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Un mardi rue de Rome. Notes sur un livre en paroles
Roudaut Jean
WILLIAM BLAKE
14,00 €
Épuisé
EAN :9782841031863
Le 27 novembre 1886, Stéphane Mallarmé écrit à Vittorio Pia: "Je crois que la littérature, reprise à sa source qui est l'Art et la Science, nous fournira un Théâtre, dont les représentations seront le vrai culte moderne; un Livre, explication de l'homme suffisante à nos plus beaux rêves". La forme du Livre à venir est celle d'une cérémonie orale; la raison des mardis était celle d'anticiper la société future des lecteurs du Livre. Ce que, déjà, dans "Solennité", évoquait Stéphane Mallarmé: "J'imagine que la cause de s'assembler, dorénavant, en vue des fêtes inscrites au programme humain, ne sera pas le théâtre, borné ou incapable tout seul de répondre à de très subtils instincts, ni la musique du reste trop fuyante pour ne pas décevoir la foule". L'Ode (moins la forme poétique traditionnelle que l'écho du mot dans son sens grec originel de chant) unit théâtre et musique. La prestation orale de Mallarmé, devant ses amis, les mardis, rue de Rome, relevait de l'Ode. Pour intituler un de ses textes qui, avant d'être publié, avait été éprouvé devant un auditoire, Francis Ponge usa d'une expression heureuse: Tentative orale. N'y aurait-il pas eu de la part de Mallarmé quelque chose de cet ordre? Le Livre, cet ouvrage sans lieu et sans date, dont Mallarmé évoque sans cesse l'existence virtuelle n'aurait-il pas été l'objet d'essais le mardi, rue de Rome? Non pas pour que les propositions fussent critiquées par les auditeurs, mais pour que leur existence volante fût provoquée.
Résumé : Les passages et les messagers nous surprennent. Nous ne savons pas toujours apercevoir ni entendre ceux qui nous font signe. Il suffit cependant d'un geste ou d'un mot retenu pour qu'une voix nouvelle naisse en soi, murmure, partage, ordonne. Il importe dès lors de s'accorder à ce qui est donné, d'explorer le regard, d'éveiller le goût, d'affiner l'écoute, de sensibiliser le toucher, pour changer le corps et le monde en une chambre d'échos. Il faut aménager le théâtre de mémoire, se libérer du souci et de la mélancolie, explorer l'espace du nom et celui des mots, faire du jour une grande année. Des phrases demeurées en souvenir deviennent des personnages de fiction, qui se rencontrent, se mêlent, valsent les révolutions du temps dans des paysages orientés par Melville, Huysmans, Proust, Michaux, Breton. Nous ordonnant, une parole reconnue nous délie. Mais rien ne conduit qui ne déchire. Cependant de quelque rigueur que fasse preuve la voix, exigeant l'affrontement, visant à nous dénuder, nous ne cessons de recourir à elle, comme à la seule chance qui nous soit donnée de nous reconnaître. Défait de toute retenue, mais reconstitué, il reste à faire don du lieu recomposé ; en se faisant guide en une ville réelle, on introduit à une ville imaginaire. On construit une autre part de soi, si on veut, si on continue de vouloir.
Résumé : "Le personnage du récit que je suis en train de lire est entré dans une chambre d'hôtel à la nuit tombante. J'en étais là de ma lecture quand je me rendis compte que le volume avait été mal broché. Bien entendu, cette erreur avait été commise à l'endroit du récit où, croyais-je, une parole décisive devait être prononcée, un secret révélé. Je ne puis que l'imaginer. Ma lecture demeurera hypothétique. Que s'est-il passé ? En ce temps mort qui sépare l'instant où une information est émise de celui où elle est perçue, le moment où il apprend qu'il est pestiféré de celui où il comprend qu'il doit vivre en pestiféré, entre ce qu'il a conscience de devoir faire et le geste qu'enfin il ébauche, quelque chose a peut-être eu lieu. Serait-ce le mystérieux frôlement d'une plume d'ange ? ou quelque apparition sous l'aspect d'une femme qu'il aurait aimée, qu'il a perdue sans doute et qu'il veut retrouver, non seulement par la pensée et par le glissement dans le sommeil, mais aussi dans la trame d'un incessant discours, à la fois souvenir et invention, soumis à une écriture dont le narrateur est le maître avant d'en devenir l'exécutant ? Poursuivre ma lecture est imaginer un autre récit".
Longtemps considéré comme un " nouveau romancier ", Robert Pinget a traité la littérature en poète, dans l'esprit de R. Roussel, et en méditatif, à la façon de M. Proust. Sans pour autant négliger le " vrai " (les narrateurs ont le souci maniaque de l'exactitude), ni le " beau " qui tient au " ton " musical adopté, il s'est préoccupé du " bien " que peut produire le travail littéraire. Ce n'est pas qu'il ait attendu le salut de l'écriture, en imaginant déceler entre les événements quotidiens cocasses les manifestations de la Providence ; ni une grâce, en tirant avantage des défaillances de la mémoire ; le bien espéré est celui de pouvoir, un jour, acquiescer à ce qui est dans le temps, et vivre avec l'innocence de l'enfant.
Cet essai voudrait rendre le lecteur sensible à ce que le narrateur d'A la Recherche du temps perdu ne confie pas au lecteur. Bien que Proust ait choisi de s'opposer à l'esthétique de Mallarmé, il n'en demeure pas moins persuadé qu'il est préférable de suggérer plutôt que d'affirmer. A mesure qu'il se délivre d'elles, le narrateur évoque les erreurs qu'il a commises ; il est convaincu qu'au terme de son travail d'éclaircissement, il connaîtra durablement un état de félicité, dont il a entrevu les prémices par intermittence. Mais quand, pour achever son parcours, le narrateur adjoint à la reconstitution du Temps perdu, l'hymne é la joie qu'est Le Temps retrouvé, il n'est plus celui qui avait conçu le triomphe. Il est marqué par les horreurs de la guerre. Dès lors, maintenir comme une victoire l'expression d'une espérance juvénile en la littérature, n'est-ce pas encore se leurrer ?