Deux amours ont fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la Cité céleste. L'une se glorifie en elle-même, l'autre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux hommes ; pour l'autre, Dieu témoin de sa conscience est sa plus grande gloire. L'une dans sa gloire dresse la tête ; l'autre dit à son Dieu : "Tu es ma gloire et tu élèves ma tête." L'une dans ses chefs ou dans les nations qu'elle subjugue est dominée par la passion de dominer ; dans l'autre on se rend mutuellement service par charité, les chefs en dirigeant, les sujets en obéissant. L'une, en ses maîtres, aime sa propre force ; l'autre dit à son Dieu : "Je t'aimerai, Seigneur, toi ma force" (Ps 17, 2). Aussi, dans l'une, les sages vivant selon l'homme ont recherché les biens du corps ou de l'âme ou des deux ; et ceux qui ont pu connaître Dieu "ne l'ont pas glorifié comme Dieu ni ne lui ont rendu grâces, mais se sont égarés dans leurs vains raisonnements et leur coeur insensé s'est obscurci ; s'étant flattés d'être sages, ils sont devenus fous : ils ont substitué à la gloire du Dieu incorruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des serpents ; et ils ont décerné le culte et le service à la créature plutôt qu'au Créateur qui est béni dans les siècles" (Rm 1, 21-24). Dans l'autre, au contraire, il n'y a qu'une sagesse, la piété qui rend au vrai Dieu le culte qui lui est dû et qui attend pour récompense en la société des saints, hommes et anges, "que Dieu soit tout en tous" (Rm 1, 25). ". Saint Augustin, Cité de Dieu, XIV, 28, BA 35, pp.465-467.
L'année 1996 sera marquée, en France, par le XVe centenaire du baptême de Clovis. Connaissance des Pères de l'Eglise s'associe à cette célébration par ce numéro spécial, consacré non seulement au baptême de Clovis, mais plus largement à la christianisation de la Gaule. Compte tenu des interrogations relatives à l'année exacte du baptême de Clovis (Noël 496 ou 498 ou entre 490 et 500 ? ) et du caractère somme toute assez ponctuel et symbolique de cet événement qui vient sceller la conversion du roi franc au christianisme, nous optons pour un thème qui correspond mieux à la réalité : celui de la christianisation de la Gaule. En effet, à la différence du roi Vladimir, du prince Miesko Ier... , dont le baptême, avec tout leur peuple, a été un événement fondateur de l'Etat et de l'Eglise en Russie, en Pologne... , Clovis est baptisé seulement avec sa garde personnelle et divers foyers de christianisme existaient déjà en Gaule avant son règne, et même depuis 177 (date à laquelle on situe les martyrs de Lyon) : à Lyon grâce aux évêques saint Pothin et saint Irénée et aux martyrs de Lyon, à Poitiers avec saint Hilaire, à Tours avec saint Martin, à Toulouse avec saint Sernin, à Lérins avec saint Honorat... Dans le cadre de ce numéro, nous ne pouvons reprendre la genèse de la christianisation de la Gaule, qui s'agrandit, d'ailleurs, par les victoires de Clovis (cf carte p. 8), pas plus que nous ne pouvons envisager tous les problèmes liés à l'arianisme, mais nous y reviendrons dans de prochains numéros, à propos de saint Irénée, de saint Hilaire... Nous nous limiterons donc à deux tournants dans la christianisation de la Gaule : le rôle de saint Martin à Tours - qui n'a pas été sans infléchir la conversion de Clovis - et le baptême de Clovis, à Reims, présentés respectivement par l'Académicien Jacques Fontaine, spécialiste, entre autres, de saint Martin, dont il a édité la Vita dans la collection Sources Chrétiennes et par Jaime Garcia, de l'Université de Burgos. Claude Collignon, Supérieur du Séminaire de Reims, ouvre le numéro en dégageant la signification de cette commémoration du baptême de Clovis. Puis, Pierre Riché, spécialiste du Haut Moyen Age, retrace les grands moments de la christianisation de la Gaule aux Ve et VIe siècles et Jean Gaudemet, spécialiste de l'histoire des institutions, explique quelles étaient les structures ecclésiales dans la Gaule mérovingienne. Que tous soient remerciés de leur contribution à ce numéro fort dense ! Le comité de rédaction connaît quelques changements en ce début d'année. Thierry Ziegler part pour une autre mission et est remplacé par Laurence Brottier, spécialiste de Jean Chrysostome et déjà auteur dans Connaissance des Pères de l'Eglise. Françoise Vinel et moi-même échangeons les fonctions. Que toute l'équipe de Connaissance des Pères de l'Eglise soit remerciée pour le travail qu'elle effectue pour faireconnaître cet esprit qui animait les Pères. Marie-Anne VANNIER
