Rigoulot Pierre
Extrait de l'introductionDe rares ouvrages ont été consacrés à Georges Albertini. Il méritait mieux. Non que sa vie politique appelât les honneurs et les hommages, mais sa carrière présente beaucoup d'intérêt, ne serait-ce que par sa diversité et par les noms et les titres de ceux qu'il a côtoyés.Diversité? C'est le moins qu'on puisse dire. Le parcours politique de Georges Albertini a même de quoi surprendre. Socialiste et pacifiste, un des animateurs de la Fédération de la SFIO et de l'Union départementale CGT dans l'Aube de 1936 à 1939, Georges Albertini approuve l'armistice de juin 1940 et les pleins pouvoirs accordés au maréchal Pétain, puis adhère au Rassemblement national populaire de Marcel Déat, un des principaux partis collaborationnistes. Anticommuniste, antimaçon et antisémite, il souhaite passionnément la victoire de l'Allemagne nazie.Le cas Albertini permet ainsi de se pencher sur ces hommes de gauche qui choisirent la Collaboration, et de s'interroger sur leurs motivations personnelles comme sur leurs justifications idéologiques.Mais ce ne sont pas les seules facettes du personnage. Sa vie politique et même sa vie tout court auraient pu s'arrêter à la Libération. Or, il n'écope que de cinq ans de travaux forcés quand d'autres, moins engagés que lui, sont fusillés. Il reprend du service dès 1949, après que le président de la République, Vincent Auriol, l'a fait bénéficier d'une remise de peine, aux côtés de la SFIO de Guy Mollet et de Pierre Commin, le numéro 2 du parti, dont il est un intime.Soutenu financièrement par une partie du patronat français et surtout par les services secrets américains, Albertini applaudit ensuite au recours à de Gaulle en 1958 et fréquente désormais les allées de la Ve République, auprès de Marie-France Garaud et de Pierre Juillet, de Georges Pompidou et de Jacques Chirac. Ami de Roger Frey et de Jacques Baumel, il est resté constamment dans la hantise d'un nouveau Front populaire qui permettrait aux communistes de submerger François Mitterrand. Il s'en ouvrira d'ailleurs à Jean-Baptiste Doumeng, celui qu'on appelait, non sans facilité, «le milliardaire rouge», dont il espérait la protection, «au cas où». Il meurt en 1983.Malgré ce trajet en apparence chaotique, Albertini pensait suivre une voie cohérente, celle d'un socialisme autoritaire, national et anticommuniste. Sans doute, cela n'alla pas sans aveuglement et sans indifférence de sa part aux horreurs que nous connaissons tous et qu'il voulut ignorer. Et l'on pourrait aussi penser que le gaullisme qu'il appuyait n'était pas la voie la meilleure pour faire triompher le «socialisme».La manière qu'avait Georges Albertini de justifier ses relations, ses efforts et ses intrigues dans les sphères gouvernementales les plus diverses par le choix d'une «politique de présence», pour reprendre avec lui l'expression de Léon Jouhaux, suscite aussi bien des questions. Et si ce qui l'attirait, au moins autant que l'usage qu'il pouvait en faire, ce n'était pas justement le pouvoir lui-même, en tout cas sa proximité (car il resta toujours, comme on l'a souligné à satiété, un «homme de l'ombre»)? Pourtant, cette passion du pouvoir, de ses plaisirs et de ses illusions démiurgiques, Georges Albertini l'a mise au service d'un objectif qui, d'une certaine façon, la transcendait: la lutte contre le communisme. C'est ce qui explique le crédit dont il bénéficia dès 1949-1950 auprès du patronat français et de la CIA. C'est ce qui explique aussi que Boris Souvarine, expert en communisme et dénonciateur infatigable de l'Union soviétique, se lia étroitement avec lui.
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