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L'air cicatrise vite
Giovannoni Jean-Louis
UNES
16,00 €
Épuisé
EAN :9782877042017
Le monde est peuplé d'ombres, les nôtres pour la plupart. Nous le traversons, nous déchirant dans l'air qui se referme si vite derrière nous. Notre existence est une succession de disparitions, celles de nos gestes, de nos respirations, de nos mots. Tout ce que nous formulons est immédiatement effacé. Nous n'avons d'appui sur rien, coincés à l'intérieur de ces disparitions, incapables de rien retenir. L'air cicatrise vite est un livre fantomatique, Jean-Louis Giovannoni est allé en chercher la trace dans ses carnets inexploités, écrits entre 1975 et 1985. On y retrouve les obsessions fragmentées présentes dans Garder le mort (1975), Les mots sont des vêtements endormis (1983), ou Ce lieu que les pierres regardent (1984), mais ici hissées à un point de transparence inédit. Il s'agit de trouver un lieu, un espace respirable. Le monde est plein de son plein, s'engouffre partout, dans nos vides, nos insuffisances, et tout est invisible et nous hante, jusqu'au silence. On voudrait tendre les bras, les autres sont toujours dehors, toujours trop loin, et même les objets sont des absences, même les objets rêvent à notre place. On cherche à tenir bon, contre les murs, contre la multitude évanouie qui s'agite en nous, nous repousse et nous contient, sans identité. Et pourtant nous ne disparaissons pas dans cette fluidité de la perte qui nous échappe, il reste notre présence dans l'air malgré les disparitions successives de nos agitations de vivre ; "seule la perte laisse des traces".
L'écriture de Jean-Louis Giovannoni accompagne depuis toujours le parcours d'artistes plasticiens. Son oeuvre y trouve une aspiration, un mouvement d'envol à contrepied de la solitude habituelle de l'auteur. Il s'agit ici de tenter une greffe, de peindre avec des mots un langage commun ; dans le geste de l'autre interroger ce qui en soi s'agite et se lève. Issue de retour rassemble des textes écrits entre 1993 et 2013, composés pour des artistes tels que Gilbert Pastor, Yves Berger, Stéphanie Ferrat, Marc Trivier, Vincent Verdeguer... artistes compagnons de parcours de l'auteur dont l'exigence de la démarche et la variété souligne l'extraordinaire attention et sensibilité que porte Jean-Louis Giovannoni pour les mouvements artistiques de son temps. Livre de passerelles donc, et livre de la création, de la venue au monde et de la venue au langage, Issue de retour, qui s'ouvre sur un texte magistral, Chantonner contre la peur, véritable genèse de la naissance à la poésie, embrasse le parcours d'un des poètes les plus précis et important de notre temps.
La multitude invisible sépare les êtres, restitue chacun à sa réclusion. Jean-Louis Giovannoni travaille depuis toujours sur cette notion de séparation et de réclusion, qui trouve dans ce journal, débuté au printemps 2020, un ancrage dans le réel. Comme si la réalité soudaine à laquelle le monde se trouvait confronté s'ajustait au monde littéraire de Giovannoni. Un journal, mais un journal fragmentaire, morcelé, d'abord tenu au cours des longues journées de confinement, puis continué pendant plus d'un an. Giovannoni depuis toujours essaie l'espace comme on essaie un vêtement. Est-il à la bonne mesure ? Est-on trop serré dedans ? Quelle est notre aisance, notre liberté de mouvement ? Il touche les murs, le plafond, arpente les couloirs en boucle, sort sur son balcon. Petit à petit naît le besoin de repousser l'espace, d'agrandir les murs, il regarde les photographies qui deviennent plus grandes que la réalité, les meubles immobiles, les fantômes qui peuplent les appartements : la vie se renverse, "je ne fais que déplacer de l'immobile en moi" dit-il. Il se met à parler aux objets devenus les seuls compagnons. Il parle même aux pierres, les écoute respirer. Il parle à ses vêtements, il s'installe dans sa penderie. Il parle aux portes qu'il n'ose pas toucher. Bruit de fond de la télévision, ou de pas dans l'immeuble, murmures, légers mouvements de rideaux : chaque son semble s'amplifier à l'oreille alerte, attentive, en attente. A l'écoute des voix du monde qui donnent des nouvelles du large et de la mer qui se déplace dans l'imagination. Il reste de longs moments devant le paysage statique de la rue, à attendre "la compagnie des oiseaux" . Il regarde ce qui change, ce qui se déplace, ce qui disparaît. Il compte les morts. Jour après jour, la ville s'efface à force de ne plus être visible, rue après rue, quartier après quartier. Tout disparaît dans notre dos. Le Grand vivier est le livre de l'air qui circule entre les hommes et les choses arrêtées, et Giovannoni dépeint une humanité prise dans la résine comme les insectes, alors que partout le printemps pousse sa germination. "Peut-être y a-t-il dans l'air des frontières à ne