Résumé : "La prière pure n'est jamais exempte d'impressions et de pensées matérielles. Sinon, il ne s'agirait plus de prière, mais d'une révélation qui serait arrivée. C'est uniquement à l'étape des révélations que la pensée est privée d'images et de ressemblances, et qu'elle se tient au-delà des impressions et de la matière, comme l'a dit Evagre : "L'intellect qui regarde Dieu au temps de la prière est libre des impressions et de la matière", ce qui en fait une révélation au-delà de la parole. Sinon, toute prière vocale, dans la mesure où la pensée y demeure pure, ne peut pas être au-delà des impressions. II ne dépend pas de nous que des pensées étrangères circulent ou ne circulent pas en nous au temps de la prière ; mais s'y arrêter pour les méditer ou ne pas s'y arrêter, cela dépend de nous [...]. L'ouvrage du priant est de se tenir dans la vigilance, afin de garder pure sa pensée, et de la détacher sans cesse de ce qui la lie aux objets, jusqu'à ce qu'il atteigne la conduite spirituelle et qu'en priant, il soit élevé au-delà de la lutte, parce que sa pensée aura été élevée au-delà de toutes les formes du monde présent ". Isaac Le Syrien, Oeuvres spirituelles II, Centurie III, § 11, Bellefontaine, Spiritualité orientale n° 81, 2003, pp. 201-202.
La fête de Noël a pris une telle place dans notre monde qu'elle tend à éclipser celle de Pàques, qui est pourtant la fête des fêtes, le centre de l'année liturgique. Mais si Noël apparaît fondamentalement comme la fête de la lumière, le déploiement commercial qui l'accompagne dès les premiers jours de novembre tend à estomper son sens véritable : l'avènement du Christ, notre Sauveur. Fête populaire, avec tout un folklore qui y est associé, Noël est une fête relativement récente, liée à la mise en place de l'Empire chrétien. Le chronographe la date de 354. Mais elle existait déjà avant, dès 330. En effet, "la célébration de Noël à Rome remonte aux alentours de 330 . Contemporaine de la construction de la basilique constantinienne de Saint-Pierre, elle semble s'être primitivement localisée au Vatican, dirigeant vers le Christ les hommages que le peuple romain venait rendre sur la même colline aux divinités de l'Orient. Le choix de la date du 25 décembre (solstice d'hiver), les allusions explicites des Pères au symbolisme du Christ soleil de justice (M/4, 2) et lumière du monde (Jn 8, 12) ne nous permettent pas de douter de l'intention qui fut celle de l'Eglise : opposer une fête chrétienne à celle du Sol invictus, qui était le symbole de l'ultime résistance du paganisme ". Initialement, la fête de Noël était liée à celle de l'Epiphanie (à laquelle nous avons consacré le numéro 80 de CPE), où le Christ est l'épiphanie de Dieu. Dans ce numéro de Connaissance des Pères de l'Eglise, nous allons suivre la genèse de la fête de Noël, en nous attachant à ceux qui en ont le mieux dégagé le sens : Ephrem le Syrien, les Cappadociens, Augustin et Léon le Grand. En un premier article, Nicolas Egender nous introduit aux Hymnes d'Ephrem qui célèbrent le mystère de Noël et qui ne sont pas sans annoncer Romanos le Mélode, qui a largement marqué toute la chrétienté occidentale. Puis, Raymond Winling dégage l'apport théologique de la prédication des Cappadociens pour Noël. Comme Augustin, ils mettent l'accent sur la dimension sotériologique du mystère de Noël et sur l'invitation à la divinisation qui est proposée. Mais il faudra attendre Léon le Grand, que présente Laurent Pidolle, pour que le mystère de Noël devienne sacramenlum dans la liturgie. Si les homélies de Léon le Grand sont de véritables joyaux, celles des Cappadociens et les Hymnes d'Ephrem ne le sont pas moins et nous invitent à entrer dans le mystère. D'une autre manière, picturale, cette fois, les moines de la Reichenau, fortement marqués par la lecture des Pères, nous ont laissé une remarquable enluminure sur Noël, que commente Louis Ridez et que nous reprenons en couverture de ce numéro. Marie-Anne VANNIER
