Notre site web sera en maintenance ce mardi 3 février après-midi. Les commandes enregistrées ne subirons pas de retard de traitement.
Que faire de l'IA ? Entre risque et opportunité pour la transformation sociale et écologique
Enderlin Nils ; Khalfa Pierre ; Marty Christiane ;
CROQUANT
7,50 €
Épuisé
EAN :9782365124829
Une reconfiguration du capitalisme ? " Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerainA ; le moulin àvapeur, la société avec le capitalisme industrielA " écrivait Marx dans Misèrede la philosophie. La combinaison du big data, du cloud et de l'IA pourrait-elledonner naissance à une nouvelle forme de capitalisme ? Il faut certes se défierde tout déterminisme technologique et, disons-le, Marx n'y échappe pas aveccette formulation. En fait, les rapports sociaux entretiennent avec ledéveloppement scientifique et technique un double lien. D'une part, l'utilisation d'une technologie, plutôt qu'une autre parmi toutes celles quisont potentiellement disponibles, dépend de la configuration des rapportssociaux et en particulier des rapports de production. D'autre part, latechnologie utilisée peut elle-même participer d'une reconfiguration de cesrapports sociaux. Ainsi par exemple, l'invention dugrand moulin hydraulique a été faite au début de l'Empire romain. Cetteinvention n'a jamais été utilisée à l'époque où elle a vu le jour parce que lesgrands propriétaires d'esclaves n'en avaient pas besoin. Elle réapparaît unmillier d'années plus tard au XIe siècle dans le contexte de rapports sociauxdifférents dans le cadre de la domination seigneuriale. Le grand moulin s'imposecontre le petit moulin à bras des paysans pour conforter la dominationseigneuriale et reconfigure en partie cette dernière1. Il est utilisé dans laproduction de textiles dans des centres spécialisés, accroissant ainsi leséchanges, entrainant l'apparition de nouvelles couches sociales que ce soitleurs travailleurs ou les " bourgeoisA " propriétaires. De même, lagénéralisation du machinisme, permise par l'invention de la machine à vapeur, enAngleterre, berceau du capitalisme industriel, supposait qu'auparavant en soientcréées les conditions politiques et socialesA : reprise du mouvement desenclosures au XVIIIe siècle qui rend disponible la main d'oeuvre pour travaillerdans les fabriquesA ; victoire politique des forces contre-révolutionnaires à lafin du XVIIIe siècle ; écrasement de la révolte luddiste au début du XIXesiècle. Ce n'est qu'à partir du moment où ces conditions politiques et socialesont été remplies que la " révolution industrielle ", marquée par un bouquetd'innovations techniques, allait être une arme aux mains de la classe dominantebritannique pour permettre la mise en place du capitalisme industriel. Cependant, même s'il faut refuser tout déterminismetechnologique, la question ne se pose pas moins de savoir quelles sont lesconséquences de l'introduction de technologies numériques nouvelles dansl'organisation du capitalisme ou, pour le dire autrement, le mode d'accumulationdu capital en sera-t-il transforméA ? Il nous faut pour cela revenir surl'histoire du capitalisme lui-même. Du capitalismefordiste au capitalisme financier Après la secondeguerre mondiale, sur la base des rapports de forces de l'époque, se met en placedans les pays du Nord ce que les économistes régulationnistes ont appelé le" capitalisme fordiste ". Si les formes concrètes qu'il peut prendre diffèrentsuivant les pays, ce type de capitalisme possède néanmoins des traits communs. Il s'agit d'un capitalisme essentiellement organisé sur une base nationale avecun pilotage macroéconomique effectué par l'Etat dans le cadre de politiquescontracycliques dites " keynésiennesA ". Au niveau international, les accords deBretton-Woods assurent une stabilité financière et économique et l'hégémonie desEtats-Unis, malgré l'existence du bloc soviétique. La finance est bridée, que cesoit à l'échelle nationale ou mondiale. Un nouveau rapport salarial se met enplace sur la base de compromis sociaux institutionnalisés caractérisés parl'existence de conventions collectives nationales ou de branches, ce qui limiteles effets de la concurrence entre les entreprises. Ce qui domine, c'est lemodèle de la grande entreprise managériale intégrée dans laquelle lesactionnaires sont, de fait, contenus, avec une organisation du travailtaylorienne qui autorise une production de masse, l'augmentation régulière dessalaires avec un partage des gains de productivité permettant une consommationde masse. Se met en place parallèlement un Etat social avec le développement dela protection sociale. Cet agencement s'adosse à laseconde révolution industrielle apparue à la fin du XIXe siècle et au début duXXe siècle (électricité, automobile, téléphone). Cette vague d'innovations naîtdurant la grande dépression de la fin du XIXe siècle (1873-1896) qui marque lafin du capitalisme concurrentiel, celui analysé par Marx, et la naissance ducapitalisme monopoliste caractérisé par la formation de firmes géantes