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Paysages sans verbes. Landscapes without verbs
Lahiri Debasish
APIC EDITIONS
17,00 €
Épuisé
EAN :9789931468776
SEPT QUESTIONS A DEBASISH LAHIRI 1/ Une autobiographie en quelques mots. Quand j'y repense, tous les moments dont je me souviens étaient des moments tranquilles, où je cherchais le calme dans un excès de bruit. Ce n'est pas que le bruit ait été mon ennemi, mais que ceux qui en étaient les auteurs n'aient pas eu de temps pour réfléchir au travail de leurs mains. - A Kolkata, je suis né dans ce remous sonore. C'est ce qui a traversé mon écorce, dès que j'ai d'abord protesté, de toutes mes forces, emprisonnant l'auditoire familial comme le font tous les nouveaux-nés. Dans ma ville natale, la hâte a été injectée dans mes veines bien avant les vaccins ou les vitamines. Il m'a fallu ma vie entière, jusqu'à aujourd'hui, pour m'en débarrasser. En fait, je peux résumer mon passage à l'âge adulte en tant que personne et poète, comme un accord avec l'idée que nous avons vraiment le temps de faire ce que nous voulons, et qu'il y a aussi le temps d'y songer. Enfoncer cette anxiété et cette peur du temps dans la tête des humains est la plus grande et la plus durable injustice que l'homme peut faire à l'homme. Il m'a fallu toute ma vie pour m'en dégager. J'ai reçu de ma mère le cadeau du silence, sans embellissements, mais libérateur. Je n'ai aucun souvenir, le plus flou soit-il, d'avoir partagé avec elle des moments où l'affection s'exprimait ouvertement. Et pourtant, j'ai encore le sentiment très vif de sa résilience stoïque, de sa tendresse silencieuse et de son sens farouche de la droiture qui se déversaient sur moi comme la lumière chaude d'une lanterne par une nuit d'hiver - ma mère se fatiguant la vue pour coudre le bord d'une nouvelle couverture, et moi détournant les yeux d'une leçon de géographie pour la regarder sans ciller, elle l'unique continent de mon admiration. Aucun mot n'était échangé lors de ces nuits où l'électricité était en panne à Kolkata dans les années 1980. Mon père était l'homme d'esprit de la famille. Avant que je n'arrive à l'âge d'écrire, je zozotais et ensuite j'ai parlé, je présume. La prodigalité des mots et la foi dans la nature finale du discours, qui peut continuer longtemps après que la langue a cessé de bouger, me viennent de lui. Et si pendant mes années de formation ma mère était la balise flottante qui délimitait l'arc au-delà duquel nager aurait été tabou, mon père était précisément le désir ardent de nager. Toujours impatient lui-même, il était la substantifique moelle de chacune des aventures de garçon que j'ai pu imaginer. Maintenant qu'il est très âgé, c'est ce qui me manque le plus de lui. Le monde qui était le mien était très étroit en ce qui concerne les relations sociales que j'ai eues ou pas. J'ai toujours craint le rejet et aussi peut-être d'être tourné en ridicule pour les caprices de ma pensée. Cela et une répugnance à des déclarations publiques d'inhumanité, que ce soit à des fins politiques ou personnelles, ou à une fin quelle qu'elle soit (quelque chose qui est étonnamment fréquent en Inde) se sont ajoutés à ma vie active de reclus, visible de tous. Mon père et les Frères Missionnaires de l'Ecole de Don Bosco (que j'ai fréquentée dès l'école maternelle) étaient les compagnons de ce monde incertain où je débutais. Le choix - là où mon coeur d'encre coulera le long de la langue - s'est fait pour moi à l'école. Ce serait l'anglais. - J'ai lu Bibhutibhusan et son Chander Pahar (Les montagnes de la lune) le jour et j'ai imaginé le croissant de lune surplombant la savane à l'ombre du sonnet de Leigh Hunt dédié au Nil. J'ai grandi dans le bilinguisme. On m'a donné un sentiment de culpabilité pour mon hybridité (même si ce ne fut que très bref) lorsqu'à l'université, l'inextricable labyrinthe de la théorie postcoloniale m'a tendu des embuscades depuis le programme de littérature anglaise où elle flânait avec un air narquois. Bhabha, le Minotaure, gardait les portes : impossible d'y échapper. Mais, par chance, je lui ai échappé. Un poète doit le faire. 