Dans Clartés de tout, Fabian Fajnwaks et Juan Pablo Lucchelli, deux psychanalystes, interrogent Jean-Claude Milner sur son parcours et sur la place que Jacques Lacan y a tenue. En répondant à leurs questions, Jean-Claude Milner a été amené à réexaminer ses propres positions sur la linguistique et sur la science moderne, sur sa théorie des noms et en particulier du nom juif, sur la transformation des relations entre capitalisme et bourgeoisie, sur la Révolution et sur la politique. Il est apparu que le nom de Lacan était mentionné à chaque étape. Jean-Claude Milner a eu ainsi l'occasion de mieux préciser sa dette: Lacan, selon lui, doit fonctionner comme un opérateur de clarté, non d'obscurité. Le projet de livre surgit en cours de route. Pour qu'il soit mené à bien, les questions et les réponses devaient être ajustées et ajointées. Clartés de tout est le résultat de ce travail.
Depuis le XIXe siècle au moins, on en tombe d'accord: le gouvernement des êtres parlants est décidément une affaire trop sérieuse pour qu'on la confie aux êtres parlants. Mieux vaudrait le confier aux choses. Elles se gouvernent toutes seules; pourquoi ne gouverneraient-elles pas les hommes? Le politique le plus sage serait alors celui qui explique ce que veulent les choses; l'expert le plus sérieux se bornerait à traduire ce qu'elles disent silencieusement; la stratégie la plus prometteuse se donnerait pour programme la transformation acceptée des hommes en choses. Un mot résume ces croyances: évaluation. Longtemps anodin, il désigne aujourd'hui un ensemble de pratiques nouvelles et menaçantes. A chaque étape, l'évaluation met en place les procédures propres à instaurer l'absolu gouvernement des choses. Non seulement, elle saisit les hommes dans leurs activités extérieures évaluer les conduites, les résultats, les productions, mais elle prétend sonder les profondeurs de l'intime. Aujourd'hui, on se prépare à évaluer les sujets comme sujets. A les frapper pour toujours du sceau de l'inerte. Plus radicalement qu'aucun de ses prédécesseurs, l'homme de l'évaluation est devenu chose, la dernière des choses, la plus passive d'entre elles, le jouet de toutes les forces qui passent. Il est question ici de la politique du siècle à venir.
Ce recueil ne rassemble pas ces trois écrits - Constat; Le triple du plaisir et Mallarmé au tombeau - au seul prétexte qu'ils sont du même auteur. Chacun, à sa manière, traite d'une même question: la révolution a-t-elle eu lieu? Avec la chute des monuments de 1917, le nom même de révolution s'est-il pour nous à jamais abîmé (Constat)? Faudrait-il alors donner raison à Mallarmé qui prétendait que "rien n'a eu lieu" après un siècle de journées révolutionnaires, tenant contre Hugo que l'espoir est vain, parce qu'il n'y aura pas, dans l'avenir, de journée pour le peuple, et contre Baudelaire, que le deuil est vain, parce qu'il n'y en a pas même eu dans le passé (Mallarmé au tombeau)? Faut-il désormais conclure que l'issue ne saurait venir que de sujets isolés, tels Sade, Baudelaire, Pasolini ou Foucault, qui, après que la sexualité occidentale eut été mise en ordre, appelaient à quelque désordre, à quelque intensité (Le triple du plaisir)? Le lecteur découvrira un style, une voix singulière.
On a longtemps cru qu'entre la peinture et les tableaux, l'harmonie devait régner. La modernité a conclu le contraire. Le tableau y dément la peinture ; la peinture détermine, pour chaque tableau, un lieu d'impossible. Mais le trouble venait de plus loin. Dès la fin du Quattrocento, la discorde s'installait entre les tableaux eux-mêmes. Ainsi le tableau d'histoire et le portrait s'obligeaient à des devoirs de plus en plus nettement opposés. David en porte témoignage. Puis arriva la Révolution française. Par La Mort de Marat, mais aussi par le croquis hâtif qu'il traça de Marie-Antoinette, il voulut maintenir ensemble la peinture et le tableau ; parmi les tableaux, il voulut maintenir ensemble le tableau d'histoire et le portrait. II était sûr d'y parvenir parce que, sous ses yeux, la politique était revenue parmi les hommes. A ceux-ci, la Révolution annonçait : " La politique vous regarde ". Du même coup, la peinture et les tableaux trouvaient un nouveau principe de légitimité. En tant qu'arts du regard, ils étaient les arts de la politique. En tant que la politique regarde, elle requérait la peinture et les tableaux. Mais que reste-t-il aujourd'hui de la victoire de David ? Rien. Que la politique ne les regarde plus, la plupart y ont consenti. Que le regard se soit retiré des tableaux, la peinture moderne en a fait un programme. La Mort de Marat, en tant que moment de la peinture et en tant que tableau, ne cesse d'être révolue. Et pourtant, elle ne cesse de se rappeler à l'attention. Comme la politique.
