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Critique N° 786, Novembre 2012 : Bruno Latour ou la pluralité des mondes
During Elie ; Jeanpierre Laurent
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Épuisé
EAN :9782707322647
Bruno Latour est infatigable. De la fabrique des faits scientifiques ou des objets techniques à l'ethnopsychiatrie, en passant par la religion, le droit, la politique ou les récents débats sur le changement climatique, aucun domaine du savoir et des pratiques ne lui est étranger. Depuis plus d'un quart de siècle, son ambitieux programme d'une anthropologie des "Modernes" lui fait parcourir dans toute son extension le "plurivers" où l'humanité invente son destin - monde bigarré, plein de hiatus, de malentendus et de controverses. En "diplomate" attentif à la pluralité réelle des intérêts, des valeurs, mais aussi des modes d'existence, il ne se contente pas de décrire les points de tension ; il entend les traiter en convoquant à la table des négociations le savant et le schizophrène, l'économiste et le militant écologiste, et pourquoi pas les non-humains avec les humains. C'est du moins ce qu'annonce sa vaste Enquête sur les modes d'existence, tout récemment parue. Le dossier que nous lui consacrons en cerne les enjeux aux confins de l'anthropologie et de la métaphysique, avec des articles de Mathieu Hauchecorne et de Patrice Maniglier, complétés par un entretien inédit avec Bruno Latour.
La mort de Fourier, en 1837, entre ses pots de fleur et ses chats, n'a pas fait grand bruit. Qui s'intéressait à lui ? Quelques disciples. Et puis, bientôt, un certain Marx et un nommé Engels. De ce "Fourier obscur", prophétise Hugo, "l'avenir se souviendra". Le Voyant n'avait pas mal vu. Alors que tant de spectres sont devenus des fantômes, s'il en est un qui hante encore l'Europe, c'est bien celui de Charles Fourier ! Visionnaire sans égal, atopique bien plus qu'utopique, si Fourier nous revient aujourd'hui, c'est évidemment comme autre. Ses oeuvres complètes sont rééditées, des écrits inédits paraissent, des thèses, des essais lui sont consacrés. Il est réinventé comme féministe, théoricien queer ou écologiste radical. On avait pris l'habitude de tronçonner son oeuvre : métaphysique ; critique de la civilisation, de sa morale et de sa politique ; projets économiques ; utopies sexuelles, etc. Mais chez Fourier tout se tient. C'est ce que montrent les contributions réunies ici en hommage à l'infatigable écrivain, penseur et poète de ce que René Schérer a appelé la "contestation globale"
Il était une fois" : c'est ainsi que commencent les histoires. Mais, dès que s'introduisent d'autres voix, d'autres lieux, d'autres lignes d'actions, il faut bien poursuivre par un "pendant ce temps". "Pendant ce temps", donc, les êtres continuent à vivre, à agir, à durer. Ils coexistent. Le cinéma l'exprime bien à travers le montage alterné, qui est un de ses ressorts narratifs les plus efficaces : les flux de durée s'y raccordent de loin en loin pour donner l'illusion du simultané. Relayé par la vidéo, installé sous toutes ses formes, le septième art doit désormais compter avec un foisonnement d'écrans et d'interfaces, mais aussi avec de nouveaux procédés de transmission en temps réel qui livrent au tout-venant, comme au spectateur des galeries et des salles de musée, des flux d'images animées composant une temporalité multicouche, littéralement spatialisée : des images-volumes. Le flux est d'ailleurs une métaphore trop grossière : il fait oublier que les images ne se contentent pas de défiler ou de glisser les unes star les autres mais coexistent aussi selon des voies étranges, dans un monde plein d'angles morts, de déphasages, de doublures et de faux raccords. C'est cette texture des images, envisagées selon leur connexion ou le nexus qu'elles composent, qu'on se propose d'examiner dans les parages du cinéma, de la vidéo et de l'art contemporain. De Vertigo à Matrix ou à la série 24, du constructivisme aux pratiques des locative media en passant par Marcel Duchamp et Dan Graham, enfin de Bergson à Deleuze et d'Einstein à Virilio, ce livre est finalement un essai de philosophie appliquée : une introduction concrète à la cosmologie des images disloquées.
