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Errances avec un coffre bleu et deux oiseaux
Roussiez Joël
TEMPS IL FAIT
17,00 €
Épuisé
EAN :9782868532176
Voici le récit d'une expérience singulière, celle d'un vagabondage perpétuel, qui n'est ni d'exil, ni de fuite, mais tout entier voué, semble-t-il, à ce pur plaisir, aussi difficile à définir que précieux à éprouver : celui de ne pas peser sur le monde. Plaisir fragile, plaisir discret de cette longue flânerie d'allure désinvolte, mais qui requiert aussi toute l'habileté du funambule. Car, pour accéder à cet état, sans doute faut-il se défaire, non pas une fois mais chaque jour, à chaque instant, à chaque regard, du poids de la peur, de toutes ces peurs insidieuses, insistantes, secrètes ou ostensibles qui alourdissent le corps et voilent la sensibilité... Ainsi les mille facettes de la mort dans la vie rôdent, piègent, ombrent la marche, ainsi tout ce qui enclôt, immobilise, menace et détruit la vie est, encore et toujours, là. Nous ne sommes pas dans une idylle mais c'est dans l'attention singulière, précise et insouciante à la fois, à l'éviter que se préserve, discontinue, rythmique, l'expérience même dont ce récit déploie sa force - si faible à tant d'égards -, celle peut-être que nous envions aux oiseaux.
Dans des récits qui s'apparentent à la nouvelle, Joël Roussiez s'abreuve aux textes des anciens, et s'attache à écrire "à la manière de" dans des textes qui nous entraînent dans des cultures du monde ancien ou/et nordique : Rimbaud, Verlaine, le Livre des Morts égyptien, Flaherty, Saga d'Oddr aux flèches d'Arioste, Elie Faure et les fresques sumériennes, Basho, Virgile par Aulu Gelle, Yves Bonnefoy, Yokoyama ? Tsuruta, Graham, Goethe, Yuan Tchen et Boye.
Ils se sont dirigés vers la mer, ils y arrivèrent peu avant la nuit. Les lueurs du paquebot dansaient au loin, un vent régulier soufflait. Les autres étaient rentrés ; Jacques les attendait au bord d'une minuscule falaise, pêchant au filet épervier. Des oiseaux passèrent en silence comme s'ils cherchaient des arbres, ils tournoyaient au-dessus de Jacques puis repartaient vers l'intérieur. Jacques avait relevé son filet, il avait aussitôt crié : " Venez voir ! Venez voir ! " Et lorsqu'ils se penchèrent ; oui, lorsqu'ils se penchèrent, ils virent dans le filet une dizaine d'oiseaux aux ailes repliées et mouillées, certains étaient morts d'autres, très peu, s'envolèrent. C'est ce qu'ils virent. Et lorsqu'ils se penchèrent encore, ils découvrirent quelques seiches qui en suçaient les corps morts. Claudine, pour mieux voir, avança sur le bord du rocher. - Tu te penches. Attention, lui avait murmuré Léandre. Elle est tombée dans le filet parmi les corps d'oiseaux. - Qu'est-ce que tu fais, c'est ce qu'ils avaient demandé. Elle n'a pas répondu mais ils avaient bien vu qu'elle pleurait. Un peu plus tard, ils l'aidèrent à sortir et enfin ils partirent. - Nous avons vu des oiseaux, un lac et encore des oiseaux dans le filet de Jacques... - Claudine, tu l'avais dit. C'était plus tard sur le navire magnifique. La nuit ordonnait ses figures. On parla de l'aventure, Paul lut quelque chose sur les oiseaux lapidormeurs.
Sullivan a beau être né dans le Grand Nord, il ne rêve qu'à l'Afrique. Tout ça à cause des histoires que le vieux George lui a racontées et d'une phrase qu'il entend résonner en lui depuis sa naissance : Il existe quelque part. Qu'est-ce qui existe ? Où cela existe-t-il ? Il l'ignore. Pour le découvrir, il va quitter les siens et s'en aller sur les routes du monde, là où la vie n'est qu'Aventure et rencontres...
Les personnages de ce petit roman ne se séparent pas de l'auteur : Ils sont l'auteur, mais jeune, en plusieurs personnes, et surtout en Roger Bourcier ; il est tellement l'auteur, qu'il est impossible de parler de lui sans évoquer le paysage de Saint-Samson, près de Morlaix, où est né ce récit, et le jeune homme que j'étais appliqué à la tâche de vivre et d'écrire, à la tâche d'étudiant volontairement raté et de vivant insatisfait. Tout ce qui lui advient m'est arrivé. Ses émerveillements d'amoureux craintif, son angoisse devant la vie, c'est moi. Le lecteur d'aujourd'hui s'y reconnaîtra car tous les jeunes gens, d'une génération à l'autre, passent par là, sous des formes imprévues.
