contemporain est devenue autodestructrice. Car elle est rongée par le contre processus d'une ruineuse désublimation, induite par une baisse tendancielle de l'énergie libidinale que détruit sa captation par les médias de masse : c'est le " temps de cerveau disponible " devenu une marchandise comme les autres - ce dont parle M. Le Lay sans vergogne, exhibant ainsi le règne d'une grande misère symbolique et d'une démotivation généralisée. Le modèle industriel dominant tend en effet à détruire cette vergogne dont les Grecs anciens, qui la nommaient aidôs, posaient qu'elle est, avec la justice (dikè), et comme principe sublime, la condition de toute constitution politique. L'Europe ne se constituera qu'à la condition de lutter contre ce qui, dans la société industrielle, conduit à la désublimation comme liquidation de toute vergogne. Cette analyse est développée dans le présent ouvrage sur le plan d'une économie politique et par des considérations de politique industrielle : la protection de la vergogne n'est plus une simple question de morale, ou de " valeurs ", mais d'organisation des échanges symboliques, c'est-à-dire d'abord, de nos jours, d'organisation industrielle de la production et de la consommation. La démotivation qui a été engendrée du côté de la production comme de la consommation par la mise en ?uvre, au XXe siècle, de techniques de calcul des performances et de recherche des motivations, sera le thème du second tome de cet ouvrage, Le motif européen, qui esquissera les bases d'une nouvelle théorie du motif à partir du concept d'individuation, et comme élément crucial d'une civilisation industrielle réinventée.
Troisième tome de La technique et le temps, Le temps du cinéma et la question du mal-être peut cependant être lu de façon autonome : les problématiques qui, ayant été instruites dans les deux premiers ouvrages, sont indispensables à la compréhension de celui-ci, y sont réintroduites, creusées et réexaminées. A certains égards, on pourrait même dire que Le temps du cinéma et la question du mal-être constitue une bonne introduction à La Faute d'Epiméthée (T1, Galilée, 1994) et à La Désorientation (T2, Galilée, 1996). Entre la parution de La Désorientation et le moment où j'achève ce nouvel ouvrage se sont écoulées cinq années. Ce qui, il y a cinq ans, devait initialement constituer le troisième tome de La technique et le temps, était déjà écrit sous une forme presque définitive depuis 1992, et aurait pu et dû paraître aussitôt après La Désorientation. Diverses causes ont contribué non seulement à différer cette publication, mais à en modifier en profondeur à la fois le contenu et l'ordre de parution. Ce qui devait être le troisième tome, Le Défaut qu'il faut, est désormais précédé par ce Temps du cinéma, ainsi que par un ouvrage à paraître prochainement, Symboles et diaboles. Dans le dernier chapitre de La désorientation, j'avais introduit la thèse selon laquelle les objets temporels industriels constituent l'élément déterminant du siècle : Les industries de programmes, et plus particulièrement l'industrie médiatique de l'information radiotélévisée, produisent en masse des objets temporels qui ont pour caractéristique d'être écoutés ou regardés simultanément par des millions, et parfois des dizaines, des centaines, voire des milliers de millions de "consciences" : cette coïncidence temporelle massive commande la nouvelle structure de l'événement, à laquelle correspondent de nouvelles formes de conscience et d'inconscience collectives. J'avais repris sous une autre forme cette même idée sur la quatrième page de couverture : Un objet est "temporel" lorsque son écoulement coïncide avec le flux de la conscience dont il est l'objet (exemple : une mélodie). Dans la nouvelle calendarité, les "flux de conscience" de la collectivité mondiale se déroulent en coïncidence avec les écoulements temporels des produits des industries de programmes, dont il résulte un bouleversement du processus même de l'événementialisation (de "ce qui arrive", de ce qui a lieu, de ce qui conjugue l'espace au temps, comme temps). Bouleversement qui affecte aussi l'événement biologique, commande le "temps réel" numérique, etc. Analyser l'industrialisation de la mémoire, c'est ouvrir à nouveau la question philosophique de la synthèse (de l'unité du flux de la conscience, du jugement) - mais à nouveaux frais : en rupture avec ce qui, dans la philosophie, ne peut pas penser la synthèse qu'est déjà la prothèse. C'est cette question de la synthèse, pensée à partir d'une prothéticité originaire, qui constituera le coeur de la réflexion menée ici à partir d'une nouvelle lecture de la Critique de la raison pure.