En philosophie, l'impossible a un nom : c'est, depuis Kant, la "chose en soi". La notion n'a pas bonne presse. A peine introduite, elle a connu un discrédit durable. Curieuse idée en effet que celle d'une réalité reconnue comme inconnaissable sans être pour cela impensable. Et pourtant, la chose en soi résiste et ne cesse de revenir sous diverses dénominations : "matière", "facticité", "résistance", "inconstructible", etc. Aujourd'hui encore, son idée hante les débats, du côté de la philosophie comme des sciences de la nature ou de l'anthropologie, chez les métaphysiciens comme chez les philosophes les plus réalistes. Il fallait donc la traiter pour de bon : c'est chose faite avec cette compilation, qui regroupe parmi les plus grands noms de la philosophie contemporaine afin de régler cette question qui touche à l'absolu, donc à toute pensée.
Notre époque se méfie des prétentions à l'universel. Critique de l'idéologie et de l'universalisme "abstrait", relativisation anthropologique, déconstruction : aucune des valeurs, aucun des universaux de la modernité ne semble résister à cette vague de fond. A tel point que c'est le concept même d'universel qui a fini par perdre son évidence. Qui oserait encore le définir comme ce qui vaut pour tous, partout et toujours ? L'universel n'est pas simplement divers dans ses figures ; il paraît équivoque dans son principe. Ce qui signifie que nous n'en avons pas fini avec lui. Signe des temps, le mot s'écrit volontiers au pluriel : il y a des universels, pour reprendre le titre du dernier ouvrage d'Etienne Balibar, des universels qui divisent autant qu'ils rassemblent. Ce qui n'empêche pas de penser, avec Jean-Claude Milner, un "universel singulier" qui serait alors un universel intensif. Ou encore, comme le propose Jean-Michel Salanskis, d'envisager d'emblée l'universel selon un partage entre quelques grands "sollicitants" historiques, aussi insistants que fragiles. Universel contrarié, universel difficile, universel en archipel : ce sont trois manières originales de nouer les idées du sujet et de l'identité, de la liberté et de la vérité, du théorique et de l'éthique, de l'être et du discours. Trois manières d'aborder les tours et les retours de l'universel, pour mieux nous aider à naviguer dans une époque qu'on se plaît à dire désorientée.
Un des pionniers du Théâtre de l'Absurde, Samuel Becket, offre un spectacle qui fait rire jaune à plus d'une reprise. Deux personnages en attendent un troisième et pendant cette attente, ils refont le monde à leur manière. Jamais ce que l'on nomme l'absurde n'aura été si visionnaire et réellement vrai.
Dès la première phrase, vous entrez dans le livre, ce livre que vous écrivez en le lisant et que vous finirez par ramasser sur la banquette du train qui vous a conduit de Paris à Rome, non sans de multiples arrêts et détours. Le troisième roman de Michel Butor, paru en 1957, la même année que La jalousie d'Alain Robbe-Grillet, Le vent de Claude Simon et Tropismes de Nathalie Sarraute, reçut d'emblée un excellent accueil de la critique. Couronné par le prix Renaudot, traduit dans vingt langues, c'est encore aujourd'hui le plus lu des ouvrages du Nouveau Roman.
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Dans Fin de partie il y a déjà cette notion d'immobilité, cette notion d'enfouissement. Le personnage principal est dans un fauteuil, il est infirme et aveugle, et tous les mouvements qu'il peut faire c'est sur son fauteuil roulant, poussé par un domestique, peut-être un fils adoptif, qui est lui-même assez malade, mal en point, qui marche difficilement. Et ce vieillard a ses parents encore, qui sont dans des poubelles, son père et sa mère qu'on voit de temps en temps apparaître et qui ont un très charmant dialogue d'amour. Nous voyons deux êtres qui se déchirent, qui jouent une partie comme une partie d'échecs et ils marquent des points, l'un après l'autre, mais celui qui peut bouger a peut-être une plus grande chance de s'en tirer, seulement ils sont liés, organiquement, par une espèce de tendresse qui s'exprime avec beaucoup de haine, de sarcasme, et par tout un jeu. Par conséquent, il y a dans cette pièce - qui est à un niveau théâtral absolument direct, où il n'y a pas d'immense symbole à cher-cher, où le style est d'une absolue simplicité -, il y a cette espèce de jeu qu'ils se font l'un à l'autre, et qui se termine aussi d'une façon ambiguë parce que le suspense dérisoire de la pièce, s'il y a suspense, c'est ce fils Clov, partira-t-il ou non? Et on ne le sait pas jusqu'à la fin. Je dois dire aussi que c'est une pièce comique. Les exégètes de Beckett parlent d'un "message", d'une espèce de chose comme ça. Ils oublient de dire le principal, c'est que c'est une chose qui est une découverte du langage, de faire exploser un langage très quotidien. Il n'y a pas de littérature plaquée, absolument pas. Faire exploser un langage quotidien où chaque chose est à la fois comique et tragique.