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Europe N° 998-999, Juin-juillet 2012 : Jacques Dupin
Mathieu Jean-Claude
REVUE EUROPE
18,50 €
Épuisé
EAN :9782351500491
Né en 1927, Jacques Dupin est l'auteur d 'une ?uvre qui se détache au premier plan de la poésie contemporaine. Pour sa génération, dont les débuts ont coïncidé avec les lendemains de la Libération, les images de la guerre avaient laissé des marques ineffaçables : parmi les débris et les éclats d 'un monde qui n 'avait plus de centre, la langue semblait elle aussi pulvérisée, violemment. Des poètes s'écartèrent alors de la toute-puissance accordée à l'imaginaire. Ils se tinrent en retrait des grands élans avec leurs risques d'idéalisme. Une soif de réalités, à toucher à nommer, animait la plupart. Les uns voulaient "baisser le ton", partir du plus bas pour ramener la poésie vers un réel plus concrètement palpable, d'autres décapaient la langue pour "griffer la réalité". L'oeuvre de Dupin s 'ouvrit en ces années-là. Sa force s 'imposa dès l'abord, intransigeante et âpre, sauvage même. Les mots inaltérés de Jacques Dupin partent d'une exigence irréductible de mise à nu de la langue et de soi, à force de brisures et de meurtrissures. Car l'intégrité commande de "se jeter contre" le mur du dehors, l 'opacité du dedans, en se connaissant vulnérable, et déchiré. Pour Jacques Dupin, chez qui la langue est éprouvée comme un mouvement perpétuel, la force critique de la poésie est de briser le masque d 'une immobilité illusoire du présent pour rendre les choses à leur devenir: La poésie, dit Dupin, c'est une recherche "de Vêtir dans le monde et de 1'autre dans la langue". C 'est sous ce signe que se situe, ici même, la rencontre avec ce poète intègre et fraternel qui aura su, aussi, pénétrer au plus vif des ?uvres d'artistes qui furent ses amis, de Juan Miro à Alberto Giacometti.
Tout n?est pas dit, c?est le seul constat (heureux) que fait le lecteur devant les traces de son parcours. Il en va moins d?interprétations approximatives, d?étroitesse de vues que de la perte d?une ardeur, d?une douleur, d?une pudeur, qui parlent dans ces textes et que les mots de la critique ne cessent de perdre au fur et à mesure que, rassemblant, rapprochant, abstrayant, ils font croître le désert. Une ?uvre donne, et combat; celle de Jaccottet, un des grands poètes vivants, dont la voix juste ne nous offre pas seulement depuis un demi-siècle des eaux et des montagnes, de l?herbe et de la lumière pour nous réconcilier avec la terre, mais se tient entre les vivants et les ombres, relevant les morts qui tombent dans l?oubli, souffre avec les troupeaux de fuyards dans la neige, le froid qui monte dans l?histoire, dans la mauvaise conscience de celui qui vit abrité au pied de ses montagnes. De rêves en paysages, de lectures pénétrantes en abandon à la dérive des images, Jaccottet n?a cessé, de surcroît, de dessiner à travers ces univers sensibles le portrait du peintre.L?évidence du simple et l?éclat de l?obscur, peut-être est-ce, du moins on peut en faire l?hypothèse, ce qui transparaît à travers les transformations de l??uvre, et que l?on voudrait sauver par ces mots entre ombre et lumière, entre abstrait et concret. Ce qui la relie aussi, dans l?attention à l?élémentaire, lorsqu?il est donné dans la lumière mouvante des passages, aux poètes de sa génération. Le simple n?est pas l?immédiat, il revient dans les voix d?en bas, du fond de la terre des morts, de l?horizon des paysages, ou lorsque l?enfant paraît pour mêler à la sensation de l?adulte l?éclat de l?évidence, faire brûler dans la présence le feu de l?absence. Et, car il y a « deux nuits », à côté de la tache opaque de la mort, du mur où l?on tâtonne, une autre nuit fait voir ce que le jour cache, éclat de l?obscur illuminé par la lampe de la femme, ou substance diaphane qui demeure, quand les couleurs se sont retirées. Les dire tels qu?ils sont, entre proche et lointain, entre ce qui s?offre et ce qui se dérobe, fait de l?écriture et de la lecture une restitution de distances heureuses, détachant chaque chose dans la netteté de l?air et de la lumière, rémunérant la déchirure de la séparation, l?éloignement de soi dans son ombre. C?est le fil qui serpente entre les chapitres de cette étude.Les hasards du calendrier font que ce « Jaccottet » auquel Mathieu travaille depuis près de cinq ans paraîtra alors que Jaccottet est enfin au programme de l?Agrégation.
L'objet de cet essai est l'écriture, réfléchie au miroir des inscriptions. L'écrivain suit sa "ligne somnambule" (Michaux), "avance dans le noir et plante des signes" (Octavio Paz), et tente d'éclaircir son geste obscur. Faute de savoir clairement ce que sont les traces qu'il laisse, il entrevoit parfois à quoi elles ressemblent: des traits dans le sable, des tatouages sur la peau, des lettres sur une tombe, des encoches sur l'écorce des arbres, des graffiti aux murs, des signes d'écume, des noeuds d'air... Nées de gestes de l'enfant, compliqués et ritualisés par l'adulte, ces inscriptions ont semblé des révélateurs de l'écriture, qu'elle s'appuie sur leur exaltation ou grandisse sur leurs ruines, que l'écrivain les déchiffre ou rêve d'en graver. Quand le texte de l'inscription s'élève à l'impersonnel, que résonne à travers un discours subjectif la voix de Personne, c'est le désir de tous et de chacun, les jeux de l'enfant, l'inconnu de l'origine, l'angoisse de la mort qui s'exposent. Si l'écrivain entrevoit ses fantasmes, choisit un modèle imaginaire, gravures dans la pierre ou traces dans le sable, l'inscription se révèle alors comme une microécriture où se condensent les enjeux du macrocosme de son oeuvre.