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Philosophie N° 128, janvier 2016 : Adolf Reinach
Pradelle Dominique
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Épuisé
EAN :9782707329448
Ce numéro est consacré à l'une des figures centrales de la phénoménologie, que seule sa mort prématurée en 1917 a privée d'une gloire plus éclatante. Disciple de Theodor Lipps, Adolf Reinach fut avec Johannes Daubert et Moritz Geiger l'un des membres du Cercle de Munich qui, après la découverte déterminante des Recherches logiques de Husserl, s'efforça de thématiser la conscience sur son versant objectal plutôt que subjectif, tentant de dégager l'essence du pôle objectal visé par la conscience dans ses divers actes intentionnels (perception, imagination, pensée, etc.). Lecteur des Ideen... I de Husserl, dont il fut chargé de relire les épreuves, Reinach refusa d'adhérer au tournant transcendantal du maître, récusant tant la méthode de réduction transcendantale que la position ontologique husserlienne selon laquelle tout étant se réduit à du sens visé et validé par la conscience pure, et optant pour une phénoménologie réaliste et eidétique dont la méthode résidait dans la seule intuition d'essence. Si le propre de l'attitude phénoménologique requiert d'apprendre à voir effectivement, cela implique, en tout domaine, de considérer les essences ? en dépouillant l'objet considéré de tout ancrage dans le champ de l'existence effective, pour passer de l'effectivité à la sphère des pures possibilités. A partir de là, l'objet central de la phénoménologie est de passer de la question du sens à la question de l'être, c'est-à-dire de saisir non simplement les essences, mais les lois eidétiques qui les relient. Le second aspect central de cette phénoménologie réside dans la doctrine des états de choses (Sachverhalte) ? dont la notion, après avoir été dégagée par Husserl dans les Recherches logiques, est devenue le point focal de l'intérêt de Daubert et de Reinach : objectités idéales qui relèvent de la signification, possèdent la forme catégoriale "être-p de S" et sont les corrélats intentionnels d'actes de jugement ou de croyance. Troisièmement, Reinach a désubjectivé et déformalisé l'a priori : ce dernier n'appartient pas au sujet transcendantal et ne se réduit pas aux seules formes pures, mais s'étend à toutes les connexions d'essence, c'est-à-dire aux états de choses fondés sur des essences ? qu'il s'agisse d'essences formelles ou matériales. Aussi la phénoménologie se donne-t-elle pour tâche de fonder les sciences, en ressaisissant le soubassement eidétique ou a priori qui se trouve à leur fondement. De ce programme ambitieux, Reinach n'a eu le temps de réaliser qu'une infime partie, tout en donnant de nombreuses indications sur la manière de le faire. Les Fondements a priori du droit civil, traduit par Ronan de Calan (Paris, Vrin, 2004), puis les textes réunis sous ma responsabilité en traduction française sous le titre Phénoménologie réaliste (Paris, Vrin, 2012), en ont donné au lectorat français un substantiel aperçu. L'ensemble des études ici réunies entend mettre en lumière l'ampleur des intérêts thématiques de Reinach : redéfinition de la tâche de la phénoménologie et de l'a priori, théorie des modalités cognitives de l'intentionnalité, de l'espace et du continu, questions éthiques et doctrine juridique de la propriété. D.P.
