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Le poudroiement des conclusions
Demangeot Cédric ; Lindenbaur Ena
ATELIER CONT
20,00 €
Épuisé
EAN :9791092444964
Composé de cinq ensembles alternant aphorismes, proses et formes versifiées, ce recueil de Cédric Demangeot est la preuve vivante - et se veut peut-être la démonstration - de la vigueur et validité singulière que peut garder la poésie lorsqu'elle poursuit expressément un dessein négatif. On s'en apercevra à condition de ne pas réduire ce dernier terme à son acception la plus courante, celle qui désigne une "? passion triste ? ", un pessimisme de principe ou un nihilisme mal entendu ; ou simplement, en ne s'y arrêtant pas plus qu'il n'est nécessaire. "? Comment peut-on reprocher à un penseur d'être 'pessimiste', ou à un poète d'être 'négatif'. C'est absurde. C'est comme reprocher à une mère de s'inquiéter, à un mendiant d'avoir faim, à un enfant d'être nu ? " écrit ainsi l'auteur. De fait, la dépossession est ici à la fois le domaine propre, le seul objet possible, le principe moteur et le pis-aller d'une écriture qui semble se concevoir comme une purge. Son but, certes, est ailleurs, et porte les noms très "? positifs ? " de vie, de monde, de terre ? : "? L'écriture, la poésie, la littérature : en soi, je m'en fous. Tant que je n'aurai pas compris comment vivre la vie, aucun autre travail, aucune autre question ne saura me retenir. ? " Mais ce but est aussi sa frontière ? : "? Ce que je gagne à perdre ?? On le détruirait en le nommant. ? " En somme, la poésie de Demangeot se nie et se resserre sur elle-même parce qu'elle refuse de parler "? la bouche pleine de mort ? "? ; elle cherche avec férocité une réduction du discours et de l'erreur, une parole "? anhistorique ? ", et tend donc à la raréfaction, voire au silence. "? Un espoir ? : se dissoudre - avec l'Histoire dont on est l'étranger - dans le poudroiement des conclusions ? ". Mais quel est ce "? poudroiement ? ", quelles sont ces "conclusions" , ou, en d'autres termes ? : que reste-t-il à écrire, et donc à lire, dans l'étranglement d'une telle spirale ?? Les quelques extraits cités en donnent un aperçu ? : dans les aphorismes qui constituent l'essentiel du recueil, la langue de Demangeot s'assèche pour cerner, avec une puissance d'expression s'élevant parfois à l'énigme, tout ce que son engagement poétique total (lui-même interrogé comme une double vocation de volonté et d'impuissance) conduit à attaquer et à défendre. Si l'on voit ainsi émerger un autoportrait en creux du poète - qui ne recule pas devant le Je -, les observations dégagées sont surtout de nature morale, politique, historique, philosophique et, bien sûr, langagière et littéraire. A cet égard, la première partie du livre, "? Lire dans le noir ? ", nomme une constellation d'auteurs (Richard Weiner, Mathieu Bénézet, Jacques Dupin, Marina Tsvetaeva, Guy Viarre, Rodrigue Marques de Souza, Leopoldo María Panero...) qui permettra au lecteur de s'orienter et de comprendre dans quelle direction s'engage l'équipée de Cédric Demangeot. Livre saisissant, donc, par cet état des lieux désertique qu'il dresse, et le feu avec lequel il convertit cette aridité en ressources.
Stop. Assez de ce travail et de ces confitures. Assez joué à l'homme. j'ai l'impression d'être pris dans les fils visqueux, dans l'oeuvre étrangleuse de l'araignée. La langue comme glu mortelle. Dire non à l'empire de l'histoire et du style, aux domesticités. Se méfier aussi du poème. Méchant penchant. Pas là pour ça. Justement pour le contraire. Au besoin, recommencer. Partir de zéro. S'il faut un drame, jouons celui des recommencements. Ouvrage-matrice situé au seuil de l'oeuvre de Cédric Demangeot, à part dans la production de son auteur et jusqu'à présent inédit, Pour personne part d'une défiance à l'endroit du poème pour s'engager, avec une défiance non moins grande, dans la voie de la narration. Anti-poésie, anti-récit : double impasse, passe étroite, d'où doit émerger un possible recommencement. Et de fait, quelque part entre la première partie, où un narrateur refuse férocement à son récit tout personnage et finit néanmoins par introduire un certain jean personne, et la seconde, journal intime dudit jean personne, dans lequel alternent anecdote, pensée, humeur, maxime, pastiche, portrait, lettre et même poème ; quelque part dans ce coq-à-l'âne tragique et jubilatoire, dans ce ruban de Möbius, dans ce grand huit d'écriture, dans ce chemin de chaussetrappes et vertiges, entre la prose du monde et l'intériorité de la poésie, la parole se retrouve, se libère et dégage, pour elle-même comme pour son lecteur, une nouvelle perspective.