Le baptême est une splendeur pour les âmes, un changement de vie, le don fait à Dieu d'une conscience bonne. Le baptême est une aide pour notre faiblesse, l'obéissance à l'Esprit, la communion au Verbe, la restauration de la créature, la purification du péché, la participation à la lumière, la destruction des ténèbres ; le baptême est un char qui nous conduit vers Dieu, une mort avec le Christ, l'appui de la foi, la perfection de l'esprit, la clef du royaume des cieux, le changement de vie, la fin de notre servitude, la délivrance de nos liens, la conversion de nos moeurs. Le baptême (pourquoi poursuivre cette énumération ? ) est le plus beau et le plus magnifique des dons de Dieu [...]. Nous l'appelons don, grâce, baptême, onction, illumination, vêtement d'incorruptibilité, bain de régénération, sceau, et tout ce qu'il y a de plus précieux. Don, parce qu'il est conféré à ceux-là qui n'apportent rien ; grâce, parce qu'il est donné même à des coupables ; baptême, parce que le péché est enseveli dans l'eau ; onction, parce qu'il est sacré et royal (tels sont ceux qui sont oints); illumination, parce qu'il est lumière éclatante ; vêtement, parce qu'il voile notre honte ; bain, parce qu'il lave ; sceau, parce qu'il nous garde et qu'il est le signe de la seigneurie de Dieu. Les cieux s'en réjouissent, les anges le glorifient, parce qu'il est comme eux lumineux ; il est l'image du bonheur là-haut ; nous voudrions le chanter par nos hymnes, mais nous ne pouvons pas le faire autant qu'il en est digne." S. GREGOIRE DE NAZIANZE, Discours 40, 3-4.
Alexandrie, capitale de d'Egypte, est plus qu'une ville , comme Rome elle représente tout un monde, une culture, une histoire. Alexandrie frappe tout d'abord par son caractère cosmopolite , païens, juifs et chrétiens s'y côtoient. Alexandrie est le siège d'une forte communauté juive. L'un de ses membres, Philon, se servit de la pensée hellénistique pour exprimer sa foi. C'est également le lieu d'une communauté chrétienne très brillante où existe dès la fin du deuxième siècle une école de théologie qui est marquée par des noms célèbres : Clément et surtout Origène. Au carrefour de toutes les cultures qui le côtoient, le christianisme bénéficie de leurs influences, notamment juive. Cette rencontre du christianisme avec le judaïsme et l'hellénisme provoque l'émergence d'une réflexion chrétienne originale. Alexandrie est aussi une capitale. Le contraste est grand entre le pays et sa capitale. D'un côté il y a la grande ville, commerçant grâce à son port, de l'autre le pays d'Egypte uniquement agricole. Contraste encore par la langue. D'une part le grec, la langue officielle, celle des commerçants, des fonctionnaires, des lettrés et, d'autre part, la langue du peuple, le copte. Pourtant, malgré ce contraste le pays et sa capitale constituent une réalité profondément une. C'est particulièrement vrai de l'Eglise. Ainsi, par exemple, le peuple chrétien fait corps avec son patriarche, le "pape" d'Alexandrie. Parmi les plus illustres citons Athanase et Cyrille. C'est aussi de cette Eglise et de ce peuple que viennent la plupart de ceux et celles qui vont se retirer au désert pour mener la vie monacale. Et il faut évoquer ici la figure d'Antoine le "Père des moines" . Ce numéro veut vous faire découvrir ou retrouver quelques aspects de ce monde constitué par Alexandrie et le pays d'Egypte au temps des Pères. J. FANTINO, o. p.