Consacré aux interprétations phénoménologiques de Leibniz, ce numéro thématique entend saluer le tricentenaire de la mort de Leibniz (1716) et constitue le pendant du numéro 92, paru en 2006 et intitulé Lectures de Leibniz : Husserl. Il s'ouvre par un document d'un grand intérêt : la partie la plus substantielle de la correspondance entre Husserl et son élève Mahnke, qui fut un grand spécialiste de la pensée leibnizienne sous ses différentes facettes (logique, mathématiques, dynamique et métaphysique), mais aussi un penseur original qui a réalisé une synthèse du leibnizianisme et d'une phénoménologie non transcendantale, et, hélas, un intellectuel tardivement converti aux valeurs du III ème Reich. Ces extraits permettent de cerner avec précision l'Idée de phénoménologie transcendantale : on y trouve précisés le souci méthodique de Husserl, l'idée de système phénoménologique, la constance de la position idéaliste-transcendantale et la méthode de constitution " de bas en haut " et par degrés. Ils mettent aussi en évidence le rapport essentiel de Husserl à Leibniz : d'une part au début de la formation de Husserl et en relation avec l'idée de mathesis, d'autre part sur le tard, du fait de la caractérisation de la subjectivité transcendantale comme monade et de la problématique de l'intersubjectivité, formulée en termes de communauté intermonadique. Heidegger ayant été le collègue direct de Mahnke à Marbourg jusqu'en 1928, la conversation permet en outre de suivre l'évolution du jugement de Husserl sur Etre et temps, dont il commence par louer la grande profondeur avant de le considérer comme opérant un retour à une ontologie naïvement réaliste. Enfin, c'est un témoignage poignant sur la détresse morale de Husserl à l'arrivée de Hitler au pouvoir. L'article de Julien Pieron commente l'Extrait – recueilli par Heidegger dans les Wegmarken – du cours Metaphysische Anfangsgründe der Logik, donné à Marbourg pendant le semestre d'été 1928. Le commentaire s'efforce de retraduire dans la langue et l'horizon problématique d'Etre et temps l'interprétation qu'il y propose du schème monadologique leibnizien ; il jette ainsi un éclairage nouveau sur des questions – détermination temporale de l'être en général, individuation et incarnation de l'étant privilégié – que l'inachèvement du traité de 1927 avait laissées en suspens. Enfin, dans " Heidegger et Leibniz : les Fonds métaphysiques initiaux de la logique ", Pierre Teitgen aborde la difficile question de savoir comment penser le rapport entre logique et métaphysique. On sait que dans leur lecture de Leibniz, Bertrand Russell et Louis Couturat avaient défendu la thèse de la provenance logique des concepts et positions métaphysiques de Leibniz. Dans le cours déjà mentionné qu'il consacre à Leibniz en 1928 – dont le titre fait écho aux Premiers principes métaphysiques de la science de la nature de Kant –, Heidegger entend renverser la thèse pour montrer comment la métaphysique pourrait bien constituer le fondement de la logique ; partant de la doctrine leibnizienne du jugement et de la substance, Heidegger tente d'élucider l'ordre et surtout le sens véritable d'une telle fondation. D.P.
Ce numéro consacré à Foucault s'ouvre par un texte de Wouter Goris, "L'a priori historique chez Husserl et Foucault". Il analyse l'oxymore philosophique qu'est l'a priori historique, dont il retrace l'origine dans le célèbre texte "L'origine de la géométrie" où Husserl thématise l'a priori de l'historicité, c'est-à-dire les structures formelles de tout horizon historique qui précèdent et fondent toute rationalité historiographique. Chez Foucault, il s'agit moins d'un a priori de l'histoire que d'un a priori dans l'histoire : formes a priori de la dicibilité et de la visibilité qui caractérisent une épistémè. Le numéro se poursuit avec "L'être de l'homme à travers limites et finitude : Foucault et la critique de l'ontologie heideggérienne", où Claude Vishnu Spaak réfléchit à la notion d'ontologie chez Foucault, pour montrer en quoi la construction foucaldienne de l'ontologie historique se distingue de sa conception heideggérienne comme science transcendantale de l'être. Il met en évidence le caractère central de la notion de finitude, ainsi que sa différence chez les deux auteurs : elle fonde chez Heidegger la possibilité de l'existence humaine, lui conférant son horizon de sens ; chez Foucault, la "pensée du dehors" à laquelle s'expose l'homme comme être fini conduit à une démarcation nette entre les registres de l'être et du sens. Dans "La phénoménologie manquée de Foucault : Husserl et le contre-modèle de l'anthropologisme kantien", John Rogove compare les interprétations husserlienne et foucaldienne de l'anthropologisme kantien : Foucault, comme Husserl, attribue à Kant la responsabilité de l'anthropologisation de la pensée occidentale qui, ensuite, a bifurqué en une philosophie du sujet (qui se serait déployée avec Husserl) et en un positivisme anthropologiste qui en serait le complément et le fondement secrets. Foucault semble par là méconnaître la critique radicale de la première par la phénoménologie, ainsi que la parenté qui relie la phénoménologie et son propre projet. Dans "L'histoire critique de la raison par Foucault comme remise en cause de la rationalité", Fabrice de Salies dégage la préoccupation centrale de Foucault par-delà la pluralité de ses enquêtes historiques sur les savoirs empiriques et la matérialité des pratiques : mettre en évidence l'historicité de la rationalité, son caractère relatif, variable, limité et subordonné aux jeux conflictuels des relations de pouvoir - dont toute rationalité n'est qu'une expression intellectualisée. Dessiner les motifs, modalités et visées de cette histoire critique de la rationalité doit permettre d'apprécier la nature du déplacement qu'il impose à la pensée : faire de la politique la philosophie première. Enfin, dans "Foucault et Lévi-Strauss en miroir", Daniel Liotta oppose les modes d'intelligibilité propres aux deux penseurs : repérer la continuité d'une fonction à travers la variation de ses matériaux pour l'un - l'objet étant défini par ses possibilités de transformation symbolique -, et identifier la continuité d'une forme à travers la variation de ses finalités pour l'autre - les objets de discours étant définis par le devenir multiple de leur "forme". Confrontation qui conduit à concevoir en miroir, mais non en opposition, les principes de l'invention culturelle et les figures de notre liberté chez les deux penseurs. D. P.