2/ Comment répondre à une injonction brusque : "Définissez la poésie". Alors de but en blanc je choisis ma réponse : la poésie est la conscience simultanée de mon être et du monde. La rigueur et la pression de cet équilibre délicat que l'on doit maintenir de toutes ses forces, voilà ce qu'est la poésie pour moi. Cette infatigable oscillation entre le grand vent de l'histoire et la culture, ce métier à tisser et cette navette de la conscience, voilà ce qui devrait être la règle d'or pour découvrir la poésie et l'approcher. De simples attributs et des choix formels induisent souvent en erreur. La poésie, comme ceux qui en écrivent finissent tous par le savoir, est cette poche d'air dans l'abdomen qui gêne la respiration ; c'est cette ondulation dans les tripes ; le mouvement d'une migraine qui va de la gauche vers la droite de ma tempe : c'est l'oeil ensommeillé qui ne voit pas plus loin que la tête de lit et qui commence à voir au-delà de l'horizon. La poésie est simple, elle transforme et elle transgresse. Dans cette forme bordée de mots, elle semble hors du monde, tout en étant le blé de cette terre. La définition ne fait qu'aliéner la poésie. Et la critique la laisse filer dans une perspective trop large. 3/ Prose et poésie, la distinction a-t-elle un sens ? Le temps change la couleur de la peau du caméléon. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi pour le poète ? - Chaque influence dans mon bref parcours en poésie s'est inscrite dans le temps. J'ai commencé avec la parole comme je l'ai déjà exprimé. Avec en fait très peu de gens à qui parler, tous ces dialogues, monologues et peut-être églogues m'ont marqué profondément. Comme le lit de sable inexploité simule la mort de la rivière qui coule plus bas, mes premiers échos ont nécessité un travail de consolidation. Mes premiers poèmes étaient des éclats de parole : bien avant que je me rende compte de ce qu'ils étaient. Mes premiers poètes ont été ceux qui ont rejeté la rime ou l'ont utilisée de manière moins évidente, parce la rime était une telle déviation par rapport au ton et à la résonance du parler ordinaire. Shakespeare, avec ses pièces en vers non rimés et Wordsworth à ses débuts, Keats à la fin de sa maturité, plus tard Auden et Larkin et, bien sûr, T. S Eliot, parmi les poètes anglais et américains, tous m'ont plu. Chacun d'entre eux a suscité la muse qui s'éveillait en moi, chaque fois de manière différente. Ils reflétaient et donnaient souvent un équilibre à la crainte et à la méfiance que j'éprouvais pour la poésie héraldique avec l'attrait que j'éprouvais pour la simplicité profonde de la poésie. La puissance, la puissance émotionnelle d'un vers simple, essentiel était pour moi le sommet de la poésie. Il fallait que ce soit un moment d'audacité et d'humilité extrêmes. Plus tard, des écrivains classiques, comme Homère, Hésiode et Anacréon m'ont aidé à aiguiser mon besoin de parler avec la rugosité de ce qui n'est pas dit. La poésie qui devient ce que l'on a besoin d'exprimer dans la forme de l'indicible, la langue. Il m'a fallu des années pour prendre conscience de cette oscillation entre la puissance et l'impuissance. 4/ De la forme (et du formel) en temps de crise. Je n'ai délibérément pas utilisé de formes poétiques reconnues dans mon écriture, mais cela n'enlève rien à mon attention et mon admiration pour la forme. Mon écriture constitue et suit des formes. Je pratique le vers libre, qui n'est pas un abandon de la forme, mais la création d'une forme métrique originale et complexe propre à chaque poème. L'idée fausse et très répandue concernant le vers libre, est que c'est une façon de se dérober à l'ennui qu'engendrent la répétition et les contraintes de la rime, ce que je ne cautionne pas. Le vers libre n'est pas facile. C'est plutôt l'accomplissement le plus élevé d'un contrôle formel de l'expression. C'est l'ordre dont la poésie a besoin quand un fatras de mots sans grâce et un pêle-mêle d'idées sont présentés comme de la poésie. En ce qui me concerne, le vers