avec unestructuration oligopolistique des marchés et la mise en place du taylorisme quiva s'imposer progressivement malgré une forte résistance ouvrière. Elle serabrisée en Europe pendant la première guerre mondiale au nom de l'Union sacrée etaux Etats-Unis par une violence de classe d'un niveau inouï. Le mouvementcontinu de concentration industrielle, combiné à cette nouvelle organisation dutravail, permet une forte croissance de la productivité et crée les conditionsd'une production de masse standardisée. Mais ce capitalisme est pris d'embléedans une contradiction entre la production de masse et l'insuffisance de lademande solvable. En effet, à une production de masse doit correspondre uneconsommation de masse, ce qui nécessite l'accroissement du pouvoir d'achat dessalariés qui forment désormais la majorité de la population, ce à quoi serefusent les classes dirigeantes. Cette contradiction va être à l'origine de lacrise des années 1930 et sera résolue après la seconde guerre mondiale par lamise en place du capitalisme fordiste. On a alorsaffaire à un ordre productif cohérent capable d'assurer sur la longue durée lesconditions d'une accumulation efficace du capital. Rétrospectivement cettepériode apparait comme un " âge d'orA ", mais les " Trente GlorieusesA " nel'étaient pas pour les salarié. es soumis à une division du travail hiérarchiquealiénante, ni pour les femmes enserrées dans une domination patriarcale, ni pourles équilibres écologiques avec une " société de consommationA " où les" désirsA " de consommation sont façonnés par les grandes entreprises. Cette forme particulière de capitalisme entre progressivementen crise à la fin des années 1960 sous la conjonction de plusieurs éléments quise combinent. D'une part, l'internationalisation croissante des grandesentreprises rend de moins en moins efficace les politiques macroéconomiquesmenées au niveau national. D'autre part, la période de reconstruction del'après-guerre et la première phase d'équipement des ménages se terminent, cequi amoindrit l'effet d'entraînement de la demande solvable. Enfin, lamultiplication des révoltes ouvrières, la montée d'un puissant sentiment deremise en cause du capitalisme lui-même dans de nombreux pays, indiquentclairement que le fordisme a atteint ses limites. Les deux chocs pétroliers de1973 et 1979 servent de détonateurs à la crise qui se traduit par une fortechute de la rentabilité du capital et par la " stagflationA ", combinaison d'unestagnation économique et d'une forte inflation Aumilieu des années 1980 se met en place un nouveau mode de gestion desentreprises dont l'objectif est la valorisation continue du cours de l'action enBourse et l'augmentation des dividendes versés aux actionnaires. L'entrepriseest mise au service des actionnaires. Les intérêts des dirigeants deviennentétroitement liés à ceux des actionnaires avec une explosion de la rémunérationdes dirigeants (stock-options, salaire lié au cours de l'action, bonus...). C'est cette envolée des profits non réinvestis qui, en permettant de dégager desliquidités très importantes, a nourri la financiarisation de l'économie. Cettefinanciarisation a été permise et s'est développée avec la déréglementation desmarchés financiers qui a levé tous les obstacles à la liberté de circulation descapitaux et qui a fortement réduit les contrôles publics sur les institutionsfinancières. Elle a abouti à une globalisation du capital, la mondialisationnéolibérale. Mais la stagnation des salaires, voire dans certains pays leurrecul, a fait resurgir un vieux problème du capitalisme vu en leur temps parMarx et Keynes. Le salaire est certes un coût pour chaque entreprise qui cherchedonc à payer ses employés le moins cher possible. Mais c'est aussi un élémentdécisif pour assurer une demande solvable surtout dans des pays où l'énormemajorité de la population est salariée. Ainsi, aux Etats-Unis et dans l'Unioneuropéenne, 60 % à 70 % de la demande est d'origine salariale et cette demande ades conséquences sur la hauteur de l'investissement productif. Or nous avonsassisté depuis les années 1970 à une baisse tendancielle des gains deproductivité à tel point que certains économistes ont pu parler de " stagnationséculaire ". Comment en effet soutenir l'activité économique, source de profits, quand les salaires stagnent ou régressentA ? Laréponse du néolibéralisme à cette question a étéA : de moins en moins desalaires, mais de plus en plus de dettes. Si ce modèle a été totalement adoptépar les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Espagne et l'Irlande, tous les payscapitalistes développés s'y sont plus ou moins engagés. Aux Etats-Unis, cettelogique n'a pas concerné simplement les biens immobiliers mais aussi lesdépenses courantes des ménages, notamment les plus pauvres. Grâce à un marketingbancaire souvent à la limite de l'escroquerie et à des techniques financières" innovantesA " (titrisation, réalimentation permanente du crédit...), lesinstitutions financières ont repoussé au