Entre la perfection humaine, que Descartes définissait comme l'aptitude de ne point faillir dont nous jouissons tous naturellement, et le perfectionnement indéfini de l'humanité dont Condorcet fit le vecteur de l'histoire universelle, surgit quelque chose d'étrange que Rousseau nomma la perfectibilité, presque illimitée, de l'individu comme de l'espèce. C'est à ce mot que s'attache le présent recueil, moins pour faire l'histoire d'un concept ou d'une idée que pour comprendre les devenirs aléatoires d'un signifiant, emporté par des polémiques inattendues et réinvesti dans des conjonctures imprévisibles. Pourquoi déclara-t-on l'homme perfectible et en quels multiples sens le réaffirma-t-on ainsi ou, au contraire, s'y refusa-t-on ? Voilà ce qu'il n'est peut-être pas tout à fait inutile de se demander à l'heure où l'on s'effraie moins de concevoir l'espèce comme indéfiniment progressive que l'individu comme reproductible à l'identique.
Résumé : Ce dont il s'agit ici, c'est de fournir au lecteur une table d'orientation qui devrait lui permettre tout bonnement de lire L'esprit des lois, c'est-à-dire de s'y aventurer, alors même que le premier contact n'aura guère pu être que désespérant - ni plus ni moins qu'avec la Métaphysique d'Aristote ou la Critique de la raison pure. Cela n'est possible que si l'on s'engage à étudier l'entreprise dans sa totalité et comme une totalité philosophique, donc comme l'invention d'une pratique argumentative foncièrement originale qui vise à élaborer de nouveaux problèmes. Celui d'abord, théorique, d'une science expérimentale des institutions humaines. Celui ensuite, politique, d'un recensement des moyens disponibles - quels qu'ils soient - pour freiner le passage au despotisme. Identifier comparativement les contraintes qui rendent raison de telle loi ou de telles m?urs dans une conjoncture donnée, juxtaposer a contrario tout ce dont un despote ne pourra jamais s'accommoder : telle est la double tâche, au vrai bien singulière, qu'effectue Montesquieu et qu'il s'agit de comprendre transitivement, pour ce qu'elle donne à penser, hier et aujourd'hui.
En 2004 est paru à l'Institut National d'Etudes Démographiques (Paris), sous l'autorité du Groupe Condorcet, un impressionnant volume intitulé Tableau historique des progrès de l'esprit humain : Projets, Esquisse, Fragments et Notes (1777-1794). Ainsi découvrait-on un énorme chantier dont la fameuse Esquisse n'était que l'une des composantes, aussi célèbre que mystérieuse pour autant qu'elle était soustraite jusqu'alors à l'entreprise globale où elle s'insérait. Une réévaluation d'ensemble s'imposait, qui prenne la mesure de cette formidable tentative dans les ambiguïtés de son inachèvement. Elle ne fait ici que s'engager en se demandant d'abord ce que Condorcet avait somme toute en vue, l'élaboration d'une philosophie de l'histoire spécifique, "à la française", ou une fondation des sciences sociales. Elle interroge ensuite les connotations rhétoriques, épistémologiques et théologiques du syntagme tableau historique, lequel était à l'époque d'usage fort courant. Elle se demande enfin comment ce tableau devient de fait historique quand le récit s'arrime à l'Orient. Ce ne sont là que les amorces d'une réinterprétation générale dont d'autres, éblouis à leur tour, prendront tôt ou tard le relais.
Les philosophes nomment l'histoire. Ils l'appellent, par exemple, "perfectibilité", "philosophie de l'histoire", "civilisation", "tableau historique", "généalogie", etc. Or, en la nommant, ils la prennent en charge et l'écrivent à leur manière qui n'est pas toujours celle des historiens. Ainsi les philosophes racontent toutes sortes d'histoires, autrement dit ils élaborent des récits, éventuellement fictifs et extrêmement divers, mais qui sont toujours des instruments de vérité attachés à la résolution d'un problème particulier. Ce sont ces historicités philosophiques que cet ouvrage prend pour objet sous la forme d'un échantillon qui s'étend de Rousseau à Foucault. Aucune théorie générale n'est ici possible, il n'existe que des cas singuliers dont l'étude retourne l'histoire contre elle-même.
La période qui voit le passage de la ville de l'Ancien Régime à la ville haussmannienne ou haussmannisée semble bien connue et les conditions de cette transformation ont été largement analysées. Schématiquement, on considère que le milieu urbain s'assainit tout au long du XIXe siècle, passant de la stagnation miasmatique encouragée par les activités artisanales à la dynamique industrielle symbolisée par la rectification urbaine qui associe percée, aménagement du réseau viaire, nettoiement généralisé de l'espace public grâce aux égouts et à la distribution de l'eau, renouvellement de l'air grâce aux grands mouvements urbains, humains et économiques. Cet ouvrage aborde la ville du point de vue de deux acteurs qui ont joué un rôle fondamental dans les transformations du milieu urbain : le médecin et l'ingénieur, en mettant en avant la cohérence et surtout les limites de leurs approches respectives, traduites par les dysfonctionnements connus par le milieu. Pour ce faire, l'auteur adopte un point de vue original, celui du sol et du sous-sol urbains, par opposition à l'air et à l'eau qui sont considérés depuis plus d'un siècle comme les principaux vecteurs de l'environnement et de la salubrité. L'évolution du milieu urbain, principalement étudiée dans le cas de Paris, révèle les limites des transformations mises en ?uvre au XIXe siècle. L'imperméabilisation du sol, la production de boues, les effets de l'assainissement ou le paludisme urbain traduisent l'échec (certes relatif) et les effets pervers du projet hygiéniste. En définitive, le milieu urbain échappe rapidement à la science.
Les débats autour de la désinformation, des fake news et de la post-vérité risquent d'occulter une crise peut-être plus radicale que la crise de la vérité : la destitution de la réalité elle-même. Cette destitution commence avec la volonté prométhéenne de transformer la nature en environnement, et donc de détruire celle-ci. Elle prend bien d'autres formes, hétérogènes et indépendantes les unes des autres en apparence, mais qui en fait conjoignent leurs effets. L'artificialisme, le simulationnisme, le présentisme, le prédictionnisme, le fictionnisme, le négationnisme, le complotisme et le nihilisme sont les huit formes de destitution de la réalité analysées dans cet essai. Comme l'avait vu le psychanalyste Jacques Lacan, c'est la psychose qui guette l'humanité.
Comment conquérir puis gouverner une dizaine de cités, des nobles par milliers et près d'un million de sujets ? En Lombardie, entre 1515 et 1530, François Ier, Francesco II Sforza et Charles Quint ont buté sur la même question. La réponse offrait un prix de taille : une terre riche et peuplée, à la croisée des chemins de la Méditerranée, des Alpes et des plaines du Nord. Si la guerre fut destructrice et indécise, c'est que les autochtones opposèrent aux conquérants des défis à la hauteur d'une culture politique millénaire. Plus le temps passe, plus la Lombardie apparaît comme une des pièces incontournables de la formation de l'Europe moderne, entre exercice de la souveraineté, de la fidélité et de la médiation mais aussi expérience de la violence, de la servitude et de la résistance.