Mon devenir-philosophe en acte, si cela eut lieu, et je crois bien sûr que cela eut lieu, fut l'effet d'une anamnèse produite par une situation objective dans le cours accidentel de mon existence. L'accident consista en cinq années d'incarcération que je passai à la prison Saint-Michel de Toulouse puis au centre de détention de Muret, entre 19'78 et 1983 - années évidemment précédées par un passage à l'acte, c'est-à-dire par une transgression. Or, ce furent cinq années de pratique philosophique, de phénoménologie expérimentale, et de passage aux limites de la phénoménologie, après ce « passage à l'acte » qui n'avait, en soi, strictement rien de philosophique. On doit toujours être prêt à philosopher à mort, comme le fait Socrate, et philosopher dans le mourir qu'est une vie; mais « une vie », cela veut dire ici une existence et une facticité, c'est-à-dire une accidentalité. Par exemple, la condamnation à mort de Socrate est un accident qu'il faut: dont Socrate va faire en sorte qu'il le faille, dont il va faire un défaut qu'il aura fallu. La vocation philosophique, s'il y en a, se donne comme chez Proust dans le futur antérieur d'un après-coup, comme endurance de l'après-coup. L'après-coup traverse et structure ce que ces cinq années de prison furent pour moi - mais aussi les vingt qui les suivirent, et qui m'ont conduit aujourd'hui devant vous comme devant la loi.
Cet ouvrage réunit les deux volumes de De la misère symbolique: L'Epoque hyperindustrielle (Galilée, 2004) et La Catastrophe du sensible (2005). Bernard Stiegler y poursuit sa réflexion sur la canalisation de la libido des consommateurs vers les objets de la consommation. Notre époque se caractérise comme prise de contrôle du symbolique par la technologie industrielle. L'esthétique y est devenue à la fois l'arme et le théâtre de la guerre économique. Il en résulte une misère, le conditionnement se substituant à l'expérience. Cette misère est une honte, celle qu'éprouve parfois le philosophe. La "honte d'être un homme" est suscitée d'abord, aujourd'hui, par cette misère symbolique telle que l'engendrent les "sociétés de contrôle". Il s'agit donc, d'une part, de comprendre les tendances historiques qui ont conduit à la spécificité du temps présent, mais aussi de fourbir des armes: de faire d'un réseau de questions un arsenal de concepts, en vue de mener une lutte. Le combat à mener contre ce qui, dans le capitalisme, conduit à sa propre destruction, et à la nôtre avec lui, constitue une guerre esthétique. Elle-même s'inscrit dans une lutte contre un processus qui n'est rien de moins que la tentative visant à liquider la "valeur esprit", comme le disait Valéry.
Le biopouvoir que Michel Foucault s'est si puissamment attaché à décrire n'est plus ce qui trame notre époque: l'enjeu est désormais le psychopouvoir, où il s'agit moins d'"utiliser la population" pour la production que de la constituer en marchés pour la consommation. Foucault décrit la genèse de l'État s'acheminant vers la révolution industrielle avec la conquête du pouvoir par la bourgeoisie et les conditions de formation du capitalisme typique du me siècle, tel que l'aura analysé Marx, où la première préoccupation est la production. Or, la seconde moitié du XXe siècle rencontre de tout autres questions: il s'agit d'organiser la révolution des modes d'existence humains, voire leur liquidation, comme modes de consommation éliminant les savoir-vivre dans ce qui devient une économie industrielle de services dont les industries de programmes sont la base. La science de cette nouvelle mobilisation totale est moins la cybernétique, comme le croyait Heidegger, que le marketing. Le psychopouvoir apparaît de nos jours pour ce qu'il est: ce qui fait des enfants les prescripteurs de leurs parents, et de ces parents, de grands enfants - le marketing détruisant ainsi tout système de soin et, en particulier, les circuits intergénérationnels. Il en résulte une destruction systématique de l'appareil psychique juvénile. Les psychotechnologies monopolisées par le psychopouvoir sont des cas de ce que Platon, critiquant l'usage de l'écriture par les sophistes, appelait un pharmakon: un poison qui peut aussi être un remède. Au début du XXIe siècle, la reconstitution d'un système de soin exige de renverser la logique du psycho-pouvoir pour mettre en ?uvre une politique de l'esprit. Cela requiert l'élaboration d'une pharmacologie qui analyse les caractéristiques des psychotechnologies contemporaines et d'une thérapeutique qui les mette au service d'un nouveau système de soin.