maximum les limites possibles del'endettement. C'est l'origine de la crise financière de 2007-2008. La crise acommencé quand les ménages les plus exposés ont été dans l'incapacité derembourser leurs emprunts et elle s'est répandue comme une traînée de poudre, les pare-feux permettant de cloisonner l'incendie ayant été détruitssystématiquement par la déréglementation financière. Cette crise peut donc être considérée comme une crise du régime d'accumulationdu capitalisme néolibéral. C'est ce qui s'est passé dans la sphère de productionqui a été à la racine de la crise qui s'est déclenchée dans la sphèrefinancière. Si les classes dirigeantes ont été capables de colmater les brèchespar des politiques monétaires " non conventionnellesA ", elles n'ont pas réussià stabiliser le système dans son ensemble, ce d'autant plus que la criseécologique qui s'aggrave jour après jour mine les bases physiques sur lesquellesil est construit. C'est dans ce cadre qu'il faut regarder l'arrivée desnouvelles technologies. Les effets paradoxaux desinnovations techniques Le dernier quart du XXe siècle avu l'apparition d'une nouvelle base technologique avec la " révolutionnumérique ". La mise en place du capitalisme néolibéral s'est accompagnée d'unetransformation des conditions de la production permises par l'arrivée d'unegrappe de nouvelles technologies. Les effets en ont été contrastés. Al'exception des Etats-Unis pendant une courte période à la fin des années 1990et au début des années 2000, la baisse des gains de productivité a continué. Onconnait le fameux paradoxe de Robert Solow, " prix NobelA " d'économie "A : " Onvoit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques de la productivitéA ". Et de fait, en dépit des apparentes fabuleuses avancées de l'informatique, lesgains de productivité se sont ralentis partout, passant d'environ 5A % par andans les années 1950 à moins de 1A % avant la crise sanitaire et même une baissenette de la productivité en Europe depuis. Pour le dire encore autrement, la loidite de Moore à propos des progrès fulgurants des ordinateurs reste pour lemoment confinée aux ordinateurs eux-mêmes sans développer la productivité desautres secteurs, en tout cas dans des proportions comparables. L'introduction des nouvelles technologies numériques est censéebooster une productivité atone, notamment par l'automatisation du travail (voirchapitre...). Or après des décennies, et malgré une sophistication croissante deces outils, il n'en est rien. Comment expliquer ce paradoxe ? Une premièreexplication renvoie à la déconnexion entre l'évolution croissante des profitsdes entreprises et la quasi-stagnation de l'investissement productif, une partde plus en plus importante des profits étant, sous une forme ou une autre, redistribuée aux actionnaires. Le néolibéralisme se caractérise par uneutilisation des profits à des fins essentiellement de rentabilité financière, cequi se traduit par un arbitrage favorable à la distribution des dividendes auxactionnaires et aux rachats par les entreprises de leurs propres actions plutôtque d'augmenter les investissements nets. Mais ce déficit d'investissements nepeut tout expliquer, car les entreprises continuent malgré tout d'investir avecle renouvellement accéléré des équipements. Et, prises dans une logiqueconcurrentielle et dans un discours idéologique les incitant sans cesse àadopter les dernières technologies numériques, elles sont souvent amenées à unefuite en avant où, à côté de leur fonctionnement traditionnel qu'elles dominentplus ou moins, s'ajoutent de nouveaux processus peu maitrisés avec de nouveauxmétiers qui viennent se surajouter aux anciens. Loin donc d'être un facteur derationalisation, l'introduction des technologies numériques a été un facteur decomplexité supplémentaire et donc de perte de productivité, ce d'autant plus quela destruction du modèle social entrepris depuis des décennies ne prédispose pasà une haute productivité des salarié. es. Toute la question est de savoir sil'introduction massive de l'IA va changer cette situation ou va au contrairel'aggraver. De plus, des études de plus en plusnombreuses commencent à avancer l'idée que les innovations techniques autour del'informatique qui sont apparues depuis la fin du XXe siècle n'apportent pasautant de changements que l'on pourrait croire parce que les nouveaux objetsnous font faire différemment les mêmes choses qu'autrefois et non pas des chosesnouvelles. ExemplesA : on achète les billets de train par internet mais ce n'estpas ça qui nous fait voyager plus ou autrement ; le click and collect dans lesgrandes surfaces ne transforme pas nos habitudes alimentaires et ne nous faitpas manger davantage. C'est une des différences avec le cycle antérieur ducapitalisme fordiste qui a produit de nouveaux objets qui ont modifié enprofondeur notre façon de vivre par rapport aux générations précédentes. Est-ceque l'apparition du big data, du cloud et de l'IA pourront changer cettesituationA ? La généralisation des algorithmes