André Gorz est principalement connu du grand public pour sa bouleversante Lettre à D. Mais pour tous ceux qui ont exploré les voies d'une alternative possible au capitalisme dominant, il l'est, plus encore, comme un des trois ou quatre penseurs critiques incontournables de notre temps. En finir avec l'aliénation, sortir de la subordination au travail hétéronome, s'affranchir du règne de la marchandise, repenser la question écologique, analyser les contradictions d'un capitalisme qui ne vit que de l'exploitation de l'immatériel et des gratuités que pourtant par nature, il détruit, ne plus placer tous ses espoirs dans un prolétariat campé par la tradition marxiste en ultime sujet de l'Histoire, dépasser l'alternative de la réforme et de la révolution, etc. Il n'est pas un de ses thèmes essentiels sur lesquels les apports d'André Gorz ne se soient révélés à la fois précurseurs et essentiels. Cinq ans après sa mort, une trentaine d'auteurs, représentatifs des différents courants de la pensée alternative, se sont réunis en novembre 2012 dans un colloque organisé à Montreuil. On trouvera ici les communications plus spécifiquement consacrées au thème de la sortie du capitalisme. Sortir du capitalisme? Comment l'entendre? Qu'est - ce que cela peut signifier aujourd'hui?
Depuis plus de trente ans La Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en science sociale) critique la dérive économiciste et utilitariste des sciences sociales. Elle montre comment cette inflexion de la pensée contribue puissamment à la mercantilisation et à la financiarisation spéculative, catastrophique, du monde. Parallèlement, dans le sillage notamment de l'Essai sur le don de Marcel Mauss (1924), elle propose d'observer et de penser le rapport social en chaussant les lunettes du don, étant entendu que pour elle le don est politique (et réciproquement). Ainsi, s'est formée peu à peu, une école de pensée généraliste en science sociale, transversale à la sociologie, l'anthropologie, la science économique et la philosophie morale et politique. Ce petit livre, issu d'une conférence donnée sous ce titre à l'université de Nanterre en octobre 2013, donne une vision très synthétique du travail accompli par le MAUSS et montre comment, en science sociale, contrairement aux vulgates en vigueur, il faut être résolument à la fois savant et politique.
La santé n'a pas de prix. Mais elle a un coût". Chacun connaît la chanson. Pour autant, que se passe-t-il lorsque, comme aujourd'hui, l'hôpital se moque de la charité? Vouloir marchandiser et comptabiliser tous les soins ne constitue-t-il pas une stratégie absurde? Le triomphe de l'économisme et de la raison utilitaire ne nuit-il pas gravement à la santé? Et paradoxalement, ne se révèle-t-il pas au bout du compte inefficace, coûteux et anti-économique? Il est en effet difficile de comprendre le fonctionnement du système de santé avec le langage de l'économie standard et du new public management qui s'en inspire. Comme si le patient était naturellement un consommateur, un savant maximisateur, alors que face à la maladie et la mort, il est d'abord un être vulnérable, ébranlé par la souffrance et l'angoisse. Comme si le médecin, et plus généralement l'ensemble du corps médical soignant, n'était qu'un homo oeconmicus, pour qui la recherche du gain constituerait l'objectif principal et l'opportunisme l'unique métrique. Ne faut-il pas, au contraire, prendre au sérieux l'existence d'une éthique anti-utilitariste chez les soignants, au lieu de tenter de les transformer, par diverses récompenses financières, en chasseurs de prime? N'est-il pas grand temps d'esquisser les linéaments d'une politique de santé alternative, résolument anti-utilitariste, qui fasse, aussi, toute sa part au don et à la gratuité dans l'acte de soin?