libre, c'est la liberté d'utiliser n'importe quelle forme ou de les mettre en oeuvre pour faire entendre une voix poétique épurée. Les rimes en fin de vers, les structures syllabiques, les rimes internes, tout cela doit correspondre à un processus organique de l'expression que n'importe quel sujet pourrait employer dans n'importe quel état d'esprit. La plupart des tentatives de vers ''libre'' ne peuvent donc pas se résumer à un recours dénué de pensée, à un exhibitionnisme creux de l'émotion et à un manqué de beauté. Le vers libre place directement la responsabilité de l'écriture poétique sur le poète lui-même, qui ne peut user de la facilité de la tradition pour y dissimuler sa poésie. Si c'est ainsi que l'on conçoit la forme, on se rend tout de suite compte de son importance pour la survie de la poésie aujourd'hui et dans les époques à venir. 5/ Quel avenir pour la poésie ? Cela revient presque à demander "Y a-t-il un avenir pour la planète ? " - Notre planète a un avenir, si on ne la malmène pas comme une usine à fournir des matières premières pour l'aventure humaine qu'est l'existence. De la même façon, la poésie a un avenir si on ne la force pas à se conformer à des dogmes institutionnels, des pyrotechnies publicitaires et aux ghettos d'un égotisme extrême que l'on appelle ironiquement les réseaux sociaux. La poésie est tout le contraire de ce qui est de masse et ainsi elle doit trouver son langage propre et son point de vie pour s'adresser à la société. La poésie est aussi, je crois, protéiforme. Elle trouvera toujours une manière de contourner ce qui la bâillonne et de résister à la marée généralisante qui déferle dans la sphère des arts et de la société. Si la poésie n'a pas d'avenir, alors le monde n'en a aucun. 6/ La part de la prosodie dans l'élaboration du poème. La prosodie, je le crois, a aussi un rôle important à jouer dans l'écriture de vers libre. Puisque je peux contrôler les sauts de ligne, leur régularité, leur rythme et leur sonorité, je pense que la prosodie est une alliée pour maintenir et soutenir un ensemble complexe et toujours changeant d'émotions alors que je les introduis dans le poème. La structure prosodique de ma poésie, bien que non régulière puise clairement à la source des émotions et du lieu d'où les vers ont jailli. La prosodie est instinctive pour moi. C'est quelque chose dont je suis conscient au moment où je suis aussi conscient d'autres réalités. La prosodie ne mesure pas ma poésie, mais, à la réflexion, elle permet à ma poésie de mieux toucher les cordes d'une idée donnée. 7/ La place de la traduction dans l'écriture poétique. Tout acte de l'imagination est un voyage entre au moins deux ordres de réalité et si chaque ordre de réalité était un langage, alors chaque acte de l'imagination serait un acte de traduction. Chaque idée, qu'elle soit originale ou reçue par le biais d'une influence, doit être reconfigurée dans la langue, la langue du présent, et elle est donc un immense acte de traduction. Mais alors, la langue de la vision et la syntaxe du possible (la langue que j'ai choisie) ont besoin d'un interprète, un polyglotte comme l'imagination, pour se comprendre l'une l'autre.
Résumé : Longues distances que celles qui séparent désormais Subhash et Udayan, frères à la ressemblance physique troublante, tous deux brillants élèves originaires d'un quartier modeste de Calcutta. Tandis que l'aîné, Subhash, introverti et respectueux des us et coutumes, choisit de poursuivre ses études aux Etats-Unis, son cadet, Udayan, exubérant et rebelle à l'ordre établi, décide de rester en Inde pour enseigner dans un lycée technique. Par-delà les océans, leur correspondance finit par s'espacer. Jusqu'au jour où Subhash reçoit un message qui va bouleverser sa vie. Tragédie moderne inspirée du mythe de l'androgyne, qui postule que chacun d'entre nous est en permanence à la recherche de sa part manquante, réflexion sur l'exil, le déracinement et l'identité, Longues distances apporte une nouvelle preuve éclatante de l'immense talent de Jhumpa Lahiri, récompensée du prix Pulitzer.