va-t-elle aboutir à unerévolution des objets et à une transformation radicale de la sphère des services ? Mais une telle éventualité est-elle soutenable ? Eneffet, l'empreinte écologique du monde numérique est colossale. Contrairement àce que véhicule une vision naïve, le monde numérique est loin d'être immatériel. Il est constitué de métaux rares, de pétrole et s'appuie sur une infrastructureconsidérable et énergivore. De plus, même si l'efficacité énergétique desappareils électroniques s'améliore au fil du temps, on assiste assezclassiquement à un effet rebond car non seulement ils sont de plus en plusnombreux, envahissant notre vie quotidienne, mais étant de plus en plussophistiqués, leur fabrication génère des dégâts écologiques de plus en plusimportants. Cet effet rebond est d'autant plus fort que la concurrence entre lesentreprises du secteur favorise le renouvellement régulier des appareils, aveccomme conséquence l'amoncellement des déchets électroniques. Avec l'IA et laconcurrence nouvelle qu'elle induit entre les firmes, on assiste à la recherchecontinue d'une puissance de calcul et de stockage des données de plus en plusimportante avec la construction de supercalculateurs et la multiplication desdata centers énormes consommateurs d'énergie. La généralisation des technologiesnumériques va donc accroître la contradiction entre le respect des équilibresécologiques et la dynamique d'un capitalisme reconfiguré par les technologiesnumériques. La valorisation du recours aux algorithmespasse sous silence que rien ne serait possible sans une intervention massive des" travailleurs du clicA " qui collectent, transforment les données ou" entraînentA " les algorithmes2. Cette " tâcheronisationA " du travail avec desemplois précarisés et sous-payés est l'envers du décor de l'intelligenceartificielle. Il faut y ajouter les emplois " ubérisésA " des travailleurs desplates-formes, rémunérés à la tâche et ceux de la logistique soumis à unediscipline de travail déshumanisante. Enfin, il faut noter que les usagers desplates-formes fournissent un travail souvent gratuit qui permet l'améliorationde leur fonctionnement comme par exemple le fait de noter des contenus. Loin dedisparaître, le travail humain est la condition de l'existence de lagénéralisation de la numérisation et du développement de l'IA (voirchapitre...). Un nouveau capitalisme ? Nous assistons à un double phénomène. D'une part, les impératifs del'accumulation du capital influencent le développement des algorithmes. D'autrepart ces derniers transforment le processus de l'accumulation3. Quoi que l'onpuisse penser des usages possibles des données massives et de l'IA, il fautpartir d'un constatA : aujourd'hui les technologies numériques sont utilisées etdéveloppées par les entreprises en tant que moyen d'accumulation du capital. Elles utilisent pour cela gratuitement les expériences fournies par l'activitéhumaine qu'elles transforment en données, données elles-mêmes transformées enproduits prédictifs destinés soit à cibler les acheteurs de leurs produits, soità être vendus à des acteurs économiques qui les utiliseront à leur tour pourcibler les consommateurs finaux. La logique del'accumulation capitaliste s'applique ici à fondA : pour être de plus en plusefficace pour prédire et formater les comportements des consommateurs finaux, ilfaut augmenter sans cesse la quantité de données disponibles, leur variété, maissurtout utiliser des données qui renvoient aux comportements les plus intimes. On assiste ainsi à une accumulation exponentielle des données, le big data, permise par l'arrivée du cloud qui permet de les stocker et de les utiliser dansdes machines apprenantes formatées par l'apprentissage profond, le deeplearning. De plus, l'invention des " larges modèles de langage " (LLM) permet lagénération de textes de plus en plus performants (IA générative) et les progrèsconsidérables de la performance des processeurs graphiques (GPU) permet qu'unmême ensemble d'algorithmes puissent être utilisés dans une grande variété desituations (voir chapitre...). Cette grappe d'innovations est d'abord utiliséedans un nouveau type d'entreprise, la plateforme, qui est techniquement unensemble d'ordinateurs en réseau gouvernés par des algorithmes et dont lafonction est d'être un intermédiaire qui facilite les interactions entreplusieurs groupes d'utilisateurs, particuliers ou agents économiques (plateformedite multiface) ou qui sert d'intermédiaire entre le consommateur et lesproduits ou services qu'il désire (plateforme dite revendeur)4. Mais ces technologies numériques peuvent être utilisées dans à peuprès tous les secteurs de la vie sociale. On voit donc que, loin de se réduireaux entreprises de plateformes, la logique algorithmique infuse l'ensemble del'économie et, au-delà la vie sociale dans son ensemble. Ainsi les entreprisestraditionnelles non seulement utilisent massivement les données qui leurs sontfournies par les firmes numériques, mais produisent elles-mêmes des