pas dépasser" , dans cette vie entourée de monstres invisibles qui nous dévorent et de fantômes qui nous habitent, brutalement confrontés à notre intériorité, à la porosité de notre corps aux infections, aux maladies qui pullulent et prolifèrent en nous : humanité consommable abandonnée à la voracité de l'invisible. Et quand à nouveau sortir devient possible, que l'on redécouvre la rue, que l'on repousse la limite des quartiers, que l'on retrouve la parole, on retrouve aussi un monde qui s'était habitué à notre absence. Qu'est-ce qui circule dans un monde débarrassé des hommes ? L'air, l'espace laissé vacant, mais l'espace sans hommes n'est pas vide pour autant. Dans l'intervalle on a diminué, on a perdu de soi, on ne sait pas bien quoi. On a beau retrouver l'extérieur, "si on sort, on ne sort pas de soi" . La pandémie est un monde giovannonesque, qui révèle et rassemble toutes les obsessions que l'auteur creuse depuis Les mots sont des vêtements endormis (1983) jusqu'à Sous le seuil (2016) - le rapport à l'espace, le virus incontrôlable des mots, les germinations, les vies exogènes qui grouillent en soi, l'impossibilité de sortir de ses pas. Le Grand vivier est un livre qui se referme comme un requiem, dans un éternel adieu aux morts qu'on ne finit jamais de quitter : "le monde est vide" sans les fantômes.
Qu'est-ce qui se dissimule sous le seuil ? Réalités nichées dans les interstices, vies minuscules qui se tiennent à côté de nous, imperceptibles et silencieuses. Nuisibles, envahisseurs, Jean-Louis Giovannoni explore l'espace de nos rejets en une succession de tableaux où la vie des insectes et celle des hommes sont posées sur un même plan. Il se déploie une vision superfocalisée de nos mondes intérieurs, qui fourmillent de ce qu'on refuse de voir, par dégoût ou par peur d'une vermine, de la lente décomposition du temps qui passe. Dans cette dilution de l'identité, où toutes vies ont même valeur, depuis l'araignée qui tisse sa toile à la blatte qui pond ses oeufs, en passant par les coïts juxtaposés de jeunes adolescents et de mantes religieuses, le texte peu à peu déplace de façon bouleversante notre rapport aux limites de notre incarnation. Nos gestes n'ont pas plus de sens au final que celui de ces nuisibles qui semblent agir par pur instinct, et leur violence, leur rapport à la mort, peut-être plus doux que le nôtre, ne se débarrasse pourtant jamais de la cruauté. Dans ce récit polyphonique, Jean-Louis Giovannoni déplie notre conscience du vivant, développe le tableau sans morale d'existences multipliées.
Six mois durant, le narrateur se rend presque quotidiennement dans la station de métro Saint-Lazare à Paris, avec le projet d'y noter et détailler le mouvement des foules. La méthode se veut rigoureuse, l'approche : scientifique. Le résultat est une dérive folle, une accumulation de chiffres. Il s'agit du relevé, jour après jour, du nombre de corps, puis de bras, d'orteils, d'ongles, de cheveux, qui traversent, arpentent et hantent les tunnels souterrains, jusqu'à la poussière. Et si on allait jusqu'à mesurer les courants d'air, peser les gestes de chacun ? Ce n'est pas une étude, mais une perte, une divagation sans sol, l'angoisse d'un homme qui cherche à rassembler les morceaux de lui-même, éparpillés et dissous dans les couloirs de "l'Echangeur" . Ce journal est celui d'un homme qui creuse en lui des tunnels pour y perdre la foule qui l'habite, son propre attroupement humain. Il arpente ce dédale : en pure volatilisation ? Avec cette fièvre de nommer, de recueillir, à chaque échelle, chaque épaisseur et entre les lignes, une preuve tangible de présence, pour ne pas disparaître. Il déplie les géographies, le dehors et le dedans, les os et les membres. Il dresse un constat, un décompte, une carte, dans une tentative de précision contre la confusion qui le submerge dans les passages de l'échangeur souterrain. Il cherche à tracer le contour, à définir les limites de notre réalité. Plus on avance dans ce journal à la fois autoritaire et inquiet, qui échafaude des certitudes pour se rassurer, pour affirmer un visage solide contre les courants d'air, plus on pénètre profondément les strates successives de la dispersion dans le nombre. Nous sommes victimes de nos dispersions, "les gens changent de corps sans prévenir" , notre identité est mouvante, il y a un trou dans le tissu, par où passent et prolifèrent tous les possibles. On rapporte le visage des autres chez soi. Les membres ont leur vie propre, leur gestuelle et leur caractère. La réalité devient élastique. On traverse des corps, migrants perpétuels d'une humanité bourdonnante et diffuse. Dans le "silence de la matière" , on ne traverse rien sans perte. Et nous voici soudain indéfinis, poreux, décomposés : perdus. Qui sommes-nous ? Des monstres sous-jacents, des monstres invisibles, des particules de poussière.
