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Constituer l'Europe. Tome 2, Le motif européen
Stiegler Bernard ; Baquiast Jean-Paul ; Didier-Wei
GALILEE
22,00 €
Épuisé
EAN :9782718606903
S'il est vrai que la raison est d'abord un motif, un mobile, le désir qui émeut l'esprit - et pour le mettre en mouvement -, une société qui engendre une démotivation généralisée des producteurs et des consommateurs est profondément irrationnelle. La démoralisante liquidation de l'aidôs (vergogne) qu'étudiait Constituer l'Europe 1. Dans un monde sans vergogne, résulte d'une idéologie de la performance basée sur le calcul des motivations comme fondement de techniques de management et de marketing, mais qui, calculant l'incalculable, élimine la singularité qui est cependant le seul objet possible de la motivation, et ruine ainsi les processus d'individuation. Ce sont ces modèles de direction de l'activité industrielle, devenus contre-productifs, qui engendrent la démotivation. Le présent ouvrage esquisse une analyse des techniques managériales de contrôle et de stimulation de la motivation et de la performance qui dominèrent le XXe siècle, et propose des éléments pour une politique industrielle européenne, appuyés sur une autre théorie de la motivation. Celle-ci en appelle au concept d'individuation pensée comme processus à la fois psychique et collectif, et où l'articulation des deux niveaux s'opère à travers l'organisation des échanges symboliques, eux-mêmes conditionnés par des mnémotechniques aujourd'hui devenues industrielles. Le processus psychosocial est générateur de motifs en fonction des conditions d'organisation des échanges symboliques, et la définition de ces conditions en vue de l'intensification des motivations constitue la question politique en propre. Or, le devenir technologique des mnémotechniques, qui s'est subitement accéléré et modifié avec la numérisation, signifie qu'une politique n'est possible qu'à élaborer et à mettre en ?uvre les critères d'une économie industrielle des mnémotechnologies culturelles et cognitives, qu'il s'agit de transformer ainsi en technologies de l'esprit. Seule une politique industrielle de l'esprit constituera un nouveau motif européen fondé sur une rationalité économique revisitée, réinvestissant une raison européenne qu'il faut concevoir comme une économie du désir que concrétisent les motivations psychiques et collectives propres à l'âge des technologies industrielles de l'esprit. Soit la constitution européenne sera l'invention d'une nouvelle civilisation industrielle, soit l'Europe politique ne verra jamais le jour.
Cet ouvrage réunit les deux volumes de De la misère symbolique: L'Epoque hyperindustrielle (Galilée, 2004) et La Catastrophe du sensible (2005). Bernard Stiegler y poursuit sa réflexion sur la canalisation de la libido des consommateurs vers les objets de la consommation. Notre époque se caractérise comme prise de contrôle du symbolique par la technologie industrielle. L'esthétique y est devenue à la fois l'arme et le théâtre de la guerre économique. Il en résulte une misère, le conditionnement se substituant à l'expérience. Cette misère est une honte, celle qu'éprouve parfois le philosophe. La "honte d'être un homme" est suscitée d'abord, aujourd'hui, par cette misère symbolique telle que l'engendrent les "sociétés de contrôle". Il s'agit donc, d'une part, de comprendre les tendances historiques qui ont conduit à la spécificité du temps présent, mais aussi de fourbir des armes: de faire d'un réseau de questions un arsenal de concepts, en vue de mener une lutte. Le combat à mener contre ce qui, dans le capitalisme, conduit à sa propre destruction, et à la nôtre avec lui, constitue une guerre esthétique. Elle-même s'inscrit dans une lutte contre un processus qui n'est rien de moins que la tentative visant à liquider la "valeur esprit", comme le disait Valéry.
Troisième tome de La technique et le temps, Le temps du cinéma et la question du mal-être peut cependant être lu de façon autonome : les problématiques qui, ayant été instruites dans les deux premiers ouvrages, sont indispensables à la compréhension de celui-ci, y sont réintroduites, creusées et réexaminées. A certains égards, on pourrait même dire que Le temps du cinéma et la question du mal-être constitue une bonne introduction à La Faute d'Epiméthée (T1, Galilée, 1994) et à La Désorientation (T2, Galilée, 1996). Entre la parution de La Désorientation et le moment où j'achève ce nouvel ouvrage se sont écoulées cinq années. Ce qui, il y a cinq ans, devait initialement constituer le troisième tome de La technique et le temps, était déjà écrit sous une forme presque définitive depuis 1992, et aurait pu et dû paraître aussitôt après La Désorientation. Diverses causes ont contribué non seulement à différer cette publication, mais à en modifier en profondeur à la fois le contenu et l'ordre de parution. Ce qui devait être le troisième tome, Le Défaut qu'il faut, est désormais précédé par ce Temps du cinéma, ainsi que par un ouvrage à paraître prochainement, Symboles et diaboles. Dans le dernier chapitre de La désorientation, j'avais introduit la thèse selon laquelle les objets temporels industriels constituent l'élément déterminant du siècle : Les industries de programmes, et plus particulièrement l'industrie médiatique de l'information radiotélévisée, produisent en masse des objets temporels qui ont pour caractéristique d'être écoutés ou regardés simultanément par des millions, et parfois des dizaines, des centaines, voire des milliers de millions de "consciences" : cette coïncidence temporelle massive commande la nouvelle structure de l'événement, à laquelle correspondent de nouvelles formes de conscience et d'inconscience collectives. J'avais repris sous une autre forme cette même idée sur la quatrième page de couverture : Un objet est "temporel" lorsque son écoulement coïncide avec le flux de la conscience dont il est l'objet (exemple : une mélodie). Dans la nouvelle calendarité, les "flux de conscience" de la collectivité mondiale se déroulent en coïncidence avec les écoulements temporels des produits des industries de programmes, dont il résulte un bouleversement du processus même de l'événementialisation (de "ce qui arrive", de ce qui a lieu, de ce qui conjugue l'espace au temps, comme temps). Bouleversement qui affecte aussi l'événement biologique, commande le "temps réel" numérique, etc. Analyser l'industrialisation de la mémoire, c'est ouvrir à nouveau la question philosophique de la synthèse (de l'unité du flux de la conscience, du jugement) - mais à nouveaux frais : en rupture avec ce qui, dans la philosophie, ne peut pas penser la synthèse qu'est déjà la prothèse. C'est cette question de la synthèse, pensée à partir d'une prothéticité originaire, qui constituera le coeur de la réflexion menée ici à partir d'une nouvelle lecture de la Critique de la raison pure.