objetsconnectés fournissant à leur tour de nouvelles données. De plus, la capacitéprédictive de l'IA tend à faire de l'être humain un simple accessoire de lamachine. Même si l'être humain reste le décideur en dernier ressort, qui oseraaller contre la " recommandationA " d'une machine ayant mouliné des milliards dedonnéesA ? La décision humaine ne relèverait plus d'un débat et d'uneconfrontation entre des choix distincts basés sur des options politiques et desconceptions éthiques différentes, mais sur le traitement statistiqueprobabiliste de milliards de données. Car il s'agit non seulement d'anticiperles comportements des consommateurs mais aussi d'influencer leur consommationfuture. Ce dernier objectif n'est, en soi, pas nouveau. De " la réclame " lors de la création des grands magasins, que décrit Zola dansAu bonheur des dames, à la publicité moderne, contrôler et influencer lesconsommateurs a toujours été un objectif allant de pair avec une marchandisationcroissante. Cependant la publicité traditionnelle agit de l'extérieur sur lesindividus - elle est donc repérable -, et de façon globale, même si elle se veutciblée, ce qui limite malgré tout sa portée. L'IA agit au contraire de manièrequasi invisible, ciblant les individus à partir de leurs comportementsantérieurs. Pire même, le développement des robots conversationnels (chatbot)permet à la plateforme d'échanger directement avec les personnes qui lesutilisent, leur soutirant ainsi de nouvelles informations sur elles-mêmes, informations qui seront ensuite transformées en données qui serviront à laproduction de nouveaux produits. Ainsi, la production de marchandises estmaintenant soumise à un processus de numérisation des activités humaines. L'extraction de données personnelles, qui permet la manipulation descomportements, tend à devenir le carburant de l'accumulation du capital. Enelle-même cette accumulation de données ne servirait pas à grand-chose si ellen'était pas réinjectée d'une façon ou d'une autre dans le circuit de productiondes marchandises, c'est-à-dire de biens et de services ayant une utilitésociale, une " valeur d'usage ", pouvant être soit fournis " gratuitementA " enéchange de l'abandon de leurs données par les utilisateurs, soit monétisés etvendus. Le développement de l'IA, le cloud computinget le big data vont-ils entraîner une nouvelle logique d'accumulation du capital ? Tout d'abord, il faut noter le développement de phénomènes rentiers quipeuvent faire penser à l'avènement d'un " techno-féodalisme ". Ces rentespeuvent être de plusieurs sortes5A : rente liée à la propriété intellectuelle ; rente liée à l'utilisation d'actifs " intangiblesA " (logiciels, bases dedonnées, procédures informatiques, etc.) qui, une fois l'investissement initialréalisé, peuvent être reproduits à des coûts marginaux6 négligeablesA ; rentedite " d'innovation dynamique " permise par l'accumulation de données dans leschaînes de valeur contrôlées par les firmes. Remarquons toutefois que cephénomène de rente est consubstantiel au fonctionnement du capitalisme - Marxparlait même de " féodalisme industrielA " - et s'est considérablement aggravéavec la naissance du capitalisme monopoliste où les profits des firmes reposentà la fois sur l'exploitation du travail et sur l'existence de rentes liées àleur pouvoir de marché. On retrouve ce même pouvoir demarché dans le cas des plateformes à travers " l'effet réseauA " qui semanifeste doublementA : d'une part, plus le nombre de personnes utilisant unservice croît et plus ce service devient utile et efficace pour sesutilisateursA ; d'autre part, un nombre croissant d'utilisateurs augmente lavaleur économique du service en question. La valeur ou l'utilité à rejoindre laplateforme dépend du nombre d'utilisateurs. L'effet réseau pousse donc aumonopole avec pour conséquence que le " vainqueur prend toutA ", winner-take-all. Ce n'est donc pas a priori la plateforme la plus performantequi l'emporte, mais celle qui, pour une raison ou une autre, réussit à attirerde plus en plus d'utilisateurs. Ces derniers sont d'ailleurs prisonniers decette plateforme, le coût du changement étant élevé, car la quitter fait perdrece qui en est l'atout principal, le nombre très élevé d'utilisateurs. Il faut insister sur un point concernant la formation du prixdes services rendus par la plateforme. Le pouvoir de marché de l'effet réseaului permet d'élever ses prix au-dessus de ses coûts alors même que le serviceest rendu à un coût marginal quasi nul. Il s'agit donc de prix administrés parla plateforme et qui ne correspondent à aucune réalité économique nécessaire, sice n'est la volonté de faire les profits les plus élevés possibles. Mais làaussi on retrouve de fortes similitudes dans le capitalisme moderne. Contrairement à ce qu'affirme l'économie standard, le prix n'est en général pasle mécanisme d'adéquation entre l'offre et la demande sur un marché, toutsimplement parce que le marché n'existe pas, sauf pour quelques produits et pourles actifs financiers. Pour