L'homme que les sciences humaines et sociales prennent pour objet est le plus souvent étudié dans un seul contexte ou à partir d'une seule dimension. On l'analyse en tant qu'élève, travailleur, consommateur, conjoint, lecteur, pratiquant d'un sport, électeur, etc. Or, dans des sociétés où les hommes vivent souvent simultanément et successivement des expériences socialisatrices hétérogènes et parfois contradictoires, chacun est inévitablement porteur d'une pluralité de dispositions, de façons de voir, de sentir et d'agir. S'interroger sur les manières dont la pluralité des mondes et des expériences s'incorpore au sein de chaque individu, observer son action sur une diversité de scènes, voilà l'horizon scientifique vers lequel tend cet ouvrage. Sociologue, l'auteur noue un dialogue avec une partie de la psychologie, de l'histoire, de l'anthropologie et de la philosophie. Ses réflexions débouchent sur le programme d'une sociologie psychologique et s'attachent à mettre en évidence les plis les plus singuliers du social.
Indienne, Anglaise, Américaine... Je n'ai jamais su répondre à la question: "D'où êtes-vous?" affirme Jhumpa Lahiri. Couronnée par le prix Pulitzer pour son premier livre, L'Interprète des maladies, où elle évoquait le parcours chaotique d'expatriés indiens en Angleterre et aux Etats-Unis, Jhumpa Lahiri choisit de s'attacher cette fois aux pas de leurs enfants. Sur une terre étrangère dessine le portrait sensible de la deuxième génération de migrants - la sienne -, nourrie de deux cultures, soumise à des attentes contradictoires et en quête d'un monde perdu. Exil, solitude, crise d'identité... Jhumpa Lahiri accomplit le prodige de donner une portée universelle aux blessures les plus secrètes des protagonistes de ses nouvelles. Porté par une écriture aussi classique que singulière, Sur une terre étrangère donne à entendre la voix d'un très grand écrivain.
Résumé : Tout semble a priori opposer Subhash et Udayan. Autant l'aîné, Subhash, est introverti et respectueux des us et coutumes, autant son cadet de quinze mois, Udayan, se montre exubérant et rebelle à l'ordre établi. Une ressemblance physique troublante et un indéfectible lien familial unissent cependant les deux frères. Issus de Tollygunge, un quartier modeste de Calcutta, ils ont également en commun d'être des élèves brillants. Quand ils deviennent jeunes adultes, leurs chemins se séparent : Subhash choisit de poursuivre ses études de doctorat aux États-Unis, tandis qu'Udayan décide de rester enseigner dans un lycée technique de Calcutta. À Rhode Island, où il a émigré, Subhash mène une vie rangée de célibataire, aussi studieuse que monotone ; à Tollygunge, au contraire, et bien que désormais marié et demeurant toujours sous le même toit que leurs parents, Udayan fraie avec les mouvements clandestins en lutte contre le pouvoir en place. Par-delà les océans, la correspondance entre les deux frères s'espace et finit par s'interrompre. Jusqu'au jour où Subhash reçoit le message suivant : " Udayan tué. Reviens si tu peux. " De retour en Inde, Subhash fait la connaissance de Gauri, la femme d'Udayan. Enceinte, elle est rejetée par sa belle-famille. Subhash lui propose de le suivre aux États-Unis et de s'occuper de l'enfant de son frère. Ce qu'elle accepte. Tragédie moderne inspirée du mythe de l'androgyne, qui postule que chacun d'entre nous est en permanence à la recherche de sa part manquante, réflexion sur l'exil, le déracinement et l'identité, Longues distances apporte une nouvelle fois la preuve éclatante de l'immense talent de conteuse de Jhumpa Lahiri, dont les héros, nourris comme elle de deux cultures et en butte au décalage entre deux civilisations, sont en quête d'un monde perdu. Indienne, américaine, européenne? " Je n'ai jamais su répondre à la question : D'où êtes-vous ? " affirme Jhumpa Lahiri.