Au temps de l'empire romain, il y eut dans la Province d'Afrique des Pères latins prestigieux. On pense tout de suite à Augustin, et c'est justice. Mais cette Province a également été le berceau de notre tradition théologique latine. C'est en Afrique, en effet, que furent faites les premières traductions de la Bible en latin dès la fin du deuxième siècle. C'est en Afrique aussi que l'on a commencé à faire de la théologie en latin, tout simplement parce que les gens parlaient cette langue. C'est dans cette Eglise enfin que saint Cyprien devient évêque de Carthage en 249. Ce numéro de Connaissance des Pères lui est consacré. On y voit comment un évêque a réagi dans une situation difficile. Cyprien se trouve, en effet, confronté à deux graves questions. Il y a d'abord la conséquence des persécutions très violentes que l'Eglise dut subir à cette époque. Beaucoup de chrétiens cèdent au pouvoir civil, mais veulent revenir dans l'Eglise. Comment les recevoir ? Le peut-on même, car une fraction rigoriste voudrait les exclure à jamais de l'Eglise qu'ils ont reniée ? Il y a ensuite les divisions dues au schisme de Novatien, un antipape qui a réussi à établir une Eglise dotée d'un clergé propre, d abord en Italie, puis en Afrique. Que faire des gens baptisés par eux mais qui passent à la grande Eglise ? La coutume en Afrique est de les rebaptiser , à Rome on leur impose la main, mais on reconnaît le baptême reçu. Un grave conflit va éclater entre le pape Etienne et Cyprien. On sera à deux doigts de la rupture , elle sera évitée. C'est donc à une réflexion sur l'Eglise que nous invite, en particulier, la lecture de Cyprien. J. FANTINO, o. p.
Le Christianisme a commencé en Terre Sainte, et on sait qu'il s'est répandu très rapidement. Mais, sait-on qu'il fut très tôt présent dans le monde syro-palestinien qui recouvre les pays qui vont d'Israël et de la Jordanie jusqu'à la Turquie et à l'Iran actuels. Ainsi une Communauté chrétienne existe à Damas dès les années 35-36 : c'est elle qui accueille Paul lors de sa conversion. Il y a aussi Antioche où les croyants reçoivent pour la première fois le nom de chrétiens (Ac 11, 26). Le monde syro-palestinien a donc été très tôt gagné par la foi au Christ. Mais il possède également une autre caractéristique très importante. En effet, dans ces contrées les gens sont en général de langue araméenne. C'est une langue de cette famille que parlaient Jésus et ses disciples. L'araméen est davantage un ensemble de dialectes plutôt qu'une langue unique et uniforme. Toujours est-il que c'est dans cette culture araméenne, et donc sémite, que se fait dès les débuts du christianisme l'évangélisation des contrées du Proche-Orient. Ainsi dès le début il y eut des Eglises de culture araméenne qui parlent cette langue et célèbrent leur foi avec elle. Ephrem est un Père du IVe siècle appartenant à l'une de ces Eglises. C'est par lui que nous avons choisi de vous présenter les Eglises de langue araméenne. Peut-être le connaissez-vous déjà ou avez-vous entendu parler de lui. Ce numéro lui est consacré et commence par une introduction à la culture araméenne, avant de présenter Ephrem et son oeuvre.
Quand on lit les Pères, on est frappé par la connaissance qu'ils ont des Ecritures. On peut même parler de familiarité avec elles. Ils nous montrent ainsi qu'on ne peut pas vivre en chrétien sans être nourri par les saintes Ecritures. Les Ecritures, en effet, parlent de Dieu et du salut qu'est Jésus le Christ. C'est pourquoi le Christ est présent dans toutes les Ecritures, dans le Nouveau Testament bien sûr, mais aussi dans l'Ancien, car "partout dans les Ecritures de Moïse est semé le Fils de Dieu" (Irénée, Haer, 4, 10, 1). Ainsi les Ecritures sont source de vie, elles nous font entrer dans le mystère de Dieu et du salut et nous font découvrir qui est cet homme que Dieu a créé pour l'aimer. On voit maintenant pourquoi les Pères ont eu à coeur de prêcher et d'enseigner à partir des Ecritures. Ce sont elles, en effet, qui nourrissent la foi et développent en - nous l'amour envers Dieu et le prochain. Mais pour cela encore faut-il les comprendre. Cette compréhension résulte d'un long cheminement avec elles en compagnie des témoins du Christ : les Apôtres et les Pères qui nous ont précédés sur cette route. Les Ecritures lues dans cette perspective sont une nourriture quotidienne. Elles servent à nous guider dans notre manière de vivre et à instruire notre intelligence concernant le mystère de Dieu et du salut. Ce numéro propose de voir comment des Pères ont lu les Ecritures pour nourrir leur foi et accroître leur intelligence du mystère. J. FANTINO, o. p.