La mort de Fourier, en 1837, entre ses pots de fleur et ses chats, n'a pas fait grand bruit. Qui s'intéressait à lui ? Quelques disciples. Et puis, bientôt, un certain Marx et un nommé Engels. De ce "Fourier obscur", prophétise Hugo, "l'avenir se souviendra". Le Voyant n'avait pas mal vu. Alors que tant de spectres sont devenus des fantômes, s'il en est un qui hante encore l'Europe, c'est bien celui de Charles Fourier ! Visionnaire sans égal, atopique bien plus qu'utopique, si Fourier nous revient aujourd'hui, c'est évidemment comme autre. Ses oeuvres complètes sont rééditées, des écrits inédits paraissent, des thèses, des essais lui sont consacrés. Il est réinventé comme féministe, théoricien queer ou écologiste radical. On avait pris l'habitude de tronçonner son oeuvre : métaphysique ; critique de la civilisation, de sa morale et de sa politique ; projets économiques ; utopies sexuelles, etc. Mais chez Fourier tout se tient. C'est ce que montrent les contributions réunies ici en hommage à l'infatigable écrivain, penseur et poète de ce que René Schérer a appelé la "contestation globale"
Après quelques décennies d'oubli relatif, le nom de Raymond Ruyer (1902-1987) circule à nouveau. Néo-finalisme, son grand livre de 1952 longtemps épuisé, figure cette année au programme de l'agrégation de philosophie. La publication d'un inédit, L'Embryogenèse du monde et le Dieu silencieux, témoigne d'une oeuvre qui traverse en diagonale tous les domaines du savoir : de la neurobiologie à la théologie rationnelle en passant par la psychologie de la perception, la physique quantique, la théorie de l'information, la pensée utopique. Deleuze, Merleau-Ponty ou Canguilhem n'avaient pas attendu le succès public de La Gnose de Princeton pour saluer l'audace et l'originalité d'une métaphysique qui n'hésite pas à ranimer les "grandes questions" à côté des plus techniques. Le dossier réuni par Critique présente quatre perspectives complémentaires sur une oeuvre à la fois séduisante et complexe. André Conrad livre les clés qui ouvrent les portes du système, tandis qu'Anne Sauvagnargues propose une lecture critique de certains de ses aspects les plus problématiques. Jean-Claude Dumoncel brosse le portrait inattendu d'un Ruyer structuraliste avant l'heure. Enfin, un entretien avec Fabrice Colonna offre un éclairage biographique et philosophique sur la trajectoire d'un penseur à bien des égards inclassable.
Il était une fois" : c'est ainsi que commencent les histoires. Mais, dès que s'introduisent d'autres voix, d'autres lieux, d'autres lignes d'actions, il faut bien poursuivre par un "pendant ce temps". "Pendant ce temps", donc, les êtres continuent à vivre, à agir, à durer. Ils coexistent. Le cinéma l'exprime bien à travers le montage alterné, qui est un de ses ressorts narratifs les plus efficaces : les flux de durée s'y raccordent de loin en loin pour donner l'illusion du simultané. Relayé par la vidéo, installé sous toutes ses formes, le septième art doit désormais compter avec un foisonnement d'écrans et d'interfaces, mais aussi avec de nouveaux procédés de transmission en temps réel qui livrent au tout-venant, comme au spectateur des galeries et des salles de musée, des flux d'images animées composant une temporalité multicouche, littéralement spatialisée : des images-volumes. Le flux est d'ailleurs une métaphore trop grossière : il fait oublier que les images ne se contentent pas de défiler ou de glisser les unes star les autres mais coexistent aussi selon des voies étranges, dans un monde plein d'angles morts, de déphasages, de doublures et de faux raccords. C'est cette texture des images, envisagées selon leur connexion ou le nexus qu'elles composent, qu'on se propose d'examiner dans les parages du cinéma, de la vidéo et de l'art contemporain. De Vertigo à Matrix ou à la série 24, du constructivisme aux pratiques des locative media en passant par Marcel Duchamp et Dan Graham, enfin de Bergson à Deleuze et d'Einstein à Virilio, ce livre est finalement un essai de philosophie appliquée : une introduction concrète à la cosmologie des images disloquées.
En philosophie, l'impossible a un nom : c'est, depuis Kant, la "chose en soi". La notion n'a pas bonne presse. A peine introduite, elle a connu un discrédit durable. Curieuse idée en effet que celle d'une réalité reconnue comme inconnaissable sans être pour cela impensable. Et pourtant, la chose en soi résiste et ne cesse de revenir sous diverses dénominations : "matière", "facticité", "résistance", "inconstructible", etc. Aujourd'hui encore, son idée hante les débats, du côté de la philosophie comme des sciences de la nature ou de l'anthropologie, chez les métaphysiciens comme chez les philosophes les plus réalistes. Il fallait donc la traiter pour de bon : c'est chose faite avec cette compilation, qui regroupe parmi les plus grands noms de la philosophie contemporaine afin de régler cette question qui touche à l'absolu, donc à toute pensée.