SEPT QUESTIONS A ANNE WALDMAN 1/ Une autobiographie en quelques mots. Anne Waldman : Triple Bélier, 2 avril 1945. Le père a combattu les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale en Allemagne, la mère Frances LeFevre Sikelianos Waldman elle est allée chez ses beaux-parents dans le New Jersey pour la naissance, puis elle est retournée dans le village "bohème" de New York. Bébé, Anne a grandi avec des livres de poésie, avec le jazz et la politique progressiste. Elle a commencé à écrire sérieusement à l'adolescence, avec la Génération Beat et l'Ecole de New York à sa porte. Elle a suivi des cours de littérature et de performance à l'université, a aimé Blake, les romantiques, les études de psychologie, mais s'est surtout intéressée aux littératures du monde, aux épopées orales, à la litanie, au chant, à la transe, au chamanisme, aux enthéogènes. Pendant une décennie, elle a travaillé à la fondation puis à la direction du Poetry Project en 1968, Anne Waldman s'est toujours fait le champion de l'introduction de la poésie et de la protestation dans l'espace public. Elle a cofondé, avec Allen Ginsberg et Diane di Prima, le programme Jack Kerouac School of Disembodied Poetics à l'Institut Naropa de Boulder, dans le Colorado. Elle a été arrêtée à Rocky Flats avec Daniel Ellsberg et Allen Ginsberg dans les années 1970, alors qu'elle lisait des poèmes qui contestaient les livraisons de plutonium destinés aux les ogives nucléaires. Elle a participé aux protestations contre la guerre du Viêt Nam et à la piste des Sept de Chicago. Et toutes les actions actuelles d'intervention contre-culturelle dans les temps suivants, Occupy Wall Street. Elle travaille avec le collectif Rizoma à Mexico. Auteur de plus de 60 volumes de poésie, de poétique et d'anthologies, dont l'épopée de 1000 pages The Iovis Trilogy : Colors in The Mechanism of Concealment (Coffee House Press) qui a remporté le Pen Center Literary Prize for Poetry. Son album SCIAMACHY est sorti en 2020 chez Fast Speaking Music et à la Levy-Gorvy Gallery de New York. Patti Smith l'a qualifié d' "Extrêmement puissant. Un bouclier psychique pour notre époque" . A paraître, une anthologie : NEW WEATHERS, Poetics from the Naropa Archive (avec Emma Gomis), Nightboat 2022, Bard, Kinetic, Coffee House 2023, Mesopotopia 2023, Penguin. 2/ Comment répondre à une injonction brusque : "Définissez la poésie". Les poèmes sont les modèles extérieurs, intérieurs et secrets du monde. Et du cosmos, comme un poète peut rêver un cosmos. La poésie fait résonner la tête, l'oreille et le corps tout le temps en appelant aux mots, à l'action. A une cinétique du comment exister par rapport... à "l'autre" , à l'espace, au temps, à la gnose. Personne ne vous demande, ne vous supplie d'écrire de la poésie. Ce n'est pas une carrière, mais un appel persistant et joyeux, une commande, un voeu. Une recherche permanente sur le langage (quelle que soit sa particularité) et la traduction de ses complexités et de son pouvoir. Les tentacules émanent de tous les chakras du corps, de la parole et de l'esprit. Ce sont des réceptacles, comme le sont toutes les perceptions sensorielles. Et la poésie est également la mémoire du monde, et des mondes inconnus - des expériences, des continents entiers sont vivants dans des interstices cachés comme des terma - les trésors cachés par les adeptes dans les nuages, dans les rochers, dans le coeur d'un arbre. 3/ Prose et poésie, la distinction a-t-elle un sens ? La prose est plus facile à lire, plus heureuse pour l'acte de lecture. Avec la prose, la relation des mots entre eux est plus complète - basée sur l'intrigue des personnages. En poésie, on se bat pour chasser les étymologies, on peut s'enfuir, mais le poème nous prend au piège devenant... une rune, un koan, un noeud de vie, une amulette. Vous pouvez lire en cercles de temps et non en chroniques. Les distinctions sont moins précises avec ce qu'on appelle le poème en prose, un champ de condensation et emballé comme un rêve pourrait l'être avec des détails lumineux que vous capturez à l'aube. La distinction est dans le rythme, le pas de l'esprit, la danse, le danger, le précipice est dans la poésie. Vous pouvez atterrir avec