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Portant bas nos ombres
Zoss Mary-Laure ; Lindenbaur Ena
FARIO
12,50 €
Épuisé
EAN :9782385730352
Combien sont-ils ? Et comment le sont-ils, sortis des rails, celles et ceux que la violence des us et des règles de ce monde a jetés sans bruit et sans appel dans le dehors ? A même les trottoirs et les dalles que nous empruntons chaque jour. C'est à approcher cette condition, cette forme d'absence à soi et aux autres que s'évertuent, mélancoliquement, ces pages de Mary-Laure Zoss. Ne plus être vu, avoir presque oublié le familier du foyer, de la lampe et de l'eau, ne plus parler que dans le murmure rauque, ne plus même rêver d'un lendemain qui diffère, n'avoir d'autre horizon que l'arête de béton ou d'asphalte, les murs de l'impasse, les gravats de la vie des autres. Et pourtant savoir au fond de soi que réside celée, comme au secret de la prison des jours, une histoire, peut-être. Sentir même vaguement qu'on a eu une enfance, qu'on a connu des bouts de campagne, une sorte de famille, des matins et des chants d'oiseaux. Autrefois. Ce que laisse entrevoir ces poèmes, c'est peut-être le dénuement que requiert le poème, le silence dans lequel il faut entrer avant d'oser, avant d'avancer, prudemment, sobrement, en tremblant, quelques mots qui feraient phrase. La voix de Mary-Laure Zoss dessine ici, avec une grâce presque douloureuse, tragique, ce chemin. [... ] nos noms de figurants. qu'ils esquintent à tout bout de champ. ou consignent aux registres matricules. auxquels est ôtée leur résonance. sortis à jamais de la couleur. de l'appel des mères. et la honte d'être vu tombés. Mary-Laure Zoss a publié son premier recueil en 2007, Le noir du ciel aux éditions Empreintes, couronné par le Prix de poésie C. F. Ramuz. Suivent, entre autres, Entre chien et loup jetés puis Où va se terrer la lumière, Au soleil, haine rouée, et Une syllabe, battant de bois, chez Cheyne, mais aussi A force d'en découdre, Le Réalgar éditions. Aux éditions Fario elle a publié, avec des oeuvres de Jean-Gilles Badaire : ceux-là qu'on maudit, en 2016, et en 2022 Seul en son bois, dressé noir avec des oeuvres de Farhad Ostovani.
La ruine lente, les craquements, les pourritures. Ce qu'elles abritent de vent et d'eau croupie, parfois de lumière aussi. Le temps oeuvre et dilapide, mine lentement. L'âge déconcerte aussi les arbres. Ils vivent, croissent, puis soudain penchent, lentement s'écroulent, démantelés de l'intérieur, fissurés par les années, ou bien tranchés, abattus franc, dans la hâte des scies, des haches. Peu de formes du vivant, si l'on y songe, incarnent aussi éloquemment les âges successifs de la vie : jeunes pousses, adolescents graciles, sujets de pleine maturité, ancêtres chenus. Ce sont ces derniers surtout qui habitent ce recueil de Mary-Laure Zoss. On parlerait ici imprudemment de métaphore, ou plutôt légèrement. On ne sait plus trop comment circule ici la voix, ni l'image, dans quel sens. Ce serait plutôt comme un même murmure entremêlé, celui des vieux fûts qui dialoguent encore avec le ciel, de la vie en nous plus ou moins accordée à ses destins - une heure, un lieu -, du verbe qui croît ou s'exténue. Forêt de la langue, "clairières en soi" issues de coupes claires où s'élèvera la sève, la nouvelle, vastes houppiers aperçus dans le lointain, minces ramures effleurant la phrase, copeaux, sciure de nos présences à même la terre qui nous est échue. savoir ainsi, sans rompre le fil, être à même de s'aliter dans sa propre dépouille, accompagner d'un seul tenant la mue ; n'ayant rien à envier à ceux-là qui se prêtent sans gémir à la chute ; retraits sous leur émiettement - seuls visibles désormais, les passereaux travaillant à fouir les résidus ligneux, fatiguant la terre et le faisceau pourrissant des nervures ; quelle voix pour tirer de l'oubli - brusquement leur ombre par de mauvais chemins déversée, enchevêtrée aux cloisons d'herbe, aux haies d'orties - ce qu'ils déploient d'une durée où reprendre haleine ; quelle voix pour s'essayer à plus lente prosodie Mary-Laure Zoss a publié son premier recueil en 2007 Le noir du ciel aux éditions Empreintes, couronné par le Prix de poésie C. F. Ramuz. Suivent, entre autres, Entre chien et loup jetés puis Où va se terrer la lumière, et Une sylabe, battant de bois, chez Cheyne. Aux éditions Fario elle a publié, avec des oeuvres de Jean-Gilles Badaire : ceux-là qu'on maudit, en 2016.
Des perdus, des fâchés, des forcenés, des mioches embarrassés de leur corps et de leurs cris, affrontés aux pays, aux bordures des forêts, à la fougère et à la nuit. Dans le froid, une ébauche d'âme se disperse en buée. C'est l'enfance. Les poèmes en prose de Mary-Laure Zoss n'ont pas d'équivalent, bien que nourris par des voix qu'on ne saurait réduire au choeur pourtant très riche de la poésie suisse romande, de Roud à Chappuis en passant par Chappaz ou Jaccottet. Petits blocs durcis pour résister au temps et aux modes, une histoire y apparaît en filigrane, une famille plutôt vague s'y dessine, chacun comme membre épars d'un grand corps menacé de dislocation : à vau-l'eau, l'un traîne sous les toits, l'autre fait front aux vitres, un troisième se rue dans les combes... Et de quoi ça parle au fond ? Pour aller à l'essentiel, ces esquintés, ces reclus, ces demeurés n'ont pas encore essayé la parole ; elle, elle en perçoit le secours somme toute précaire, audacieux. Elle y va. Durement, âprement, parfois comme à reculons. La poésie de Mary-Laure Zoss, c'est ça : tenter de s'accrocher aux mots comme aux cris des buses qui tournoient dans les mélèzes, alors qu'on n'y voit pas grand chose, que tout semble définitivement gâché dans le fouillis des choses, dans la violence immédiate des êtres, dans l'insondable des visages ou des murs de roche, dans la vieille souillure des viscères.
Une destination, apparente ou souterraine, peut assurer à des pages disjointes, écrites au cours de quelques années, une même focale. C'est du moins ce dont l'éditeur a pris conscience et ce dont l'auteur a bien voulu se laisser convaincre. La destination apparente, c'est un lieu, puisque la revue fario a publié une première version des cinq premiers textes de ce petit volume. Le sixième, L'éloquence de la perruche, est inédit. La destination souterraine, au lecteur de la dessiner, mais on ne peut écarter ceci, une hypothèse : la margelle du temps où nous nous tenons en déséquilibre est celle des effondrements et des désastres à une échelle qu'on aurait eu naguère peine à imaginer. Elle conduit à une inévitable et hélas nécessaire opération, que seule une sensibilité encore aiguisée peut effectuer à l'intention des hommes nouveaux que nous devenons : un inventaire de ce qui tenait à l'âme et au corps de ceux que nous pensions pouvoir demeurer.