Que puis-je faire d'autre aujourd'hui, pour camper ici, dans ce Collège d'études mondiales en création, la question si générale de l'altérité - peut-être la plus générale de la philosophie - que d'indiquer en commençant d'où - par où - je l'aborde? Donc, pour éviter des vues trop vagues et les banalités qui déjà nous menacent, de vous inviter à entrer dans la singularité - modeste - de mon chantier? Que puis-je faire d'autre, autrement dit, pour débuter ce périlleux exercice de la "Leçon", que de me justifier dans ma nature hybride: de philosophe et de sinologue? J'ai dit souvent, quitte à provoquer un haussement d'épaule chez mon interlocuteur, que, jeune helléniste à la rue d'Ulm, j'ai commencé d'apprendre le chinois pour mieux lire le grec... Nous disons si volontiers, en effet, que nous sommes "héritiers des Grecs". Mais, justement, la familiarité n'est pas la connaissance. Ce qui est "bien connu", disait Hegel, n'est, de ce fait, pas connu, weil es bekannt ist, nicht erkannt. Il faut, dirons-nous, de l'autre pour y accéder. Mais pourquoi le chinois? Pourquoi la Chine? Je n'avais, par famille et par formation, vraiment rien à voir avec la Chine. Mais justement...
Démocrite fut dans la Grèce antique un philosophe matérialiste fêté, qui parcourut le monde. Lors de son périple jusqu'en Inde, il a constaté la vilenie des hommes, à la suite de quoi il fit construire une petite cabane au fond de son jardin pour y finir en sage le restant de ses jours. Je nomme tentation de Démocrite et recours au forêt ce mouvement de repli sur son âme dans un monde détestable. Le monde d'avant-hier, c'est celui d'aujourd'hui, ce sera aussi celui de demain: les intrigues politiques, les calamités de la guerre, les jeux de pouvoir, la stratégie cynique des puissants, l'enchaînement des trahisons, la complicité de la plupart des philosophes, les gens de Dieu qui se révèlent gens du Diable, la mécanique des passions tristes ? envie, jalousie, haine, ressenti-ment le triomphe de l'injustice, le règne de la cri-tique médiocre, la domination des renégats, le sang, les crimes, le meurtre... Le repli sur son âme consiste à retrouver le sens de la terre, autrement dit, à se réconcilier avec l'essentiel: le mouvement des astres, la logique de la course des planètes, la coïncidence avec les éléments, le rythme des saisons qui apprennent à bien mourir, l'inscription de son destin dans la nécessité de la nature. Fatigué des misères de ce temps qui sont les ancestrales souffrances du monde, il faut planter un chêne, le regarder pousser, débiter ses planches, les voir sécher et s'en faire un cercueil dans lequel on ira prendre sa place dans la terre, c'est-à-dire dans le cosmos.
La publication d'un Carnet soviétique écrit lors d'un voyage effectué en URSS en 1983 est l'occasion de critiquer ce que je nomme la gauche bifide - l'une libérale, l'autre robespierriste -, au nom d'une autre gauche : celle de l'individualisme libertaire. Pour ce faire, il faut penser l'impensé de la gauche. Penser l'impensé de la gauche, est-ce vouloir la fin de la gauche ? C'est vouloir plutôt la fin de cette gauche bifide et promouvoir une gauche qui en est très exactement l'antipode : celle de l'individualisme libertaire, forte de singularités qui installent dans l'Histoire leur révolte et leur rébellion, leur insoumission véritable et leur indocilité concrète au nom de la liberté. Doline avait bien raison - c'était la leçon de sa Révolution inconnue qui fut mon livre de chevet lors de ce séjour en URSS, c'est son esprit libertaire qui m'a animé et m'anime encore jusqu'à cette heure où je vois les Gilets Jaunes mourir d'avoir été mordus par Macron puis étouffés par les anneaux constricteurs de Mélenchon.