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Julien Gracq
Dobzynski Charles, Para Jean-Baptiste, Collectif
REVUE EUROPE
20,00 €
Épuisé
EAN :9782351500545
TOUT CE QUI FAIT LE TIMBRE D'UNE VOIXLa seule littérature nécessaire est toujours réponse à ce qui n'a pas encore été demandé.Peu d'écrivains à première vue aussi gaiement à contre-courant de leur époque et insensibles à l'air du temps qu'elle respire. Se rangeant du côté d'André Breton et du surréalisme au moment même où Sartre déclare qu'ils n'ont «plus rien à nous dire», appelant Claudel et une littérature du oui à la rescousse contre le non d'une littérature militante quand celle-ci tient le haut du pavé, contestant fermement qu'une oeuvre littéraire transmette un message ou qu'elle puisse être éclairée par une quelconque science de la littérature. Et enfin: «On demande aujourd'hui à l'homme d'État d'être constamment en prise, en état de dialogue familier et immédiat avec les citoyens. On le demande aussi à l'écrivain avec son public, alors que son travail essentiel est d'écrire des livres - de qualité si possible - et non de "causer dans le poste", de parader sur les estrades télévisuelles, ou de discuter de ses livres avec les bambins des classes élémentaires. Cela n'a pas grand sens, ni grande portée, et on a le droit de s'en abstenir.» C'est l'écrivain de 90 ans qui parle ici et qui ne demande que le droit de mener son existence d'écrivain à sa guise: écrire en toute liberté, lire selon ses humeurs et décider seul de sa voie vers le public. Ce sont sans doute de telles prises de position - qu'il n'est pourtant pas seul à défendre - et la persévérance têtue à s'y tenir qui l'ont fait entrer dans la légende. Mais ni Gracq, qui n'avait de goût pour aucun piédestal, ni son oeuvre rebelle à toute tentative d'embaumement ne s'y trouvent vraiment à l'aise.*Pendant que j'écris, le soleil qui descend en face de moi jaunit et dore cette page, et ma plume y fait courir une ombre longue et aiguë de cadran solairePeu d'oeuvres aussi aisément reconnaissables dans leur timbre, leur climat, les figures de leur imaginaire et à ce point diverses dans leurs rythmes, expressions et formes. La variété des genres est grande: récits, théâtre, poésie, essai, pamphlet, notes de voyage et de lecture. Genres aménagés avec souplesse dans un jeu libre avec leurs règles et leurs modes d'expression, évoluant avec une écriture qui change de registre avec son sujet et qui mûrit.Mais par où que l'on entre dans l'oeuvre, fût-ce par le Château d'Argol gorgé de drame et de significations, ou La Presqu'île, flânerie d'une après-midi devenue récit, par l'essai sur André Breton ou les notes des Lettrines, c'est une même poétique du monde qu'on perçoit. C'est la même voix qu'on entend pour dire un instant de la vie, une route, un coin de terre, le tracé d'une écriture, l'essence d'un livre.Quand Gracq parle de son travail ce n'est jamais en termes de savoir, d'éthique ou de mission. En revanche le monde, ses paysages et ses routes sont rarement loin lorsqu'il dit ne pouvoir écrire que devant une fenêtre donnant «sur un lointain», qu'une phrase malvenue s'ajuste par la marche, que l'écrivain au travail est «ouvert à toutes les imprégnations». Le livre et sa naissance sont intimement complices des saisons et des heures.Un automne aussi beau et ensoleillé que l'été vient le prolonger, apportant avec lui comme presque toujours le désir d'écrire, d'entreprendre un livre, comme on a le désir d'aller sur la mer.Ces quelques lignes contiennent la formule intime de l'imaginaire et de l'oeuvre. L'automne, sa «lumière mûrissante» et ses journées si tardivement «aventurées et menacées», qui ranime pressentiments et attentes - «Qui s'annonce ici avec une telle solennité?» La mer qui désenclave l'existence, lui redonne sa respiration, son vent «si impatient, si pur». Et le désir.On a souvent et justement dit que l'oeuvre tout entière était placée sous le double signe du désir et de l'attente, qui sont pour Gracq ouverture vers l'éventuel, appel à la vie. Ils nourrissent de leur tension tous les livres, rythment récriture. Mais du désir seul compte le sillage, de l'attente l'énergie impatiente qui l'habite. Et si le voyage en est l'incarnation par excellence, il est d'abord rupture avec un monde ancien. C'est ainsi que le jeune élève d'hypokhâgne, dans la fraîcheur d'une matinée limpide, prend congé de Nantes, qu'Aldo au petit matin laisse derrière lui «les mes engourdies, la somnolence» d'Orsenna. Et c'est ainsi encore que l'officier se mettra en chemin une après-midi d'octobre vers Barbonville, première étape d'une longue liste de cantonnements à travers la Lorraine, «délesté, sans amarres, sans attaches, faisant sonner la route à neuf de [s]es semelles ferrées».