qu'un marché existe, il faut une institution quil'organise et qui permette de mettre en relation acheteurs et vendeurs. Pour desmillions de produits disponibles, il n'y a pas de marché au sens strict du termeet les prix sont administrés par les entreprises. Ces dernières, campagnes depublicité à l'appui, essaient de faire distinguer leurs produits par desqualités réelles ou supposées, le prix n'étant qu'un des éléments du choix duconsommateur. Parler ici de " marchéA " est abusif et signifie simplement que lavalidation sociale de la production se faitA a postérioriA dans l'échange. Toutefois il est clair que des modifications substantiellesdu capitalisme sont en coursA : apparition d'un nouveau type d'entreprise, laplateforme, d'un moteur nouveau de l'accumulation, les données, d'un nouveautype de travail polarisé à l'extrême qui combine emplois précarisés etsous-payés, régis de plus en plus par des contrats commerciaux(auto-entreprenariat), et emplois de haut niveau ultra qualifiés, d'une nouvelleforme de capital qui s'entremêle avec le capital financier et le capitalindustriel, le capital numérique ou algorithmique qui a sa propre logique et quitend à se diffuser dans toutes les sphères de la vie sociale. Cette nouvelleforme de capital repose certes sur l'exploitation du travail mais aussi, à uneéchelle jamais vue, intègre dans son processus de valorisation les donnéesissues de l'expérience humaine. Ce qui est nouveau, c'est que les plateformess'appuient sur l'exploitation du comportement des utilisateurs pour développeret revendre une capacité à prédire leurs comportements. Cet effet boucle a pu seretrouver sous une forme différente dans le capitalisme fordiste où lessalarié. es participaient à leur propre exploitation et oppression en échange depouvoir accéder à des biens de consommation dont ils étaient les producteurs. Ladifférence essentielle tient au fait que ce qui était un processus en grandepartie extérieur, en surplomb - d'où les révoltes ouvrières de la fin des années1960 - devient maintenant, de fait, quasi invisible et donc intériorisé. Cette nouvelle configuration ne remplace pas le capitalismefinanciarisé du néolibéralisme, bien au contraire. Tout d'abord, la logiquenéolibérale, tout entière tournée vers la marchandisations de toutes lesactivités sociales, a été la condition pour que le capitalisme numérique voit lejour, que ce soit par la déréglementation du secteur des nouvelles technologies, en particulier celui des télécommunications, ou par le durcissement considérabledu droit de propriété intellectuelle et la possibilité de marchandiser lesdonnées. Ensuite ce capitalisme numérique ou algorithmique s'articule avec lecapitalisme financier, industriel ou commercial. Si la logique d'accumulationnéolibérale, dominée par le poids déterminant des actionnaires, notamment desinstitutions financières, n'a pas disparue, elle est de plus en plus en plusdépendante des plateformes et des machines algorithmiques. Tend ainsi à secombiner dans le fonctionnement des entreprises à la fois la logiqueentrepreneuriale qui fait de la concurrence le moteur de l'action et la logiquealgorithmique qui s'appuie sur des processus prédictifs aboutissant à desdécisions automatisées, logique qui se décline aussi au sein des institutionspubliques. Enfin, les firmes numériques participent pleinement au jeu ducapitalisme financier (cotations boursières, rachat d'entreprises, etc.). Il faut pour terminer souligner un point. Le capitalisme atoujours fonctionné historiquement avec l'hégémonie d'une grande puissance, leRoyaume-Uni au XIXe siècle, les Etats-Unis par la suite. Le déclin relatif del'hégémonie états-unienne et la montée impressionnante de la Chine commepostulant à cette hégémonie structurent en grande partie les relationsinternationales. Cette lutte pour la suprématie se joue en grande partie sur leterrain des technologies numériques comme le montrent les mesures de rétorsionprises par les Etats-Unis contre la Chine. Dans cette situation, non seulementla plupart des pays, en particulier l'Union européenne, sont dans une situationde subordination, mais la question de la régulation de l'IA, afin qu'elle puisserester sous contrôle politique et citoyen (voir infra), risque de passer ausecond plan.
Pour Hanna Arendt, la partition de la Palestine ne pouvait fonctionner que dans une Fédération qui " aurait l'avantage d'empêcher l'établissement d'une souveraineté dont le seul droit souverain serait le suicide ". Et c'est bien au suicide que les Israéliens poussent les Palestiniens. Bombes humaines, collaborateurs, refuge dans l'intégralité de la religion, carences alimentaires, illettrisme, rêves d'une improbable patrie, barrages, barrages, barrages, la queue, attendre, un permis pour passer, un permis pour se rendre à l'hôpital, un permis pour visiter sa famille, vivre tout de même, comme l'herbe folle, tenir entre les pierres du mur, de la route, tel est le territoire palestinien, en lambeaux, en morceaux, tenace.