Partout un autre monde cherche à s'inventer. A travers de multiples expériences, de multiples courants de pensée, sous de multiples appellations: autre économie, économie sociale et solidaire, postdéveloppentisme, sobriété volontaire, abondance frugale, décroissance, indicateurs de richesse alternatifs, commerce équitable, microcrédit, responsabilité sociale et environnementale, entreprise sociale, politique de l'association, démocratie radicale, écologie politique, altermondialisme, etc. Ou encore, tout récemment, sous la forme d'une revendication de la dignité, dans le monde arabe, au nom de l'indignation en Espagne ou au Portugal et ailleurs. Le pari dont procède ce pré-manifeste est que le nom qui cerne au plus près la doctrine commune qui se cherche ainsi est celui de convivialisme. Un convivialisme qui ne prendra véritablement consistance que s'il s'assume comme une idéologie politique qui, à la fois synthétise et dépasse les quatre grandes idéologies de la modernité, le libéralisme, le socialisme, l'anarchisme et le communisme, trop tributaires de leur commun soubassement utilitariste et économiciste pour affronter le défi central du monde actuel qui est d'affronter sa finitude. Pourquoi un "pré-manifeste"? Pour préluder à un travail collectif permettant de rendre effectivement manifeste ce qui est commun à toutes ces tentatives d'invention d'un monde post-néolibéral, plutôt que ce qui les divise.
En tant qu?hommes et femmes modernes nous nous trouvons écartelés entre deux séries de certitudes et d?exigences parfaitement inconciliables. D?une part, notre époque nous pousse impérieusement à croire que rien n?échappe à la loi toute puissante de l?intérêt et qu?il nous faut nous-mêmes nous y plier en devenant des "calculateurs" avisés. D?autre part, nous aspirons tous à nous y soustraire pour accéder enfin à cette pleine générosité, à ce don pur et entier, que la tradition religieuse dont nous sommes issus nous enjoint de rechercher. Mais c?est là une tâche impossible, rétorque la première croyance pour qui rien n?échappe au calcul, si bien qu?il ne saurait exister de générosité et de don que mensongers. Pour Alain Caillé, la question est mal posée. L?examen, à travers deux de ses plus grands représentants (Platon, P. Bourdieu), de ce qu?il appelle "l?axiomatique de l?intérêt" ; celui, à l?inverse, des caractérisations du don par une impossible et inaccessible pureté (J. Derrida), révèle la profonde solidarité qui unit les deux pôles de l?esprit moderne, et incite à chercher, dans le sillage du Marcel Mauss de l?Essai sur le don, une conception du don plus harmonieuse et raisonnable. Rien n?est sans doute en effet plus urgent si nous voulons penser notre temps, scientifiquement et moralement, à égale distance du cynisme et de l?idéalisme.
Tantôt décrié, tantôt encensé, le revenu de base apparaît comme l'une des principales utopies d'un XXIe siècle où la fin de la croissance économique, les mutations du travail et les transformations de la société nous obligent à réviser nos logiciels de pensée. Loin de n'être qu'un phénomène de mode, le revenu de base s'inscrit dans une tradition historique ancienne qui prend sa source dans la Révolution française. Une ligne de force est ainsi repérable sur deux siècles, qui alterne lueurs et éclipses, pour proposer des solutions aux défis de nos sociétés, successivement : la question agraire, la révolution industrielle et la société postindustrielle. Timothée Duverger suit ainsi la piste du droit au revenu et se concentre en particulier sur les trois grandes démocraties libérales, la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Il croise tour à tour le radicalisme britannique, le socialisme utopique au XIXe siècle, les propositions de crédit social puis de dividende social dans l'entre-deux-guerres en Grande-Bretagne, le débat sur l'impôt négatif dans les Etats-Unis des années 1970, l'essor d'un mouvement européen autour de l'allocation universelle dans les années 1980, l'émergence contemporaine du débat en France, avant de terminer ce voyage par un tour du monde des expérimentations. A l'issue de cette exploration, une conclusion s'impose : le revenu de base, quels que soient sa forme, le moment ou le lieu où il est conçu, interroge toujours nos sociétés démocratiques et l'autonomie de l'individu dans une reconfiguration permanente des rapports entre l'économie et la société. Le revenu de base se présente bien comme l'une des utopies à expérimenter pour ouvrir une brèche vers le nouveau monde qui tarde à naître.