Née en 1888 en Nouvelle-Zélande, Katherine Mansfield a mené en Europe une existence nomade entre l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie et la France. Avec T.S. Eliot, James Joyce et Virginia Woolf, elle fit se lever au début du siècle dernier une " nouvelle aurore " de la littérature de langue anglaise. Animée par un constant souci d'authenticité, elle a profondément renouvelé l'art du récit en le dépouillant des obligations de l'intrigue pour tenter de capturer la vérité de l'instant, la poésie lumineuse ou douloureuse des sentiments, les frontières labiles de l'être. La lecture de ses nouvelles nous rend témoins d'une fusion de l'émotion et de la réalité environnante qui la détermine. " Chacun de ses livres, s'il n'est pas toute la vie est sans aucun doute ? complètement ? toute une vie ", remarquait Cristina Campo. La plus fondamentale aspiration de Katherine Mansfield fut en effet de recréer la vie dans son écriture et d'être réelle dans sa vie. En 1923, apprenant sa mort, Virginia Woolf écrivit dans son journal : " Je ne voulais pas me l'avouer, mais j'étais jalouse de son écriture, la seule écriture dont j'aie jamais été jalouse. Elle avait la vibration ". Clarice Lispector (1920-1977), qui dans son très jeune âge émigra d'Ukraine au Brésil, compte elle aussi parmi les grands auteurs du XXe siècle ? ceux qui, d'une ?uvre inouïe, ont déplacé les frontières du littéraire. Il n'est pas incongru de lui consacrer un cahier dans le voisinage de l'auteur de La Garden Party. Clarice Lispector a un jour déclaré : " Dans une de mes autres vies, à l'âge de 15 ans, avec mes premiers sous gagnés au travail, je suis entrée, fière à cause de l'argent, dans une librairie, qui m'a paru le monde où j'aurais aimé vivre. J'ai feuilleté presque tous les livres sur les tables, je lisais quelques lignes et passais à un autre. Et soudain, un des livres que j'ai ouverts contenait des phrases si différentes que je me suis mise à le lire sur place, captivée. Émue, je pensais : ?Mais ce livre, c'est moi !". Et, tout en retenant un tressaillement de profonde émotion, je l'ai acheté. Ce n'est qu'après que j'ai appris que l'auteur n'était pas une anonyme, mais au contraire considéré comme l'un des meilleurs écrivains de son époque : Katherine Mansfield ". Clarice Lispector appartient à cette lignée d'auteurs dont l'?uvre défie la littérature, ses catégories, ses codes. Elle s'emploie, dit-elle, à " désécrire ". D'abord au sens où beaucoup de ses textes semblent couler de source, sans préméditation, comme une parole urgente se déverse, revient sur ses pas, digresse, avant d'accomplir un saut saisissant, à la fois imprévisible, désarçonnant, et de plain-pied avec le lecteur. Lire " Clarice " (comme disent les Brésiliens), c'est être pris par la main, s'entendre glisser à l'oreille des propos guidés par l'association libre, sensations, idées, un cocktail de raisonnement, de réflexivité, d'intuition, d'impressions, d'immédiateté, moins attaché aux faits qu'à ce qu'ils suscitent, émois et émotions que l'écriture conserve dans leur pleine fraîcheur. Le paradoxe est que ce naturel cache un travail obstiné, dans une perpétuelle initiation qui relance la vie : " La création n'est pas une compréhension, c'est un nouveau mystère ".