la prose. Le texte est la mise en cage, l'oeil intérieur rougissant son propre coeur, la vocalisation est la transmission. Avec la prose traditionnelle, vous êtes libéré de l'obscurcissement, de la perplexité, vous êtes à l'aise dans votre simplicité en assemblant des phrases, des incréments de son. Le poème en prose est une exception, le sauvage rêve surréaliste compressé. La crise est un tourbillon, un pinacle, un précipice. Les mots sont devenus insignifiants dans un certain contexte, à une époque de dystopie, où les gens ne font pas attention à leurs mots, ils sont grossiers et mercenaires. Seulement là où ils vous mèneront dans le Capitalocène. Les mots sont censés vous envoyer sur quelque chose. Sommes-nous plus fidèles à la prose ? Quand la poésie nous déchire. 4/ De la forme (et du formel) en temps de crise. La forme pour moi est l'épickos en temps de crise. Raconter l'histoire du temps, du rêve, du monde de la mort, des charniers, des sites et des interstices de l'amour et du désir. J'ai écrit IOVIS TRILOGY : Colors In The Mechanism of Concealment (la TRILOGIE IOVIS : Les couleurs dans le mécanisme de dissimulation) pour m'attaquer au patriarcat dans ma vie, dans mon espace vital. L'espace mental est un champ de bataille, disent certains, de Mars. Des mondes en collision. Avec la sciamachie, la bataille avec les ombres. Dissonance cognitive. Commencé avec un dogtag (plaque d'identité que les soldats portent) sous mon bureau, dans le sous-sol de l'école primaire, pour me cacher de la menace de la bombe atomique. J'avais besoin d'une forme longue qui voyagerait avec moi pendant des années d'action, de protestation, et d'histoires, d'histoire de lutte et de changement et de communauté, de la voix solitaire criant dans le désert, et aussi d'être au centre du tourbillon de la poésie et de la "fabrication" et du chant aussi. L'opéra et le blues. Le free jazz dans la performance, en collaboration avec les bodhisattvas de l'instrument, de la pulsation et de l'esprit sauvage. Le barde avec ses cordes vocales. C'est ça aussi le travail, son oralité. L'attention aux archives du son et du souffle. 5/ Quel avenir pour la poésie ? Les archives, la transmission aux êtres nés maintenant et dans le futur, tout ce que nous en avons. Cette poésie a toujours existé avec la conscience, elle EST la conscience. Le travail de traduction et d'opération incertaine, le travail du silence, de la pause et du champ ouvert, la ré-imagination de nos mythologies et de nos désirs, la direction de la voix et de l'imagination répondant aux milliers de choses de ce monde chatoyant. Les soins de nos ancêtres en poésie, les peines de nos luttes, toutes espèces animales, les "arbres et la verdure et ainsi de suite" comme le dit une prière... les chants de la baleine à bosse. Comment nous regardons et considérons notre cosmos et le multi-vers. La grande cacophonie. Les grandes catastrophes. Vers le chemin de la gnose, du savoir, de la mémoire future, de la poésie "éternelle" , de l'interaction cinétique afin que nous puissions refléter notre Trouble et notre Beauté et aider à réveiller le monde à lui-même. 6/ La part de la prosodie dans l'élaboration du poème. Nous connaissons et étudions notre prosodie et celle des autres. Le rythme et le son, l'accentuation du Il, les ponctuations, les marques, le battement du coeur, la lamentation. Pas un monde anglophone, la poésie et la prosodie ne sont pas un empire colonial. Nous apprécions et savourons les détails, les mécanismes et ce qui a précédé. Nous aimons l'attention portée à la ligne, au souffle, à la forme. Nous savons quelles sont les choses qui stagnent. La boule de cristal est trouble. 7/ La place de la traduction dans l'écriture poétique. La traduction est essentielle à notre travail. Et il nous incombe de nous y essayer. Lorsque j'ai travaillé avec le Therigatha et le Theragatha (du Canon Pali - les premiers poèmes des mendiants bouddhistes, des moines et des nonnes errants et sans abri - avec le sanskritiste Andrew Schelling, nous sommes remontés à l'époque du bouddha historique. Pour reconnaître un monde de renoncement et de joie de la lutte. Des voix s'élèvent : Je suis libre Libéré de ma corvée de cuisine Je ne suis plus esclave de mes casseroles sales. Mon pot sentait comme un vieux serpent d'eau... ("La mère de Sumangala parle")