En encourageant le développement à Gaza de la branche la plus extrémiste des Frères musulmans, Israël a joué avec le feu pendant près de deux décennies. Les gouvernements successifs à Jérusalem n'ont-ils pas longtemps cru que le cheikh Yassine, fondateur du Hamas, pouvait être "l'antidote à l'OLP"? Il est vrai qu'à l'époque les États-Unis eux-mêmes, en finançant et en armant les moudjahidine afghans, avaient grandement sous-estimé la menace islamiste. Ni la CIA ni les services de renseignements israéliens n'ont alors pris la peine d'analyser - voire de traduire - les textes diffusés par ces organisations. Ils découvriront trop tard qu'ils ont, de fait, participé à la création du Hamas et d'Al-Qaida. Dans ce nouveau document d'enquête, l'auteur du Rêve brisé (2002) et des Années perdues (2006), correspondant permanent de France 2 à Jérusalem, raconte, à partir de sources exceptionnelles et souvent exclusives, l'incompréhension, l'aveuglement, le double jeu parfois des services de renseignements et des politiques à Jérusalem, à Tel-Aviv et à Washington. Il décrit aussi comment l'occupation israélienne, le développement de la colonisation dans les territoires palestiniens et la politique américaine au Proche-Orient ont fait le lit de l'islam radical. Autant de leçons d'histoire à méditer pour tous ceux qui prétendent oeuvrer à une paix juste et durable dans la région.
Résumé : Charles Enderlin retrace ici un demi-siècle d'espoirs et de violences au Moyen-Orient. Arrivé en Israël en décembre 1968, il sera très vite familier de la vie politique israélienne, interlocuteur de choix des civils comme des militaires, de la gauche comme de la droite, des religieux comme des laïcs, et des Palestiniens, de l'OLP comme des islamistes. Il assiste dès la guerre d'octobre 1973 aux grands événements de la vie du pays et du Proche-Orient. Devenu correspondant pour France 2, il va, des années durant, expliquer en pédagogue aux téléspectateurs français les arcanes d'un conflit d'une rare complexité, et leur dévoiler le dessous des cartes. Ce souci d'indépendance lui façonne une image de reporter courageux et d'interviewer coriace, mais fait aussi de lui un ennemi pour les extrémistes de tous bords. Toujours sur la brèche de l'actualité, partout aux premières loges, le récit épique qu'il fait ici de cinquante ans de bruits et de fureur, mais aussi d'espoirs et de communions, nourris aux informations les plus précises et parfois les plus secrètes, est à la fois une leçon de journalisme et de clairvoyance. Charles Enderlin est l'auteur de nombreux livres sur le conflit israélo-palestinien et, chez Don Quichotte, d'Un enfant est mort, Netzarim, 30 septembre 2000 (2010). Avant-propos de Michel Wieviorka.
Voici le récit captivant du combat des juifs de Palestine depuis la révolte arabe des années 1930 jusqu'à la fondation d'Israël. Un combat qui fut aussi une guerre totale. Notamment à partir de 1944, lorsque les trois organisations paramilitaires juives (Haganah, Stern, Irgoun), après avoir fédéré leurs forces contre l'occupant anglais, lancent des commandos armés contre les postes de police et les bases militaires, détruisent l'hôtel King David, multiplient les attentats en Palestine et à l'étranger. Les Britanniques ripostent par des exécutions et des déportations. En ce temps-là, les têtes de Menahem Begin, d'Yitzhak Shamir et de bien d'autres futurs responsables politiques de l'Etat d'Israël sont mises à prix pour faits de terrorisme. Et après l'indépendance, en mai 1948, ce sont eux que l'on retrouvera logiquement à la pointe du combat contre les forces arabes. Fondé sur une enquête auprès des derniers témoins de cette aventure, sur des sources souvent inaccessibles en français et de nombreux dossiers inédits, ce document éclaire d'un jour décisif un épisode crucial, et pourtant des plus mal connus, de l'histoire contemporaine.
Le procès des sciences humaines et sociales (SIS) semble avoir été rouvert à l'occasion des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, quand plusieurs déclarations publiques ont dénoncé La "culture de l'excuse" qui serait implicite aux tentatives d'explication ou de compréhension du djihadisme portées par ces disciplines. Quelles sont les distinctions à opérer entre comprendre, expliquer, justifier et excuser ? Les causes dissolvent-elles les raisons ? La compréhension exclut-elle le jugement moral ou politique ? faut-il ou non considérer que les explications apportées par les sciences sociales peuvent, à l'image des savoirs psychiatriques, constituer des "circonstances atténuantes" dont les juges, et la société plus largement, auraient à tenir compte ? Comment situer cette condamnation de la "culture de l'excuse" dans l'histoire plus longue des usages politiques des théories des sciences humaines et sociales ? Et plus Largement, dans quelle mesure les sciences humaines et sociales peuvent-elles ou doivent-elles aider à comprendre "l'incompréhensible" ? Telles sont les questions posées par cet ouvrage à partir d'exemples passés et contemporains— La collaboration de scientifiques sous l'occupation nazie, les violences physiques collectives, La radicalisation ou la folie.