Romain Gary fait figure de marginal dans la littérature française. Cultivant le mythe de l'affranchi et du saltimbanque, sans frères de plume, sans compagnons de route, il est pourtant resté une figure marquante de notre littérature, au-delà même de l'extraordinaire " Affaire Ajar ". Lisant Gary, on ne peut oublier qu'il est un enfant de l'exil, dont le destin originel a été déterminé par la violence de l'Histoire ; que sa vie s'est terminée par une balle dans la tête (cette balle, on l'entend siffler dans ses textes) ; qu'il a risqué sa peau dans les combats aériens de la guerre avec une rare intrépidité, par goût de l'aventure peut-être, mais aussi par éthique de l'exigence : au fil des pages se profilent la mort vue de trop prés, la plongée de l'avion qui aurait pu ou dû tomber et s 'écraser (et cette maîtrise dans le looping inspire ses meilleures pages). On n 'oublie pas non plus que sa vie aurait pu s 'achever à Auschwitz. On est assailli, le lisant, par l 'image du seigneur de la guerre autant que par celle du rescapé des massacreurs. Le tragique du siècle est là, à chaque instant. Et aussi l'énergie et le sens de la dérision nécessaire pour mettre en lambeaux la tunique de Nessus que pourrait représenter telle ou telle de ces images. On aime en Gary sa radicalité comique, ce qu'il doit à la grande tradition déracinante de l'humour juif ses angles de tir inattendus, ses formules en coups de fouet, sa façon souveraine de manier l'ironie, son art de jouer avec postures et impostures, de se dédoubler, de se multiplier de faire le ventriloque, d'être résolument "pour Sganarelle " ... On aime son côté passe-muraille, passe frontière des genres, des normes, des goûts. Il est vrai aussi que certains de ses livres paraissent lourds, peinant à maintenir une ligne d'envol. En même temps, l'époque ne se trompe pas en en faisant une des figures littéraires majeures d'hier - et d'aujourd'hui ? Un jugement bien balancé sur Gary risque fort de passer à côté de l 'écrivain qu'il fut Et il y a de l'impudence à venir chipoter ou ergoter sur l'oeuvre de quelqu'un qui a pris de tels risques : les risques vitaux, mais aussi celui de ne pas se conformer aux réquisits littéraires de son temps, de se placer hors jeu.
Cette poésie est l'impressionnant témoignage d'une vocation, d'une histoire, d'un destin collectifs. Les tragédies qu'elle a vécues l'ont terriblement éprouvée, sans la détruire. Elle demeure, pour des millions d'hommes, un patrimoine, pratiquement inconnu en français, que le poète Charles Dobzynski nous révèle après des années de recherche et de travail. Les quatre-vingt-douze poètes qu'il a traduits et réunis, dans l'ordre chronologique, forment le panorama représentatif d'une prodigieuse aventure littéraire dont les «foyers» se situent simultanément en Europe, en Amérique et en Israël.L'unité acquise de la langue - dans laquelle se sont fondus de multiples apports - relie la floraison des écoles, des styles, des tempéraments. La vitalité de cette poésie ne laissera pas de surprendre : lyrique, épique ou narrative, tantôt d'inspiration sociale ou philosophique, tantôt s'attachant à l'expérimentation, elle s'épanouit par des mutations et découvertes successives, passe du populisme aux inventions des Inzikhistes, aux élans frénétiques des expressionnistes. Le sens de l'humour et le sens du tragique, le mysticisme et le réalisme, l'ironie et la tendresse, expriment tour à tour la sensibilité profonde d'un peuple qui nous a légué ce trésor du chant comme un miroir de son âme.