Comment se manifeste, ces trente ou quarante dernières armées, la dimension intimiste des oeuvres fantastiques ? Que nous disent ces univers de notre vie secrète ? Inversement, pourquoi les créations évoquant les recoins de la conscience, la sphère familiale etc. ont-elles recours à des effets fantastiques ? Parcourant ce territoire aux confins de l'intime et du fantastique, où figurent des auteurs aussi différents que Julio Cortazar, Antonio Tabucchi, Carole Martinez, Bertrand Bergeron, Christoph Ransmayr, Ismail Kadaré ou Andreï Bitov, les études ici réunies s'intéressent à la reprise et au renouvellement des représentations traditionnelles des monstres intérieurs (gothiques, romantiques, voire symbolistes). Elles débusquent volontiers des monstres étrangement historiques, et le schéma récurrent de la hantise, avec celui, corollaire, de l'impossible accès au passé, semble traduire un rapport incertain à l'Histoire et un vacillement des représentations collectives. On découvre alors que la subjectivité mise en cause dans le fantastique intérieur est fréquemment non pas repliée sur elle-même, mais mystérieusement reliée aux autres, dans les communautés familiales, nationales et même au-delà des frontières. D'une conscience à une autre, ce volume d'Otrante tente de caractériser l'implication émotionnelle, voire inconsciente, de l'auteur et du lecteur, que l'on peut définir d'un point de vue psychanalytique mais aussi comme plaisir intellectuel d'un type particulier (goût pour l'indétermination ou le vertige interprétatif).
On peut voir au musée du Louvre une foule d'Apollons et de Dianes chasseresses. Les parcs, les jardins publics sont peuplés d'Hercules et on ne compte plus les tragédies, les opéras, les sonnets, les romans qui racontent les histoires de Phèdre ou d'Andromaque, d'Hippolyte ou d'Iphigénie, d'Electre ou d'Amphitryon. Et s'il nous prend l'envie de contempler un ciel étoilé, c'est pour y épeler les noms de Cassiopée ou d'Andromède, d'Orion ou du Centaure. Du reste, il n'est pas nécessaire d'aller si loin, ni si haut : le fil d'Ariane, les écuries d'Augias, le cheval de Troie, le talon d'Achille ou un président jupiterien, sont présents jusque dans nos locutions les plus courantes. La mythologie grecque est omniprésente, mais la connaissance que nous pouvons en avoir est le plus souvent fragmentaire et peu précise. Bref, nous aurions bien besoin d'être guidés dans ce labyrinthe. Pour éclairer cet héritage, les mythes grecs sont ici regroupés par grands cycles, expliqués et analysés. Chaque mythe nous est simplement raconté, puis sont présentés les textes qui nous l'ont transmis. Enfin – et c'est là sans doute une des parties les plus originales de son livre – Ariane Eissen explore la postérité du mythe, les diverses lectures qui en ont été faites et leur utilisation dans les époques modernes, depuis le Moyen Age jusqu'à l'époque contemporaine.
Résumé : Dans le train qui l'emportait vers le camp de Majdanek, une petite fille de neuf ans leva les yeux vers son père et dit "Est-ce qu'il y aura des écoles et des terrains de jeu comme il y en a chez nous, papa ? - Est-ce qu'il y aura beaucoup d'autres enfants ? ". Plus de un million d'enfants juifs sont morts durant l'holocauste. Jamais pourtant, dans les ghettos, ni même aux portes des fours crématoires, ils n'ont cessé de jouer, inventant de nouveaux jeux, nourrissant leur imagination des horreurs qui les entouraient, ou au contraire évadant loin des fils barbelés. Fondé sur des documents inédits, des journaux intimes, des interviews de survivants, la remarquable enquête de George Eisen révèle comment enfants et adultes utilisèrent le jeu comme un moyen de survie dans un monde qui devenait fou La vie - ces enfants en jouant, le montrent avec éclat - ne rend les armes qu'une fois le massacre perpétré. Face à la mécanique de la mort mise au point par les nazis, le jeu des enfants permit de sauvegarder en eux l'humanité. Le livre de George Eisen interdit toute amnésie. Il nous rappelle que les enfants, aujourd'hui comme hier, sont les victimes impuissantes de toutes les guerres.
Ce livre (précédemment paru dans la collection "Sujets") envisage tous les mythes grecs, ordonnés par grands cycles, aussi bien par leur présence dans la littérature antique que dans notre héritage littéraire et culturel.