Un homme se met en route pour un lieu qu'il ne connaît pas. Un autre revient. Un homme arrive dans un lieu sans nom, sans indication pour lui dire où il est. Un autre décide de revenir. Un homme écrit des lettres de nulle part, depuis l'espace blanc qui s'est ouvert dans son esprit. Les lettres n'arrivent pas à destination. Les lettres ne sont jamais envoyées.
Sharif Solmaz ; Hanea Raluca Maria ; Heusbourg Fra
Pour ceux qui l'ont vécue, une guerre n'est jamais terminée, toute image mentale lui doit quelque chose, sans elle les images des êtres n'ont pas d'ancrage. Solmaz Sharif embrasse l'histoire récente : la guerre Iran-Iraq, les attaques américaines au Moyen-Orient, Guantanamo... , parce que c'est avant tout son histoire. Née en exil, elle cherche à la fois sa mémoire et son foyer et la guerre est comme un lien naturel au monde. "Mire" est un tableau virtuose de poèmes, de listes, de fragments et de séquences, Sharif rassemble les récits éparpillés de sa famille plongée dans des conflits qui la dépassent mais la plongent dans la destruction. Livre en errance, en migration permanente, en quête d'abri, d'une femme qui n'est chez elle nulle part, qui mesure la distance qui la sépare des êtres perdus. Dialogue morcelé avec des images, Solmaz Sharif nous force à regarder les morts en face, les cadavres d'écoliers, les civils bombardés, les mosquées détruites, le poids de chaque homme. Elle nous force à identifier les corps inertes de notre histoire. "Mire" est saturé par la violation constante de l'intimité, les fouilles au corps, les intrusions policières, les mises sur écoute, les ségrégations. En sécurité nulle part, que ce soit dans le présent ou dans les souvenirs, le rêve américain est une solitude et une déception, avec des uniformes prêts à enfoncer votre porte à chaque instant. Sharif montre aussi comment la violence s'exerce contre le langage. Elle injecte dans son livre des mots tirés du Dictionnaire Militaire Américain ; qui viennent faire exploser le rapport à l'autre, elle expose les euphémismes dévastateurs utilisés pour stériliser la langue, contrôler ses effets et influencer notre résolution collective. Il s'agit de vivre avec "le langage qu'ils ont fait de notre langage", dans l'abîme qui sépare les individus que nous sommes des histoires racontées. Que faut-il tirer de l'abîme pour faire exister son histoire, ses proches emprisonnés et disparus ? Où peut-on porter son histoire dangereuse car sensible comme un champ de mines, précise comme un dictionnaire de termes qui désignent des mises à mort dans l'intervalle de la mire à l'écran, l'ordre de tirer et l'impact. Mais Un élan de survie, une sensualité limpide nous signalent la présence d'une conscience lumineuse, un étonnant apaisement.
José Angel Valente appartient par son âge à ce qu'il est convenu d'appeler la génération de l'après-guerre civile - la troisième, pour être précis ; autrement dit cette génération de poètes qui publient leurs premiers livres dans les année 50 au moment où naissent les "novisimos", les "tout nouveaux", qui arrivent à maturité aujourd'hui. C'est dire sa position charnière dans le panorama de la poésie espagnole de ce siècle." Jacques Ancet..."Situé au carrefour de la philosophie et de l'histoire, de la poésie et de la prose, très à l'écoute des voies ouvertes par la musique et la peinture, l'écriture de José Ángel Valente est une des plus vastes et des plus profondes de la littérature estpagnole contemporaine." G. de Cortanze..."José Ángel Valente, un des grands poètes du siècle, mystique, mystique de l'immanence, héritier de la tradition espagnole, nous conduit en ces chemins de l'indicible, il nous rapproche du vide, du rien (...), il ouvre ces chambres d'une interminable clarté voilée." Gaspard Hons