Obstaculaire. Il fallait bien ce néologisme difficile pour qualifier l'élan violent et contrarié qui enfante ici comme ailleurs la poésie de Cédric Demangeot. Nom, comme " ossuaire ", ou adjectif, comme " oraculaire ", il nomme avec une sécheresse exacte ce singulier appareillage de la parole dont le moteur est l'empêchement, le mouvement la butée, et qui ne fonctionne qu'en se brisant pour laisser voir sa mécanique détruite. Je dors mal. Je dégonde la caisse. La caisse crie. Je la dégonde encore. Elle ne crie plus la caisse. Comment dormir pareil silence. Les poèmes, souvent brefs, isolés, " dégondés " en effet, atteignent un degré de concentration qui ne laisse debout qu'une échine sonore, une syntaxe disloquée, un enchaînement de mots raréfiés, des indurations d'images. Dépouilles tressaillantes d'un effort de parole qui se rompt sous l'effet de sa propre tension, ils laissent pourtant entrevoir qu'on ne peut révéler qu'au prix de ce déchirement : " A chaque jour une brèche, une crue. / Le réel oublié se déloge – il s'inquiète et respire. [...] Minuscule terreur / qui pompe à vide et jette à fond de cale – et silence. " Les cinq sections du recueil sont autant de directions empruntées par cette même quête sous-jacente de " l'inconnaissable ". Intitulées " Obstaculaire ", " Les haltes de l'idiot ", " Un colloque des débris ", " Un raté dans l'étang " et " Ferraille ", elles présentent des inspirations et des formes diverses, côtoyant l'aphorisme, le récit, la dédicace ou le poème de circonstance, sans jamais toutefois se départir de cette qualité de parole qui fait de Cédric Demangeot un poète irremplaçable.
Il y a dans les photographies de Jean-Jacques Gonzales une double postulation qui les rend très belles, qui intrigue cependant et qui au premier abord peut sembler contradictoire, mais qu'on sent qui leur donne une intensité si intérieure qu'elle appelle leur spectateur à vouloir en élucider les raisons. D'une part, voici le monde, sa prodigieuse apparition, sa substantialité parfaite : des terres, des buissonnements d'arbres, de grands ciels, il semble que le photographe n'aime d'emblée rien tant que ce qui est, qui semble absolu tant il est puissant . Mais d'autre part, c'est étrange, tout ici ou presque est comme voilé, lointain, comme suspendu dans une incertitude analogue à celle qui vient des rêves, et de surcroît des événements perturbants s'annoncent, qui ne se produisent pas mais qui inquiètent. Une tension est à l'oeuvre dans ces images, et Jean-Jacques Gonzales est un témoin divisé : s'il adhère à ce monde, s'il en approuve immédiatement la vie, les essences et la force, cependant un voile, ou une distance ou une tache noire dans l'esprit l'en sépare aussi. Or cette tension se marque dans l'art particulier, double lui aussi, qui est ici conduit. D'abord le photographe accueille ce qui est, fait droit spontanément aux phénomènes : c'est avec fraîcheur, et à l'improviste, qu'il s'est arrêté, requis. Mais ensuite, à cet art premier de l'étonnement, de la perception naïve et disponible, s'en ajoute un autre tout contraire, qui vient après la prise de vue et qui s'exerce non plus sur le motif mais au laboratoire, un autre art alors second, très appliqué celui-ci, conscient de ses moyens autant que patient, qui est l'art de travailler le tirage pour en transformer le rendu et conduire celui-ci à son image finale. Les deux postulations affectives de Jean-Jacques Gonzales s'expriment chacune en l'un des deux moments de son double ouvrage photographique : l'adhésion au monde coïncide avec l'instant premier de la prise de vue, le retrait ou le voilement du monde correspond au second temps du travail des retouches.