Ce numéro s?ouvre sur la traduction, par Gilles Blanc-Brude, d?un choix de Réflexions en vue de l?anthropologie de Kant, réflexions qui contiennent les notes prises par des auditeurs aux cours du philosophe, et qu?il convient de comparer avec l?Anthropologie du point de vue pragmatique et les Leçons sur l?anthropologie. L?intérêt principal en est de préciser le sens du point de vue pragmatique qui caractérise l?anthropologie kantienne, et de définir le rapport de l?anthropologie avec l?ensemble de la métaphysique kantienne : par son style populaire, son apparent désordre et son caractère manifestement empirique, cette discipline est-elle étrangère au domaine de la métaphysique critique ? Est-elle réductible à une éthique appliquée, ou à une doctrine de la prudence ? Ou bien est-elle le nécessaire prolongement de la philosophie pure, en particulier de la métaphysique des m?urs ? Dans " Le panpsychisme de Bergson et la nature de la matière ", Joël Dolbeault étudie chez Bergson le statut du panpsychisme, à savoir la thèse selon laquelle l?esprit serait une caractéristique fondamentale de la réalité, partout présente dans l?univers ? en particulier chez tous les vivants, mais également dans la matière inerte. L?auteur part du fait que, même si Bergson n?emploie jamais ce terme, il affirme cependant que la matière inerte participe de la conscience ; et il s?attache, non à démontrer que Bergson défend une thèse panpsychiste, mais à déterminer le type de panpsychisme dont il s?agit, ainsi qu?à montrer la compatibilité entre cette thèse et la démarcation rigoureuse entre l?inerte et le vivant. Dans " Quel est le sens du projet derridien ? ", François Mary pose la question de la signification unitaire de la pensée philosophique de Derrida : est-elle dépourvue d?unité théorique et rétive à toute tentative de synthèse, ou une synthèse est-elle possible qui ressaisirait le sens de la déconstruction dans son ensemble ? Partant des formules où Derrida explicite ce projet déconstructif, l?auteur montre qu?il relève de deux orientations hétérogènes : un effort pour interpréter une dynamique aporétique qui serait constitutive du réel, de l?éthique et de la pensée ; et une dissolution subversive de toute identité et de toute règle, de toute maîtrise régulatrice dans le champ de la connaissance et de la morale. Quelle est alors la compatibilité de ces deux orientations ? Le numéro se termine par la traduction, par Diego Company et Nobuo Naito, d?un texte écrit en 1965 par le philosophe japonais Wataru Hiromatsu, " Quelques remarques sur la théorie de la signification ". Parti de Marx, Hiromatsu est en dialogue avec Husserl, et part du schéma à trois termes noèse-noème-objet qu?il considère comme un dogme fondamental de la philosophie moderne qu?il s?attache à mettre en question. Il formule une théorie relationnelle de la signification et de la connaissance, fondée sur une double structure bipartite : le donné et le signifié étant distincts, leur relation est cependant reconnue comme une relation d?identité. Les lecteurs pourront suivre cette réappropriation orientale originale de Husserl, et s?interroger sur les différences réelles qui séparent cette doctrine de la philosophie husserlienne.
Dans l'histoire de la métaphysique, l'époque initiée par Descartes se caractérise par le projet de tirer toute connaissance de son propre fonds. C'est ce que Kant a exprimé par la révolution copernicienne: les structures universelles des objets de l'expérience (temporalité, spatialité, grandeur, force, mathématisabilité) se règlent sur les structures a priori impliquées dans la constitution du sujet transcendantal (les facultés et leurs formes pures). Par là, toute l'ontologie de l'objet d'expérience possible trouve son fondement dans une présupposition transcendantale: celle de la préconstitution invariante du sujet transcendantal, caractérisée par un système de facultés (sensibilité, imagination, entendement, raison) et de formes pures (intuitions, schèmes, concepts et Idées pures).N'est-il pas possible d'élaborer une philosophie transcendantale qui fasse l'économie d'un tel présupposé? Tel est le projet que l'auteur voit dans la phénoménologie husserlienne: un dépassement de la révolution copernicienne, dont le but n'est pas de restaurer une ontologie réaliste, mais d'élucider l'essence du sujet transcendantal sans en présupposer l'identité ni les facultés invariantes. En voici le principe: toute catégorie d'objets prescrit au sujet transcendantal une structure régulatrice, de sorte que le système des facultés du sujet peut être réélaboré au fil conducteur des types d'objets possibles. Dès lors se présente un cercle: l'essence du sujet pur se lit à partir des catégories d'objets, mais ces mêmes objets sont constitués par l'activité synthétique du sujet. Or comment peut-on admettre le paradoxe selon lequel le sujet serait le produit de ses produits?