Comment expliquer qu'un mode d'organisation capitaliste - fondé sur un principe d'accumulation continue - autorise la perpétuation d'activités qui obéissent à une autre logique et paraissent lui poser des limites ? Pour résoudre cette énigme, l'ouvrage évalue les clés de lecture disponibles et formule de nouvelles propositions. Pour nombre d'auteurs, le capitalisme procède de forces économiques naturelles et autonomes, accompagnées ou canalisées dans un second temps par quelques politiques publiques. Il se heurte parfois à une résistance - que le terme serve à désigner une force d'obstruction passive ou une capacité de mobilisation. L'ouvrage invite à inverser la perspective et à considérer plutôt les rapports de force politiques qui débouchent sur la représentation d'un ordre économique naturel et qui expliquent le développement du capitalisme. Il examine sur ce mode les activités des entrepreneurs, mais aussi les affrontements entre chercheurs et les luttes qui ont cours au sein des administrations publiques. Dans leur ensemble et par leur articulation, différents champs composent ainsi les structures politiques de l'accumulation. Dans certains cas et sous certaines conditions, des activités non capitalistes s'en trouvent dans le temps confortées : de multiples agents les perçoivent comme extérieures à l'ordre économique naturel ; ils anticipent leur disparition et se persuadent qu'il suffit de laisser la nature accomplir son oeuvre. Nul ne travaille à leur élimination ni ne pousse à l'organisation d'un mouvement qui en prendrait la défense. Pour mesurer la portée de ses propositions, l'auteur retient l'exemple de l'agriculture en Roumanie : il s'efforce d'expliquer la coexistence sur ce terrain de grandes exploitations capitalistes et de petites propriétés qui entretiennent des pratiques d'autoconsommation, sans prêter à la moindre forme d'accumulation. Au-delà de ce cas d'étude, l'ouvrage affiche une visée pédagogique et offre une présentation actualisée des théories du capitalisme. Il pose par ailleurs les bases d'un nouveau programme de recherche en économie politique.
Pourquoi et comment les jeunes reviennent-ils vivre au domicile de leurs parents ? En quoi ce retour est-il ou non la marque d'un échec sur la voie de l'indépendance ? Auparavant, lorsque les jeunes quittaient le domicile parental pour voler de leurs propres ailes, il s'agissait d'un départ définitif qui marquait l'entrée dans l'âge adulte. Tel était du moins le modèle français. En quoi le retour est-il significatif d'un changement dans ce modèle ? Comment décrire, comprendre et analyser ce changement dans le parcours des jeunes ? En quoi le retour remet-il en question la capacité d'autonomie des individus concernés ? L'auteure apporte un éclairage nouveau sur ce phénomène pour trois raisons essentielles : Premièrement, elle situe le phénomène français dans le contexte international. Deuxièmement, elle met en lumière des parcours sous-tendus par des logiques, non seulement économiques, mais aussi affectives, en décrivant les processus vécus au moment des retours du point de vue des jeunes et de leurs parents. Ressentent-ils les uns et les autres un sentiment d'échec ? Comment les jeunes s'autonomisent-ils ? Comment se passe la cohabitation intergénérationnelle ? Enfin, le livre s'interroge sur la considération que les politiques publiques devraient accorder à ce phénomène qui met en lumière les inégalités sociales au sein de la jeunesse.
Résumé : Pour le bien des animaux, celui de la planète et pour préserver notre santé, il faudrait de toute urgence renoncer à l'alimentation carnée voire à tous les produits animaux et, en clôturant dix mille ans de vie commune avec les vaches et les brebis, librement consentir à une agriculture sans élevage. Après des décennies de silence médiatique et politique sur la violence industrielle contre les animaux, pourquoi cette soudaine prise de conscience ? C'est en reprenant le fil de l'industrialisation de l'élevage depuis le XIXe siècle et ses liens historiques avec la "cause animale" que l'on peut comprendre la situation actuelle et le développement des start-up de la "viande propre", amie des animaux et des milliardaires. La science et l'industrie, aujourd'hui comme hier, concoctent pour nous "un monde meilleur". Sommes-nous bien sûrs qu'il correspond à nos désirs ?