On recommence de s'interroger sur la révolution. Le vocable vient du passé, mais il est temps de le ressaisir à la lumière du présent. Impossible de ne pas commencer par la Révolution française. Impossible de ne pas continuer par la révolution soviétique et la révolution chinoise. Sauf qu'il faut bien réveiller les somnambules : si elles sont des révolutions, alors la Révolution française n'en est pas une. Si la Révolution française est une révolution, alors elles n'en sont pas. Car les droits de l'homme existent ; ce sont les droits du corps parlant. La Terreur aussi a eu lieu. Pour opposées que soient ces deux mémoires, chacune permet d'interpréter l'autre. La Révolution française se situe à leur intersection. De ce fait, elle a approché le réel de la politique. A quoi les autres ont substitué la grise réalité de la prise de pouvoir. Ce que nous voyons du XXIe siècle permet de redéfinir les droits du corps ; la révolution, relue, permet de comprendre ce qu'il nous est permis d'espérer.
Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une soeur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines. Marcio travaille aux champs avec le père, un homme violent, tandis que Léonora s'occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles. Mais un soir, alors que leurs corps se rapprochent doucement dans le fenil, le père surgit et voit se confirmer ce qu'il a toujours suspecté. Tandis qu'un nouveau coup d'Etat vient de se produire, les parents décident de séparer les jumeaux. Commence alors un combat long et incertain, celui de la réinvention de soi et de la quête obstinée de liberté.
Vite, des cabanes. Pas pour s'isoler, vivre de peu, ou tourner le dos à notre monde abîmé ; mais pour braver ce monde, l'habiter autrement : l'élargir. Marielle Macé les explore, les traverse, en invente à son tour. Cabanes élevées sur les ZAD, les places, les rives, cabanes de pratiques, de pensées, de poèmes. Cabanes bâties dans l'écoute renouvelée de la nature - des oiseaux qui tombent ou des eaux qui débordent -, dans l'élargissement résolu du " parlement des vivants ", dans l'imagination d'autres façons de dire nous.
Voici l'histoire d'un homme sur une île déserte, élevé sans père ni mère, qui découvre par sa raison seule la vérité de l'univers entier, puis qui rencontre un autre homme, religieux mais sagace, venu d'une terre voisine. Une "sorte de Robinson psychologique", écrivait Ernest Renan à propos du livre. Ecrit en arabe au XIIe siècle par le penseur andalou Ibn Tufayl, né à Guadix, Vivant fils d'Eveillé est un chef-d'oeuvre de la philosophie. Il dévoile sous la forme d'un conte les secrets de la "sagesse orientale". Traduit en latin en 1671, il connaîtra un immense succès dans l'Europe des lettres. Jean-Baptiste Brenet en propose ici une adaptation qui donne la parole au personnage principal." Préface de Kamel Daoud.
Le fil de ce récit déroule l'histoire d'une rencontre entre une jeune femme, l'art de Piero della Francesca et un peintre d'aujourd'hui, qui s'appelle lui aussi Piero - un homme aperçu pour la première fois dans un café, au détour d'une place, à Rome. Cette vie à trois devient vite une danse si enivrante, sous la chaleur antique de l'Italie, que souvent l'on ne sait plus au bras de qui l'on danse. "C'est comme l'univers, on ne peut pas dire je le connais. Mais il habite à tel point les nuits et les jours, colore les heures même de repos, s'insinue dans tous les regards jetés, s'immisce dans tous les traits vus, au point qu'un soir, cela devient envahissant, doit naître, et ne cesse plus d'avoir un lieu en moi".