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Je suis dans la chambre de ma mère". Ainsi commençait la première page d'un roman publié à Paris en janvier 1951. L'auteur était un Irlandais inconnu qui écrivait en français. La presse saluait aussitôt l'apparition d'un grand écrivain : "Si l'on peut parler d'événement en littérature, voilà sans conteste un livre événement" L'avenir allait confirmer ce jugement. Dès l'année suivante paraissait, du même auteur. En attendant Godot, une pièce qui allait faire le tour du monde et même éclipser quelquefois ce premier roman. Et pourtant, Molloy reste un livre majeur dans l'oeuvre de Samuel Beckett. Jean-Jacques Mayoux, trente et un ans plus tard, nous en offre une lecture encore enrichie par le temps.
Résumé : L'esthétique est une fois encore à l'ordre du jour philosophique. Notre époque, pressée d'en découdre avec la fin proclamée de l'Art, tient pour évident l'objet de cette discipline. Or l'esthétique est relativement récente : la réflexion sur l'art est une histoire parallèle à celle de la rationalité. Marc Jimenez en retrace ici le développement. C'est au siècle des Lumières que l'esthétique s'autonomise, qu'elle conquiert ses lettres de noblesse, quand devient primordiale la question du Beau comme accès au sens, à la vérité. Alors s'ouvrent des voies diverses : la science du beau (Kunstwissenschaft) n'est pas la faculté de juger kantienne ni la philosophie de l'Art, entre tradition et modernité, imaginée par Hegel. D'où les grands changements de perspective opérés au XXe siècle : le tournant esthétique de la philosophie, inauguré par Nietzsche ; le tournant politique de l'esthétique (Lukàcs, Heidegger, Benjamin, Adorno notamment) ; le tournant culturel de l'esthétique (Goodman, Danto, etc.). Rarement un ouvrage aura dressé un panorama aussi exact qu'utile de l'esthétique d'hier à aujourd'hui, alors que l'art demeure, pour la philosophie, une question essentielle.
Imaginez un monde dans lequel vous pourriez être jugé "immoral" pour vos actions non seulement à l'égard des autres, mais aussi de vous-même. Qui aimerait vivre dans un tel monde, où rien de ce qu'on est, pense ou ressent, où aucune de nos activités, fût-elle la plus solitaire, n'échapperait au jugement moral ? C'est pourtant ce que propose aujourd'hui l'éthique, largement ralliée aux thèses maximalistes d'un Aristote, qui nous recommande tout un art de vivre et pas seulement un code de bonne conduite en société, et de Kant, pour qui nous avons des devoirs moraux à l'égard d'autrui comme de nous-même. C'est oublier les éthiques alternatives, minimalistes, pour lesquelles le monde moral, moins envahissant, se limite au souci d'éviter de nuire délibérément à autrui. Toute l'histoire de l'éthique aujourd'hui est l'histoire de l'opposition entre maximalistes et minimalistes.
Résumé : Les Lumières sont souvent invoquées dans l'espace public comme un combat contre l'obscurantisme, combat qu'il s'agirait seulement de réactualiser. Des lectures, totalisantes et souvent caricaturales, les associent au culte du Progrès, au libéralisme politique et à un universalisme désincarné. Or, comme le montre ici Antoine Lilti, les Lumières n'ont pas proposé une doctrine philosophique cohérente ou un projet politique commun. En confrontant des auteurs emblématiques et d'autres moins connus, il propose de rendre aux Lumières leur complexité historique et de repenser ce que nous leur devons : un ensemble de questions et de problèmes, bien plus qu'un prêt-à-penser rassurant. ?Les Lumières apparaissent dès lors comme une réponse collective au surgissement de la modernité, dont les ambivalences forment aujourd'hui encore notre horizon. Partant des interrogations de Voltaire sur le commerce colonial et l'esclavage pour arriver aux dernières réflexions de Michel Foucault, en passant par la critique post-coloniale et les dilemmes du philosophe face au public, L'Héritage des Lumières propose ainsi le tableau profondément renouvelé d'un mouvement qu'il nous faut redécouvrir car il ne cesse de nous parler.