Sept questions à Adrian Grima 1/ Une autobiographie en quelques mots. Adrian Grima (Malte, 1968) est l'auteur de plusieurs recueils de poésies en maltais ayant obtenu des prix nationaux et internationaux. Ses poèmes sont traduits en plusieurs langues. La première édition de ses poèmes traduits par la poétesse franco-maltaise Elizabeth Grech, Ici arrivent les mouettes, a été publié en 2012 par la Fondation de Malte. Un recueil de nouvelles sera publié en 2019. Maître de conférence en littérature maltaise à l'Université de Malte, Adrian Grima est le cofondateur du Festival Mediterranju tal-Letteratura ta' Malta. 2/ Comment répondre à une injonction brusque : "Définissez la poésie". La poésie est une stratégie de tension entre les mots, l'irruption du rythme et de l'émotion dans la langue. 3/ Prose et poésie, la distinction a-t-elle un sens ? Dans mon écriture, la prose et la poésie sont différents. Mais on peut écrire la prose avec beaucoup de poésie, et on peut raconter beaucoup d'histoires avec la poésie. Les deux types d'écritures tentent de bouleverser la langue. 4/ De la forme (et du formel) en temps de crise. Dans sa très longue histoire, la poésie a expérimenté avec une infinité de formes. Chaque fois, quand on écrit un poème, il faut choisir ou créer la forme que transmet au mieux le rythme et les émotions. En même temps, il faut laisser le poème s'écrire soi-même, que la langue se charge des idées. 5/ Quel avenir pour la poésie ? Je pense qu'il y a un bel avenir pour la poésie récitée, la poésie lue en public. 6/ La part de la prosodie dans l'élaboration du poème. Si on utilise la prosodie établie, il faut la respecter. L'écriture avec cette prosodie donne une discipline mais aussi un souffle créatif aux poètes. Si les formes traditionnelles de la poésie deviennent une structure contraignante avec un effet paralysant, alors mieux vaut enlever la prosodie. 7/ La place de la traduction dans l'écriture poétique. La traduction se trouve au coeur de la démarche poétique. Quand les poètes traduisent, l'art de la traduction leur donne la possibilité de créer, de s'inventer à nouveau. La traduction d'un poème lui donne un nouveau souffle.
SEPT QUESTIONS A ISSA MAKHLOUF 1/ Une autobiographie en quelques mots. Ecrivain et poète libanais, Issa Makhlouf réside à Paris. Il soutient une thèse de doctorat en Anthropologie sociale et culturelle à l'Université de la Sorbonne. Il a publié plusieurs ouvrages aussi bien en poésie qu'en prose. Il a été Conseiller spécial des affaires sociales et culturelles à New York, dans le cadre de la soixante-et-unième session de l'Assemblée Générale des Nations Unis (2006-2007). En 2009, Issa Makhlouf a reçu le prix Max Jacob pour son livre Lettre aux deux soeurs. 2/ Comment répondre à une injonction brusque : "Définissez la poésie". La poésie est une perception de la vie et du monde. La poésie est un transpercement. Un regard qui invalide le prédominant et que la langue emploie d'une manière particulière le faisant sortir du registre de l'usage quotidien si limité vers l'illimité. La poésie est un état difficile à décrire avec si peu de mots. 3/ Prose et poésie, la distinction a-t-elle un sens ? La prose peut s'attarder et entrer dans les détails, tandis que la poésie repose sur la densité et l'allusion. Christian Bobin affirme que la lecture d'un roman peut prendre quelques heures alors que celle d'un poème dure toute une vie. Il y a cependant des pages dans la prose arabe, celles de certains mystiques notamment, pleines d'une poésie faisant parfois défaut à la poésie elle-même. 4/ De la forme (et du formel) en temps de crise. La forme seule ne saurait définir la nature de la poésie. 