Classeurs classés par leurs classements, les sujets sociaux se distinguent par les distinctions qu'ils opèrent - entre le savoureux et l'insipide, le beau et le laid, le chic et le chiqué, le distingué et le vulgaire - et où s'exprime ou se trahit leur position dans les classements objectifs. L'analyse des relations entre les systèmes de classement (le goût) et les conditions d'existence (la classe sociale) qu'ils retraduisent sous une forme transfigurée dans des choix objectivement systématiques ("la classe") conduit ainsi à une critique sociale du jugement qui est inséparablement un tableau des classes sociale du jugement qui est inséparablement un tableau des classes sociales et des styles de vie. On pourrait, à titre d'hygiène critique, commencer la lecture par le chapitre final, intitulé Eléments pour une critique "vulgaire" des critiques "pures", qui porte au jour les catégories sociales de perception et d'appréciation que Kant met en oeuvre dans son analyse du jugement de goût. Mais l'essentiel est dans la recherche qui, au prix d'un énorme travail d'enquête empirique et de critique théorique, conduit à une reformulation de toutes les interrogations traditionnelles sur le beau, l'art, le goût, la culture. L'art est un des lieux par excellence de la dénégation du monde social. La rupture, que suppose et accomplit le travail scientifique, avec tout ce que le discours a pour fonction ordinaire de célébrer, supposait que l'on ait recours, dans l'exposition des résultats, à un langage nouveau, juxtaposant la construction théorique et les faits qu'elle porte au jour, mêlant le graphique et la photographie, l'analyse conceptuelle et l'interview, le modèle et le document. Contre le discours ni vrai ni faux, ni véritable ni falsifiable, ni théorique ni empirique qui, comme Racine ne parlait pas de vaches mais de génisses, ne peut parler du Smig ou des maillots de corps de la classe ouvrière mais seulement du "mode de production" et du "prolétariat" ou des "rôles" et des "attitudes" de la "lower middle class", il ne suffit pas de démontrer ; il faut montrer, des objets et même des personnes, faire toucher du doigt - ce qui ne veut pas dire montrer du doigt, mettre à l'index - et tâcher ainsi de forcer le retour du refoulé en niant la dénégation sous toutes ses formes, dont la moindre n'est pas le radicalisme hyperbolique de certain discours révolutionnaire.
Il y a le stigmate d'infamie, tel la fleur de lys gravée au fer rouge sur l'épaule des galériens. Il y a les stigmates sacrés qui frappent les mystiques. Il y a les stigmates que laissent la maladie ou l'accident. Il y a les stigmates de l'alcoolisme et ceux qu'inflige l'emploi des drogues. Il y a la peau du Noir, l'étoile du Juif, les façons de l'homosexuel. Il y a enfin le dossier de police du militant et, plus généralement, ce que l'on sait de quelqu'un qui a fait ou été quelque chose, et "ces gens-là, vous savez..." Le point commun de tout cela ? Marquer une différence et assigner une place : une différence entre ceux qui se disent "normaux" et les hommes qui ne le sont pas tout à fait (ou, plus exactement, les anormaux qui ne sont pas tout à fait des hommes) ; une place dans un jeu qui, mené selon les règles, permet aux uns de se sentir à bon compte supérieurs devant le Noir, virils devant l'homosexuel, etc., et donne aux autres l'assurance, fragile, qu'à tout le moins on ne les lynchera pas, et aussi l'espoir tranquillisant que, peut-être, un jour, ils passeront de l'autre côté de la barrière.
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.
L'espace lisse, ou Nomos : sa différence avec l'espace strié. - Ce qui remplit l'espace lisse : le corps, sa différence avec l'organisme. - Ce qui se distribue dans cet espace : rhizome, meutes et multiplicités, - Ce qui se passe : les devenirs et les intensités. - Les coordonnées tracées : territoires, terre et déterritorialisations, Cosmos. - Les signes correspondants, le langage et la musique (les ritournelles). - Agencement des espaces-temps : machine de guerre et appareil d'Etat. Chaque thème est censé constituer un "plateau", c'est-à-dire une région continue d'intensités. Le raccordement des régions se fait à la fois de proche en proche et à distance, suivant des lignes de rhizome, qui concernent les éléments de l'art, de la science et de la politique.