Et pour moi-même, quand donc m'est venu ce désir de plonger dans le visible ? Tard, il me semble. Comme si des écailles m'avaient longuement pesé sur les yeux. Enfant, ce sont d'abord les mots qui m'occupent, un écran de mots. Trop d'imaginaire, pas assez de vision, l'un toujours superposé à l'autre, l'oblitérant dans la contemplation des images. Inévitable, nécessaire même, mais pour revenir en arrière, c'est un long chemin... Essai d'un homme de la lettre converti à l'image, Le désir de voir retrace une initiation au regard pictural. Intitulées "Voir dans le noir", "L'instant de voir", "Voir en rêve" et "Manières de voir", les étapes de cet essai discrètement autobiographique donnent lieu à l'exploration de plusieurs modes de vision, découverts au croisement d'expériences personnelles, d'expérimentations artistiques, de lectures et de contemplations. Entamé sous les auspices de Michaux et de ses peintures-idéogrammes, poursuivi dans le compagnonnage des dessins signes ou schèmes d'Alexandre Hollan, élargi au contact — entre autres — des encres de Joan Barbarà, des monotypes de Degas, de l'"outre-noir" de Pierre Soulages et des "protographies" d'Oscar Munoz, ce parcours est désirant et raisonné. Confessant son statut initial d'étranger dans le royaume des images, et soupçonnant ses affinités picturales d'être entachées du signe de l'écrit, Laurent Jenny convertit cette nécessité en haute vertu, dans des analyses dont sont seuls capables un regard consciencieux et une parole consciente des limites de son pouvoir : "Ecoute-voir", dit le langage familier "Regarde-dire" me semble aussi un bon chemin. Essayons... Et son parcours fructueux de devenir ainsi celui de son lecteur.
Pourquoi des poètes, depuis lurette, sont fascinés par les oiseaux ? Plus que par les vaches, lapins, mulots ! Parce qu'ils - mouettes, merles, corneilles, alouettes, goélands, buses, rouges-gorges, mésanges, étourneaux, martinets, pies, hérons - apportent un autre monde : à vif avec la vie, fragile et léger, changeant, mélangé, sans prévention. Pas besoin d'imaginer, suf?t d'observer. Ce que fait Jacques Moulin : dans son jardin, son cerisier au printemps ; les champs autour, l'hiver inondé ; au bord de la rivière. Ils sont là, bavards discrets, farouches effrontés, égarés parfois, toujours remuants. Le poème ne les attrape pas ; il joue avec eux, à être eux un peu : "Tu rêvais à cette agilité de plume". La pensée picore des instants volatiles, où les mots volettent avec des sourires surpris, incrédules. Et Moulin de retrouver le rondel des anciens, dont les ailes tournent avec son nom. Jusqu'à cette merveille : un héron, suscitant un poème élancé, échassier ?nal, d'une tranquille vivacité" (Jacques Demarcq). "L'oiseau traverse nos vies nos balcons nos regards. Le rendez-vous est quotidien et on voudrait l'écrire. On répertorie son geste d'envol. On attend que ça entre un peu en soi. On dresse un piège à poèmes. On écoute l'oiseau chanter encore. Etirement dans l'étendue de la page. Héron ou martinet. Quelques corvidés. La pie aussi. Circulation des flux jusqu'en nos dedans : on se relie. Le peintre, dans un grand geste d'air cueillant et l'oiseau et l'arbre, nous accompagne" (Jacques Moulin).
A l'appel d'une voix chère, une femme se réveille dans une chambre d'hôpital. Elle se met en chemin. Dehors, le monde sort d'un cataclysme ; la vie reprend ses droits, parcimonieuse, précaire. Guidée par son intuition et le désir de retrouver une présence qu'elle n'a peut-être que rêvée, cette femme amnésique gagne la campagne, fait de brèves rencontres, s'endort dans une forêt. Son voyage, de station en station, prend une allure initiatique. Le mystère qui traverse le premier roman de Livane Pinet n'est pas de ceux qui se résolvent au bout d'un récit à suspense ou qui s'éclairent d'une lecture par clefs. Ce mystère, poétique, est celui d'un face-à-face avec une présence qu'on ne sait déchiffrer et dans laquelle on devine cependant comme une traduction de l'essence même des choses. L'innocence de son héroïne ouverte à tous les signes, livrée à toutes les atteintes d'un monde au bord de la catastrophe, et s'avançant pourtant sans crainte à sa rencontre, ressemble à une page blanche sur laquelle s'inscrit la difficile leçon d'un univers dont se révèle surtout l'opacité.