5/ Quel avenir pour la poésie ? C'est aujourd'hui que le poème vit son avenir. Sorti de l'espace commun, il est plus marginalisé que jamais. Ce qui n'entre pas dans le moule de la consommation, ce qui ne se commercialise ni ne se vend, autrement dit, ce qui n'obéit pas à la loi de l'offre et de la demande, n'a pas sa place. Le sens culturel change à travers le monde, de même que le sens de la poésie. La culture est globalement perçue comme une marchandise dont la valeur est réduite à sa rentabilité matérielle. Cette direction impose de plus en plus ses lois sur les littératures, les arts, les connaissances et les critères esthétiques. Ceci a pour conséquence de rendre ceux qui détiennent le monopole de la culture et/ou de la littérature plus importants que les intellectuels et les écrivains. On parle beaucoup ces dernières années de la mort de la poésie. Peut-on cependant évoquer la mort de la poésie sans regarder les changements qu'a subi le monde depuis la seconde moitié du XXème siècle ? Ce qui a atteint d'autres champs de la création encore vivants aujourd'hui - avec des divergences bien sûr - ne diffère pas tellement de ce que vit la poésie. Peut-on par ailleurs ignorer le défi qu'impose le développement scientifique ? Peut-on faire fi des inventions technologiques qui incarnent certaines visions et donnent forme à l'intuition, devançant ainsi bien souvent les romans de science-fiction, allant même jusqu'à ouvrir devant le rêve de nouveaux horizons ? Le développement technologique et son impact ne devraient-ils donc pas être pris en considération dans le profond changement des sociétés et des relations humaines et environnementales ? Dans l'actuel tableau culturel, en Orient comme en Occident, la poésie n'est pas seule à bouger. Elle fait partie d'une mesure culturelle aux aspects changeants comme change la manière d'interagir avec elle, la façon de la considérer au sein même de la vie en tant qu'elle est un tout. En Occident, la poésie est réduite au minimum. Certaines sociétés comme la société française par exemple posent sur la poésie le même regard qu'elles posent sur la langue latine aujourd'hui révolue. Les festivals de poésie ayant lieu ici et là parfois sous couvert de bienfaisance ne signifient nullement que la poésie se porte bien. Dans le monde arabe, que signifie que l'on parle de poésie ? Et le fait d'en parler rend-il compte de sa présence ? Dans les médias arabes, la poésie n'est présente que parce que la plupart des responsables des pages cultuelles, à Beyrouth notamment, sont eux-mêmes des poètes. Pourtant, l'abondance des articles relatifs à la poésie et la couverture médiatique des poètes et de leurs livres ne veut pas dire pour autant que la poésie soit présente. La publication s'est éloignée de cet "étrange être" que si peu lisent et dont beaucoup de poètes eux-mêmes se détournent. Il se peut que la poésie trouve dans internet un nouveau souffle. Certains sites spécialisés dans la poésie peuvent à l'évidence jouer un rôle important pour les chercheurs arabes et occidentaux, mais ces sites s'apparent plus à un entrepôt poétique où toutes sortes de poésie cohabitent, la bonne comme la médiocre. Or ceci entrave parfois la recherche du poème. Dans l'accumulation quantitative et l'absence de critique, on peut craindre de voir se perdre les Bachiques d'Abou Nawwâs, L'épitre du pardon de Maarrî et La Divine Comédie de Dante... Jamais le poème n'a été aussi étranger qu'il ne l'est aujourd'hui. Pas seulement étranger à l'autre, mais aussi à lui-même. S'il sort de sa cachette, nul ne le reconnaît et il ne reconnaît personne. Cela ne concerne pas seulement le poème, mais toute la littérature de valeur, toute la création de valeur qui parce qu'elles sont en dehors du cercle économique, se retrouvent en dehors du petit écran, en dehors de l'espace social. Le recul de la valeur sociale de la littérature se répercute ainsi négativement sur les talents créatifs et sur l'écriture elle-même. "La voix de la poésie" est recouverte par cette autre voix que chante Sophocle depuis des âges profondément enfuis : "Ô enfant de l'espoir doré, parle... Ô voix de l'éternel ! " . 6/ La part de la prosodie dans l'élaboration du poème. Le poème est libre et n'obéit à aucun ordonnancement. Il est par essence contre toute entrave, toute capture. 7/ La place de la traduction dans l'écriture poétique. La traduction de la poésie, si difficile soit-elle, a réussi à faire connaître un grand nombre d'expériences poétiques de par le monde et de contribuer à l'interaction entre les poètes, leur ouvrant bien des perspectives.