Les mouvements sociaux portés par la jeunesse qui ont émergé ces dix dernières années ont remis au goût du Jour une notion considérée comme dépassée : l'honneur. L'honneur évoque, selon les époques, un principe chevaleresque, une passion patriotique ou un terme propre aux populations du bassin méditerranéen. Il tend à s'imposer aujourd'hui comme un concept "brandi" par les individus pour dénoncer les conditions sociales qui les asservissent. Le sentiment d'indignation est d'autant plus fort qu'il répond au désenchantement des individus face au monde qui les entoure : marasme politique, mondialisation, monde de plus en plus rationalisé et tourné vers le profit, absence de perspectives d'avenir... Pour résister à la déchéance sociale et morale qui les guette, les individus vont alors mobiliser "la seule chose qui leur reste", à savoir leur honneur, pour dire "non" aux injonctions de la société marchande et mu corruptions afin de reprendre le contrôle de leur existence. L'honneur semble ainsi acquérir une nouvelle dimension : il cristallise les indignations et insuffle un élan libérateur. Ce sentiment de révolte face à un monde d'injustices gagne de nombreux pays. Dans cet ouvrage issu de sa thèse de sociologie, c'est à la lumière d'interviews avec des jeunes français et turcs que l'auteure s'efforce de cerner l'évolution sociale de la référence à l'honneur, face à des situations qui portent atteinte à la dignité humaine et dont ils souhaitent s'émanciper. Si l'honneur était jusqu'ici empreint de la culture dans laquelle il était invoqué, il semble s'universaliser pour devenir une notion qui fait écho aux souffrances des populations du monde entier.
Face à l'urgence actuelle de changer ce monde. comment lutter et avec qui ? Peut-on se battre comme femme sans trahir sa culture ? Comment s'organiser simultanément en tant que Noir e et prolétaire ? Doit-on vraiment dénoncer à la fois le racisme, le capitalisme et le patriarcat ? Et surtout, quelles solidarités, quelles alliances construire. autour de quels projets ? Imbrication décortique la complexité des identités, des loyautés et des intéréts de chacun-e dans les mouvements sociaux. L'ouvrage présente l'histoire de luttes guerrillères (Salvador), Indiennes-paysannes (mouvement zapatiste au Mexique) ou Noires (Brésil, République Dominicaine, USA). ainsi que les mouvements de femmes, féministes et lesbiennes du continent. Les femmes des Amériques et des Carabes nous tendent un miroir exceptionnel pour mieux comprendre "l'intersectionnalité" à un moment de foisonnement des luttes, parfois déroutant. Partant du quotidien des mouvements pour parvenir à une véritable "science des opprimées", ce livre s'adresse aussi bien au public curieux qu'aux activistes et au monde de la recherche. l
Lorsqu'en septembre 2015, Donald Trump, promoteur immobilier américain haut en couleur, présenta sa candidature à la primaire de l'élection présidentielle de novembre 2016 du côté républicain, très peu furent ceux qui prirent la chose au sérieux. Oui sans doute, Trump était une vedette de la télé-réalité, où ses interventions tonitruantes faisaient pouffer, mais président des Etats-Unis ? Allons donc ! Le Parti républicain se gaussait. Mais il dut très vite déchanter : le bouffon caracolait en tête. Pour Trump, tous les coups étaient permis. Suggérer que le père d'un rival avait trempé dans l'assassinat de Kennedy ? Pourquoi pas ? Il s'agissait de l'emporter et le reste comptait pour peu : les pires habitudes des milieux d'affaires furent ainsi importées dans la sphère du politique. Trump ne l'emporta pas au suffrage universel, mais bien dans le système à deux niveaux d'une élection présidentielle américaine, avec le bénéfice certainement du petit coup de pouce que lui apportèrent diverses officines liées à l'extrême-droite américaine ou dont le siège se trouvait à Saint-Pétersbourg. La victoire de Trump plongea le monde dans la stupeur. La période couverte dans ce premier tome, qui va de la candidature de Trump à la veille de l'inculpation de Michael Cohen, son avocat personnel, est celle de cette stupeur initiale. Les tomes 2 et 3 couvriront la suite : les épisodes d'une chute devenant de jour en jour plus prévisible.