Très tôt engagé dans les luttes pour l'émancipation humaine, l'anarchiste russe Alexandre Berkman émigre en 1888 aux Etats-Unis. Il y rencontre celle qui sera sa complice d'une vie : Emma Goldman. Elle en fera l'un des personnages les plus attachants de sa formidable autobiographie Vivre ma vie, publiée à L'échappée en 2018. Le succès de ce livre a permis de (re)découvrir celui qui, un jour de juillet 1892, tenta d'assassiner le magnat de l'acier Henry Clay Frick. Malgré son échec, Berkman purge quatorze années de prison, où il survit grâce à son refus de céder devant l'ennemi et à la solidarité de ses codétenus. C'est eux qui lui dessillent les yeux sur les amours masculines, sujet alors tabou qu'il n'hésitera pourtant pas à aborder. A sa sortie, il entreprend un long processus de reconstruction qu'il appelle sa "résurrection". La rédaction de ses mémoires en constitue un passage obligé : son récit foisonnant mêle horreur du présent, rêveries du passé et espoir d'un avenir révolutionnaire. Cette première traduction intégrale en français constitue une fresque bouleversante où se côtoient lyrisme de la littérature russe et parlers populaires des bas-fonds américains, où se croisent des prolétaires opprimés et des révolutionnaires acharnés, où se combinent colère individuelle et grands desseins collectifs.
Berkman Alexander ; Haas Pascale ; Abensour Miguel
Résumé : Le Mythe bolchevik est un témoignage rédigé par l'auteur à partir d'un journal qu'il a tenu pendant son séjour en Russie de 1920 à 1922, vraisemblablement le seul de cette période décisive. Son objet essentiel est la vie profonde des millions d'êtres humains qui n'ont vécu que pour la Révolution, dislocation bénéfique, "dislocation totale de la vie". Il pourrait être intitulé "Choses vues et entendues sur la scène révolutionnaire". Rencontres, petits ou graves incidents, portraits (en l'occurrence Kropotkine, Lénine, Makhno) se succèdent ; le visage de la Révolution se complexifie, les apparences évoluent, se défont voire s'effondrent, des inquiétudes naissent. Sous ce polyptique de la Révolution soviétique, on peut distinguer trois moments distincts : l'enthousiasme spontané devant "la plus grande Révolution du monde" et l'indignation quand un orateur anarchiste, brisant l'unanimité heureuse, ose évoquer des conflits possibles entre anarchistes et communistes ; le doute qui naît quant à la nature et à l'authenticité de cette Révolution. N'est-ce pas Kropotkine qui a raison quand il déclare : "Ils ont montré comment la Révolution ne doit pas être faite" ? les doutes qui s'effacent et laissent place à un jugement critique d'autant plus sévère qu'il est amplement confirmé par la répression ouverte et sans scrupule de la rébellion prolétarienne de Kronstadt. Il ne s'agit plus de la dictature du prolétariat mais d'une autre forme de dictature sur le prolétariat. La NEP procède à l'installation d'un capitalisme d'Etat. Le bolchévisme se caractérise par la substitution du Parti aux Soviets de telle sorte que le nom de "république soviétique" équivaut à une usurpation. Contrairement aux attentes des masses révolutionnaires, la Révolution bolchévique, loin d'aboutir à une société émancipée, donne naissance à une nouvelle forme de domination. En termes machiavéliens, de nouveaux Grands, de nouveaux maîtres sont apparus pour dominer le peuple. Bref, la Révolution bolchévique, en tant que Révolution, est un mythe.
Le travail de Jean-Louis Giovannoni, depuis l'événement créé en 1975 par Garder le mort qui le fit entrer en poésie, n'a cessé depuis de croître, des fragments de jeunesse aux " romans intérieurs ", en passant par le récit d'enfance en prose, jusqu'au récent Sous le seuil, (éd. Unes, 2016), salué par la critique. Cette oeuvre singulière se caractérise par son attention au poids du langage, à la densité de l'espace et du temps. On a voulu, avec ce numéro, la donner à découvrir à tout lecteur curieux non seulement de poésie, mais de l'étrangeté du monde.
Résumé : Pourquoi la nouvelle d'Herman Melville, Bartleby, the scrivener (Bartleby le scribe), a-t-elle suscité autant de commentaires et de réécritures chez divers penseurs, écrivains et plasticiens ? A quoi tient la fascination qu'elle exerce ? Par quelle magie parle-t-elle à nos contemporains une langue d'une troublante inactualité, comme si la résistance passive du scribe, trop souvent réduite à la fameuse formule "I would prefer not to", devenait une sorte de viatique en nos "temps de détresse" ? Dans L'Effet Bartleby, Gisèle Berkman interroge les commentaires philosophiques qui, de Blanchot à Deleuze, en passant par Derrida, Agamben et Badiou, ont contribué à donner un statut particulier à ce texte. Ce faisant, elle cartographie cette modernité, indissociablement littéraire et philosophique, qui se situe peut-être déjà derrière nous. L'effet Bartleby désigne ici l'effet singulier que la littérature produit sur la philosophie, en une scène de charme et de sidération mêlés dont la nouvelle de Melville est un peu la pierre de touche.