Le philosophe Charles Appuhn s'est adonné à l'ingrate lecture de la "Bible du peuple allemand" , selon l'auréole de la propagande officielle de 1933 car Mein Kampf offre une vue sans égal non pas seulement sur Hitler, mais sur l'idéologie et les projets politiques de l'hitlérisme. La "destruction des Juifs d'Europe" (selon le titre que Raul Hilberg donna à la somme qu'il consacra à cette destruction) n'est pas seule à y être programmée mais de façon fanatiquement répétée, celle de l' "ennemi de toujours" , la France. Quant à l'Est et aux peuples Slaves, le sort que Hitler annonce constituer également une nécessité vitale pour l'Allemagne, revient à les anéantir aussi afin que la population allemande puisse s'approprier leurs territoires (Drang nach Osten). Il s'agit bien, là ou jamais, de ce que Alexandre Koyré a appelé dans ses Réflexions sur le mensonge une "conspiration en plein jour" . La traduction et la présentation des extraits les plus "significatifs" , selon les termes de Charles Appuhn permettent de disposer en France dès 1933 de cent soixante-dix pages lumineuses en lieu et place des quelque huit cents pages de l'allemand verbeux de Hitler. Aussi bien, il faut y insister, cet Hitler par lui-même est en France la première divulgation autorisée. Elle ne sera interdite qu'en 1943. Sans entrer dans le labyrinthe des avatars éditoriaux, l'originalité courageuse de l'éditeur Jacques Haumont apparaît d'autant mieux qu'en 1933 on disposait certes de nombreux articles en français consacrés au parti national-socialiste, à la montée du nazisme et à la politique allemande, en général tout en ignorant ce manifeste nazi qu'est Mein Kampf. Rappelons que le premier volume, dans lequel Hitler se livre à son autobiographie, fut publié à Munich en 1925, suivi en 1926 du second qui, cette fois, expose les idées et le programme hitlériens. Or, Hitler, en accord avec Eher Verlag, son éditeur, en interdit toute traduction française.
Qui était vraiment Gustave Flaubert ? On le savait en proie à de grandes contradictions, mais qui aurait pu dire que cette critique permanente de la Bêtise, cette souffrance de l'écrivain à la tâche, cette obsession du style étaient le résultat de névroses, d'un rapport des forces psychiques entre revendications pulsionnelles et inhibitions ? Et si la "grande synthèse" poétique à laquelle il aspirait tant n'était que le regret ou le constat de l'absence d'un Moi unifié ? Patrick Mathieu, en étudiant la Correspondance et les oeuvres de Flaubert, nous fait découvrir un auteur en constant décalage avec lui-même, jouant double-jeu dans le théâtre de la vie, et dont la souffrance affichée, revendiquée, n'est pas qu'artistique : elle puise ses origines au fond de son être, dès son plus jeune âge, dans un dégoût permanent de la vie qu'il tentera difficilement de masquer avec sa "marotte" , la littérature. C'est que Flaubert porte en lui le faix de secrets, selon lui "indisables" , de nature sexuelle, et il a choisi de les révéler de façon cryptée par le biais de la médiation littéraire : pour ce faire, il portera publiquement une autre croix, celle de la Littérature, maîtresse exigeante, fondant ainsi malgré lui le nouveau mythe de l'écrivain dévoué au labeur du style et vivant en martyr la Passion de l'Art.
Faye Emmanuel ; Lassègue Jean ; Rastier François ;
Bien au-delà de la seule philosophie, le débat à Davos en 1929 entre Cassirer et Heidegger a marqué l'histoire des idées. Il a même donné naissance à des récits passablement légendaires qui négligeaient le contexte historique précis. Un nouveau regard s'impose, à la lumière des oeuvres publiées depuis lors. Les vingt-cinq tomes de l'édition allemande de référence de Cassirer ne sont disponibles que depuis 2007. S'y s'ajoutent les dix-sept tomes du Nachlass depuis 2017. Des 102 volumes de la Gesamtausgabe de Heidegger, édition de référence mais sans garantie scientifique, moins d'une dizaine reste programmée, mais d'ores et déjà la publication des cinq premiers volumes des Cahiers noirs a permis d'engager une relecture critique de l'ensemble. C'est donc à présent seulement que l'on peut véritablement évaluer les projets contrastés des deux auteurs. Leurs enjeux intéressent notamment le statut de la rationalité et des sciences, en particulier celles de la culture, aussi bien que le statut de la technique parmi les formes symboliques. Et tout autant, l'opposition entre la démocratie et la théologie politique ; entre la légitimité du cosmopolitisme et l'ontologie identitaire ; enfin, entre la possibilité même d'une éthique ou son rejet de principe. Tous ces thèmes contradictoires exigent aujourd'hui une révision critique, non seulement rétrospective, mais aussi ancrée dans le présent. Car au-delà même de la philosophie, des courants de pensée et des forces politiques en Europe et dans le monde poursuivent ces deux voies qui s'opposent aujourd'hui.