Le journal inédit que Jacques Chauviré nous livre ici estun document de grande valeur sur un monde presquetotalement disparu, et sur la vie intérieure d'un hommeremarquable. Tenu pendant dix ans - juste avant la publication de son premier roman -, il alterne les observations médicales et les réflexions littéraires. Il vaut également par l'un et l'autre aspect, qui se répondent en écho. Compassion devant la douleur, refus obstiné de la mort dialoguent avec les traces pudiques d'une recherche spirituelle soutenue, nourrie par l'amour de la campagne et la fréquentation des livres. Ses riches échanges avec Jean Reverzy et Albert Camus ne détourneront pas le médecin dévoué de la mission quotidienne qu'il s'est donnée, ni ne briseront son isolement. Il écrira, sans fréquenter le monde des Lettres, comme pour approfondir son unique objet de préoccupation: la condition humaine. De celle-ci, Chauviré a une vision plutôt sombre dont il donne la mesure dans la suite de proses intitulée Funéraires: dix morts minuscules, exemplaires, et forcément inacceptables.
Belles têtes d'Irlandais dans les rues de Killarney. D'un certain âge. Des têtes conformes à la tradition et qui, au-delà du folklore touristique, donneraient à n'importe qui manie vaguement le crayon l'envie d'écrire et de conserver ces personnages dans les mots. On ne s'attache pas à repérer d'abord les faces qui affichent leur alcoolisme. Ici, c'est un penchant qui ne s'avoue pas, mais se clame et se trompette. Il met tant de sincérité dans la laideur que là encore, parce qu'on est en Irlande, on se sent en confiance. Des trognes aussi évidentes et qui témoignent d'une impeccable assiduité au pub ne savent plus mentir. La caricature est une innocence brute." Dans ce récit de voyage fort peu héroïque - camping et vélo -, l'auteur s'attache à montrer des spectacles qui n'ont pas lieu et des êtres sans grandeur dont, en amoureux comblé de la langue, il sait faire une véritable matière littéraire.
I. MarcheurLe père est un marcheur qui n'a pas son pareil. Il faudrait plutôt dire, même, une sorte d'arpenteur. Il marche à sa mesure, grand, dégagé, efficace, sans se retourner, sans se soucier de ce qui advient derrière lui. Epuise son monde. Sème son monde. Me perd comme cela un dimanche, dans les couloirs du métro, station Porte de Saint-Cloud: sectionnée par la sottise d'un portillon automatique qui ne voit pas qu'on marche ensemble. Des jambes maigrichonnes de neuf ans, sandalettes aux pieds, qui peinent à suivre l'allure et la carrure paternelles. Lui, la cinquantaine bien entamée, alerte, qui marche en «sans-gênes», ses chaussures préférées. Pour dire à quel point rien ne l'entrave. Mais au fil des ans, la figure des vendeuses qui s'allonge et leurs yeux qui s'arrondissent quand il leur demande si elles en ont, des «sans-gênes» en 44, et un jour plus personne dans les magasins de chaussures, sauf lui, pour savoir ce que c'était. «Un modèle qui ne se fait plus» prétendent, sans croire qu'il ait jamais existé, les vendeuses qui ne portent même plus de blouses boutonnées jusqu'en haut resserrées à la taille par une ceinture. Leur droiture quand elles apportent une pile de boîtes, mais pas pour lui. Son dépit alors. Et leurs haussements d'épaules ses talons tournés.Lui, station Porte de Saint-Cloud, continue son chemin. Ne s'aperçoit de sa fille perdue en route qu'une fois le métro parti. Descend à la prochaine, Exelmans, revient sur ses pas la chercher. Confus. Moi dans le métro suivant, perplexe, jusqu'à la porte de Montreuil. C'est là qu'on allait. Pas trouvé de père là-bas; demi-tour. Ligne longue la 9, métros rares le dimanche, le temps qu'il faut pour se rejoindre. Grande frousse. S'en remettre en parlant fort tous les deux en même temps dans une brasserie de la Porte de Saint-Cloud, grenadine et café, et puis reprendre l'autobus 136 qui nous ramène chez nous, terminus cité de la Plaine. Piteux: allez raconter ça, qu'on n'a rien vu à Montreuil.L'homme aux «sans-gênes» marchera seul, de plus en plus. Pas foule pour s'essayer à son pas.Sur l'unique photo de lui en ouvrier de Billancourt, il marche, précisément, et de l'allure qu'on lui connaît. Petite photo perdue au milieu d'autres, sans usines dans le décor, plutôt des pommiers, dans une boîte à gâteaux «L'Alsacienne», en métal, enfermée dans une des armoires maternelles. Une photo sans auteur ni date ni circonstances connus - et pas lui qui viendra les dire, mort depuis vingt ans tout rond ces jours d'août 2006 quand les mots se cherchent pour dire exactement comme il marchait. Photo seule de son espèce, juste pour donner à le voir aspiré par le poumon de l'usine; tellement silencieux là-dessus. La preuve de lui dans ce monde à rougeoyer et vrombir si fort qu'une île en enserre autant qu'elle peut. Une île bien attachée par deux ponts: pas question qu'elle parte à la dérive, la «forteresse ouvrière».Pas tout de suite, pas encore, pas maintenant, seulement quand on l'aura décidé; ça viendra bien assez tôt.