Mon devenir-philosophe en acte, si cela eut lieu, et je crois bien sûr que cela eut lieu, fut l'effet d'une anamnèse produite par une situation objective dans le cours accidentel de mon existence. L'accident consista en cinq années d'incarcération que je passai à la prison Saint-Michel de Toulouse puis au centre de détention de Muret, entre 19'78 et 1983 - années évidemment précédées par un passage à l'acte, c'est-à-dire par une transgression. Or, ce furent cinq années de pratique philosophique, de phénoménologie expérimentale, et de passage aux limites de la phénoménologie, après ce « passage à l'acte » qui n'avait, en soi, strictement rien de philosophique. On doit toujours être prêt à philosopher à mort, comme le fait Socrate, et philosopher dans le mourir qu'est une vie; mais « une vie », cela veut dire ici une existence et une facticité, c'est-à-dire une accidentalité. Par exemple, la condamnation à mort de Socrate est un accident qu'il faut: dont Socrate va faire en sorte qu'il le faille, dont il va faire un défaut qu'il aura fallu. La vocation philosophique, s'il y en a, se donne comme chez Proust dans le futur antérieur d'un après-coup, comme endurance de l'après-coup. L'après-coup traverse et structure ce que ces cinq années de prison furent pour moi - mais aussi les vingt qui les suivirent, et qui m'ont conduit aujourd'hui devant vous comme devant la loi.
L'étrange parfum des fleurs exotiques, la couleur des balisiers, la poétique de la toponymie, les formes tropicales transformées en forces, le cimetière qui est une plage, la trace sur le sable d'un enfant à venir, le pays natal où l'on n'est pas né, la vie sous l'eau, le regard d'un serpent, l'oeil d'un poisson flûte, la lenteur des animaux marins, les séquences d'une pêche miraculeuse, les lumières de la nuit dans un mouillage, l'ombre de Gauguin, la géométrie cosmique d'un squelette d'oursin, le surgissement d'un cercueil, la secousse d'un tremblement de terre, les temps de l'holothurie ou du colibri, le langage des bateaux, la déesse rousse du volcan, les lumières d'un vaisseau fantôme, la naissance de la nuit, la cérémonie d'une noce païenne, l'énergie du rayon vert, le partage des eaux avec une tortue, la furie d'un combat de coqs, la mélancolie du carnaval : la poésie est toujours autobiographique. Voici l'un de mes journaux.
Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose à Derrida. Pas non plus de suppléer à des manques chez lui. Rien du double sens de ce mot — supplément — dont il a fait une de ses signatures conceptuelles. De manière générale, on ne complète ni on ne remplace jamais rien dans l'oeuvre d'un auteur : elle vaut telle qu'elle existe. Je pense plutôt à un troisième sens du mot, à ce sens littéraire ou journalistique selon lequel on joint une publication à une autre pour offrir un autre registre ou un autre aspect (un supplément illustré, sonore, ou bien encore le Supplément au voyage de Bougainville...). Ces textes écrits au gré des circonstances — colloques, ouvrages collectifs — et au fil de vingt-cinq années ne sont ni des études, ni des commentaires, ni des interprétations de la pensée de Derrida. Ce sont, pour le dire ainsi, des réponses à sa présence — telle qu'elle est venue et qu'à nouveau elle nous vient, supplément d'elle-même.
La publication d'un Carnet soviétique écrit lors d'un voyage effectué en URSS en 1983 est l'occasion de critiquer ce que je nomme la gauche bifide - l'une libérale, l'autre robespierriste -, au nom d'une autre gauche : celle de l'individualisme libertaire. Pour ce faire, il faut penser l'impensé de la gauche. Penser l'impensé de la gauche, est-ce vouloir la fin de la gauche ? C'est vouloir plutôt la fin de cette gauche bifide et promouvoir une gauche qui en est très exactement l'antipode : celle de l'individualisme libertaire, forte de singularités qui installent dans l'Histoire leur révolte et leur rébellion, leur insoumission véritable et leur indocilité concrète au nom de la liberté. Doline avait bien raison - c'était la leçon de sa Révolution inconnue qui fut mon livre de chevet lors de ce séjour en URSS, c'est son esprit libertaire qui m'a animé et m'anime encore jusqu'à cette heure où je vois les Gilets Jaunes mourir d'avoir été mordus par Macron puis étouffés par les anneaux constricteurs de Mélenchon.