Gisèle Berkman est philosophe. Spécialiste de la pensée des Lumières, elle s'intéresse notamment aux rapports entre philosophie et littérature. Vice-présidente et directrice de programme au Collège International de philosophie, elle est chargée des relations internationales. En 2012, elle a consacré son séminaire consacré aux représentations de l?activité de pensée et travaille sur « ce qui nous empêche de penser ». Elle est membre du comité de rédaction de la revue Poésie dirigée par Michel Deguy. En 2011, elle a fait paraître aux éditions Hermann: L?Effet Bartleby, philosophes lecteurs.
Pourquoi les sociétés modernes ont-elles décidé de sacrifier les paysans ? Qui est responsable de ce processus qui semble irréversible ? Pour tenter de répondre à ces questions fondamentales, ce livre montre comment, depuis des décennies, en France comme ailleurs, le productivisme s'est étendu à l'ensemble des activités humaines. Avec pour conséquences : déracinement et marchandisation, exploitation du travail et des ressources naturelles, artificialisation et numérisation de la vie. L'époque est aujourd'hui aux fermes-usines et aux usines que l'on ferme ou délocalise, tandis que dominent, partout, finance et technoscience. Le sacrifice des paysans est l'un des éléments du processus global de transformation sociale dont il faut, au préalable, comprendre les causes. Ainsi, les auteurs analysent le mouvement historique au sein duquel s'est déployé le projet productiviste au cours des 70 dernières années, des "Trente Glorieuses aux Quarante Honteuses". Puis ils expliquent comment le long travail d'"ensauvagement des paysans" a mené à la destruction des sociétés paysannes et des cultures rurales. De ce véritable ethnocide, qui a empêché l'alternative au capitalisme dont une partie des paysans était porteuse, nous n'avons pas fini, tous, de payer le prix.
Plus l'école et l'éducation sont présentées comme étant en crise, plus l'utopie numérique y multiplie les promesses Même s'il existe une grande variété de situations en matière d'équipements informatiques selon les niveaux et les établissements, l'idée que l'école telle qu'on la concevait jusqu'alors est obsolète et qu'elle doit innover, se réinventer, s'adapter à un monde contemporain ultraconnecté, a triomphé. Ainsi, dirigeants économiques, intellectuels et politiques ne cessent d'appeler enseignants et pédagogues à céder devant l'impératif d'un prétendu progrès technique abstrait, et à s'en remettre les yeux fermés aux apprentis sorciers de la Silicon Valley. Ces mutations profondes, aux conséquences désastreuses, s'opèrent à grande vitesse dans une sorte d'inconscience générale et d'hypnose collective. Rares sont celles et ceux qui osent s'exprimer publiquement pour remettre en cause ces orientations. Ce livre leur donne la parole et montre que les processus en cours ne sont ni "naturels" ni inéluctables. Enseignants, intellectuels, soignants, parents, syndicalistes... y développent une critique des soubassements théoriques et des arrière-plans économiques de la numérisation de l'éducation, de la petite enfance à l'université. Autant de contrepoints qui expriment un refus de se laisser gouverner par des technocrates et autres startupeurs qui entendent révolutionner nos vies.
Heath Joseph ; Potter Andrew ; Saint-Germain Miche
Malgré tous ses efforts pour paraître subversive, la contre-culture n'a pas seulement été inefficace dans sa lutte contre le capitalisme, elle lui a fait faire ses plus grands bonds en avant : création de nouveaux segments de marché, triomphe de l'individualisme, dissolution des structures collectives, exaltation de toutes les formes de consumérisme, fabrication d'un conformisme rebelle... Les auteurs ébranlent de manière argumentée et précise, parfois provocatrice, nombre de certitudes sur la nature du capitalisme et le sens du combat contre celui-ci. Une lecture résolument à contre-courant.
En s'appuyant sur de très nombreuses recherches et études scientifiques internationales, le grand psychiatre et spécialiste du cerveau Manfred Spitzer montre à quel point notre dépendance aux technologies numériques menace notre santé, tant mentale que physique. Elles provoquent chez les enfants et adolescents comme chez les adultes de nouvelles maladies et en rendent d'autres plus fréquentes : baisse des performances cognitives, troubles du sommeil, dégradation des capacités d'attention et de concentration, tendance à l'isolement et au repli sur soi, dépression, disparition du sentiment d'empathie, etc. Et même, chez les plus jeunes, baisse de la motricité et des capacités de perception. Ce vaste tableau des connaissances scientifiques sur les effets des écrans, enfin traduit en français, a rencontré un immense écho en Allemagne et dans le monde entier où il a provoqué nombre de débats et de prises de conscience. Cette synthèse majeure s'articule à une réflexion critique profonde qui ne se contente pas de lancer l'alerte sur les cyberpathologies. Elle nous apprend aussi à nous en protéger et à agir à titre préventif. Une contribution absolument cruciale pour tenter d'éviter un désastre psychologique et social.