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Le Désir de catastrophe
Jeudy Henri-Pierre
CIRCE
10,00 €
Épuisé
EAN :9782842422981
Impossible de rêver le futur, le seul futur est celui de l'expectative d'un désastre. Le nouveau moralisme ambiant est fondé sur une constante anticipation du pire. Il est stimulé par des injonctions normatives, déclarées pour le Bien de tous. La polyvalence des menaces entretient un état d'alerte grandissant. Se développe alors une " éthique des responsabilités " fondée sur une heuristique de la peur. C'est parce qu'on a peur, qu'on doit être éco-responsable. À l'encontre de l'obsession trop individuelle de la sécurité dans la vie quotidienne, le discours écologique se veut avant tout communautaire. Il fait consensus parce qu'il s'évertue à poser les problèmes de l'avenir à une échelle planétaire et qu'en ce sens, il s'oppose à l'individualisme contemporain. C'est là sa puissance: il fait glisser la peur individuelle dans une peur globale. A l'organisation de la protection qui entraîne un repli sur soi, il oppose l'idéalisme d'une perspective communautaire et crée l'apparence d'une alternative idéologique en rassemblant toutes les aspirations à un contre-pouvoir. Mais on ne reconnaîtra jamais que notre imaginaire est de plus en plus habité par ce " désir de catastrophe " qui demeure inavouable.
La conservation patrimoniale aurait-elle pour finalité secrète de nous préparer à des situations post-catastrophiques? Des Japonais ont construit le plus grand musée de la copie. La plupart des oeuvres du Louvre y sont rassemblées: la culture occidentale est prise en otage pour la protéger d'un péril possible. Rien n'échappe plus au contrôle mondial du patrimoine. La transmission est si bien organisée qu'elle ne peut plus être imprévisible ou accidentelle. Le destin de toute société est-il de se contempler dans le miroir d'un passé toujours revisité? Le devoir de mémoire nous impose la chasse à l'oubli. En ne se mesurant plus qu'à elle-même, la logique de la conservation patrimoniale ne risque-t-elle pas d'actualiser un passé si présent qu'il n'a déjà plus de futur?
Devenant des thérapeutes du social, les sociologues imposent leur conception de la réalité objective. Jamais la société n'a été autant conceptualisée à des fins pragmatiques et gestionnaires. Malgré le renouveau apparent des théories, impulsé par la philosophie analytique et par les sciences cognitives, les sciences sociales naviguent entre un réalisme social et un nominalisme conceptuel. Mais c'est le discours théorique qui finit par façonner la réalité. Qu'en est-il alors de la souveraineté du sujet ? Lorsque la tyrannie des «savoirs experts» l'emporte, que devient l'idée du monde comme jeu des possibles ?.
Dans L'Art d'être grand-père Victor Hugo prenait déjà le parti de ne point suivre les normes qui commandent au modèle social du comportement attendu des grands-parents. Ce n'est pas une démission ni un rejet d'éventuelles responsabilités, mais une façon de rester soi-même en refusant de jouer le rôle d'une "assise génétique". Faut-il que les grands-parents, au nom d'une bienséance de la transmission, se contentent d'être utiles quand il le faut et d'afficher une sérénité morale ? Ainsi le grand-père préfère-t-il retrouver avec ses petits enfants un "état de l'enfance" qui ne l'a peut-être jamais quitté. Il découvre avec eux les jeux de langage qui leur permettent de conquérir leur place dans la société par l'humour de l'apprentissage de la Langue. Profitant surtout des moments à vivre, n'acceptant en aucune façon d'être le représentant de ce qui dure, il partage avec eux la complicité d'une pérégrination dans le temps. L'art de ne pas être grand père est une manière de railler l'esprit de sérieux en apprenant aux petits enfants à voir et à vivre le monde comme un jeu pour laisser perdurer le temps de l'enfance.
Une rue de Londres vers 1750, un café, une librairie et, à l'étage, l'appartement d'un riche négociant... Le jeune Jacob, adepte de la philosophie des Lumières est le précepteur de milord Wambert et de madame de Brindè. Or Milord tombe amoureux de Madame, mais Madame aime en secret Jacob qui ne veut aimer que la paix de l'âme et du coeur afin de rester un homme d'étude. Ajoutons deux artisans qui se disent philosophes, mais savent user surtout de la calomnie, une épouse spirituelle amoureuse du jeu, un chevalier servant qui pratique la satire : toutes ces forces s'allient à la passion déçue du jeune lord pour mettre en péril la vie même de Jacob. Le tout sous le regard d'employés, de marins et de serviteurs qui mènent leur vie sans se mêler de celle des maîtres. Quelles autres forces sont invitées à sauver le jeune philosophe en qui s'incarne, en 1754, un Goldoni lui-même en butte à Venise à des factions rivales ou contraires ?...
Chaque vers est enfant de l'amour" écrivait Marina Tsvétaïéva. Mais si l'exacerbation amoureuse, l'intensité de la passion, est effectivement une des caractéristiques de son oeuvre, ce qui frappe avant tout, au-delà de la liste infinie des "muses" masculines ou féminines, c'est qu'elle n'est que très peu assimilable à la poésie amoureuse, classique ou moderne. Il s'agit non pas tant de chanter, célébrer, sanctifier l'objet de sa passion, son propre sentiment, de mettre en scène l'épiphanie de l'amour ou la souffrance de la séparation, que de fonder sa poésie, donc son être même, sur un "absolu de l'amour" antérieur au monde et qui trouve sa plus parfaite expression dans le langage fondateur. La poétique de la rupture, propre à Tsvétaïéva, déterminait elle-même dans une grande mesure son comportement amoureux. Le traducteur s'est par conséquent efforcé de restituer les articulations sémantico-prosodiques de cette "étreinte de poésie" qui, lorsqu'elle aura reflué, ne pourra déboucher que sur la mort. "Puisque j'aurai pu cesser d'écrire des poèmes, je pourrai aussi un beau jour cesser d'aimer. Alors, je mourrai. Et ce sera bien sûr un suicide, car mon désir d'amour est tout entier désir de mort", avait-elle consigné dès mars 1919 avec une précision cliniquement prémonitoire. Marina Tsvétaïéva, un des plus grands poètes russes, avait choisi l'exil en 1922 puis était rentrée en Union Soviétique dix-sept ans plus tard, avant de se pendre à une vieille poutre le dernier dimanche du mois d'août 1941.
Pour qui chercherait ici des définitions de la modernité, la lecture sera décevante. L'histoire du siècle passé, celle que pour l'instant nous vivons (mais savons-nous ce que nous vivons ? avons-nous la moindre idée de ce qui se fomente ?), ont donné d'autres significations à ce qui, par exemple, pour Rimbaud précisément, se jouait dans l'ordre de l'" inouï, du fulgurant, de l'illuminant ". D'autres idées sur ce qui peut être appelé " commencement " se sont frayé, se frayent leur chemin. Elles les discernent, ces commencements, comme plus dispersés, plus dissimulés, moins spectaculaires, et surtout, tributaires de la répétition, du ressassement, parfois de l'après-coup de mornes rabâchage. Tout dans ce numéro, sans en faire systématiquement la critique, est à côté des idées qui ont cours sur la modernité et la post-modernité. L'inattendu se révèle véritablement inattendu, sans tambours ni trompettes, la plupart du temps en marge du champ officiel de la pensée, et parfois du champ social de l'innovation. C'est, pour nous, de ce côté que sont les surprises.