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Europe N° 996, Avril 2012 : Gilles Deleuze
Grossman Evelyne ; Zaoui Pierre
REVUE EUROPE
18,50 €
Épuisé
EAN :9782351500477
L'une des caractéristiques les plus constantes de la philosophie de Gilles Deleuze est sans doute à chercher dans le rapport très paradoxal que ce penseur n'a cessé d'entretenir avec ce qu'il appelait tantôt la "non-philosophie" (d'abord les sciences, les arts et la littérature, mais aussi la psychanalyse, la politique, l'économie, la géographie, l'animalité...), tantôt une "compréhension non philosophique" qui opérerait non plus par concepts mais par "foncepts" (les fonctions de la science), "affects" (les blocs d'émotions de l'art, notamment de la littérature), et "percepts" (les blocs de perceptions impersonnelles de l'art, notamment en peinture et en cinéma). D'un côté, en effet, Deleuze n'a cessé de rappeler combien ce rapport ou cette compréhension pré-philosophique était constitutive du geste philosophique lui-même, au moins pour toute recherche de "nouveaux moyens philosophiques d'expression". Mais d'un autre côté, il n'a cessé de se démarquer de toute philosophie de la culture comme de toute philosophie trop érudite ou trop spécialisée: la philosophie n'a nul besoin d'autre chose que d'elle-même, et philosopher c'est tout sauf savoir, c'est-à-dire dépecer, s'approprier ou s'annexer des pans de l'expérience humaine qui ne dépendent pas de soi et vivent très bien sans soi. Dès lors, tout se met à vaciller: entrer en rencontre nécessaire avec la non-philosophie serait-ce donc savoir sans savoir, voir sans comprendre, comprendre sans savoir, et "sortir sans sortir" selon la belle formule du poète Ghérasim Luca? Le premier sens de ce numéro Deleuze de la revue Europe serait d'essayer de démêler ces questions (non de les résoudre, mais de les penser, de les diffracter, et peut-être de les pousser plus loin) en respectant d'abord et autant qu'il est possible les multiples manières dont Deleuze a pu tisser ce rapport si troublant à la littérature, au cinéma, aux arts plastiques, à la politique, à l "économie, à la psychanalyse... Il s'agit simultanément de rendre Deleuze à sa sauvagerie ou au caractère volcanique, inassignable, fragmentaire et à jamais problématique de sa philosophie. A rebours, il importe aussi de tenir compte des multiples manières dont des" non-philosophes "(écrivains, cinéastes, musiciens, psychanalystes, militants politiques, logiciens...) peuvent se rapporter à Deleuze et y trouver, d'une façon ou d'une autre, leur miel. Car le rapport de Deleuze à la non-philosophie fonctionne aussi dans l'autre sens. Et il est essentiel de comprendre comment."
Certaines des oeuvres majeures du XXe siècle (celles d'Artaud, de Beckett, de Michaux, d'autres encore...) déforment les figures reçues de l'art, de l'écriture, du sens. Elles bouleversent nos systèmes de pensée et la tranquille stabilité des oppositions qui souvent les gouvernent. En ce sens, elles relèvent d'un nouvel iconoclasme. Elles nous invitent par exemple à nous poser quelques questions troublantes, dont celles-ci : face à la normopathie contemporaine, ce cache-misère d'une inavouable dépression, face à ce narcissisme grégaire socialement gratifié où chacun se reconnaît dans le regard admiratif qu'un autre semblable lui jette pour qu'il le lui renvoie, comment inventer les formes vivantes (plastiques, plurielles) d'une résistance à l'image ? Comment se déprendre des formes pétrifiées de l'identitaire ? Comment inventer à chaque instant les figures mouvantes de la représentation de soi et de l'autre sans y perdre toute identité ?Sous ce mot de défiguration, on tentera de suivre le mouvement de déstabilisation qui affecte, dans les textes modernes, la figure : mise en question inlassable des formes de la vérité et du sens, passion de l'interprétation.
Qui n'a, au moins une fois, rencontré l'angoisse? Palpitations, boule au creux de l'estomac, souffle coupé, malaise qui enfle sourdement... L'angoisse est une "ventouse posée sur l'âme", disait Antonin Artaud. Est-elle la voie obligée d'entrée dans l'écriture: l'impouvoir qu'explorèrent Blanchot et Derrida, le vertige du "comment commencer" qu'évoquent Beckett ou Foucault, "l'expérience abjecte" de la psychanalyse selon Lacan, le grouillement informe de l'être pour Levinas? La pensée est-elle une figure de l'angoisse?. L'angoisse dont il s'agit ici n'a pas la familiarité de nos peurs intimes, aussi violentes soient-elles. Ce sont pourtant ces mêmes territoires qu'explorèrent nombre d'écrivains et philosophes du XXe siècle. Tous disent la formidable puissance de création gisant au c?ur de la négativité anxieuse: déconstruction (Derrida), dés?uvrement, désastre (Blanchot), dédit (Levinas), décréation (Beckett), litanie des "il n'y a pas de..." chez Lacan, fin de l'homme pour Foucault. L'angoisse de penser désignerait alors cette expérience d'écriture - tantôt jubilatoire, tantôt affolante -, dans laquelle Je pense hors de Moi
« Là où d'autres proposent des oeuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. La vie est de brûler des questions », écrit en 1925 Antonin Artaud dans L'Ombilic des Limbes. Une dizaine d'années plus tard, son Théâtre de la Cruauté révolutionne la conception occidentale du théâtre : la littérature est un acte, martèle-t-il, la mise en jeu de forces, l'inverse d'une consommation à distance. Lui, que les psychiatres qualifieront de schizophrène, luttera inlassablement contre la rupture entre les choses et les signes, entre l'art et la vie. Évelyne Grossman retrace ici la trajectoire d'Artaud depuis ses premiers poèmes surréalistes jusqu'aux textes fulgurants de la fin : ses expériences cinématographiques et théâtrales, ses voyages vers les anciens mythes du Mexique ou d'Irlande, les neuf années d'internement psychiatrique, sa furie d'écriture et de dessins jusqu'à sa mort en 1948. Au-delà de la légende du poète maudit, se dessine le corps-oeuvre d'Artaud, cette « matérialisation corporelle et réelle d'un être intégral de poésie ».
Pour en finir avec le jugement de dieu est sans doute le livre d'Antonin Artaud qui libère le plus violemment cette voix forcenée, cette voix de fureur et de fièvre qui apparaît comme l'ultime état, l'ultime éclat de sa parole de poète.La poésie prend ici la forme d'une profération, d'une vaticination, mais loin de vouloir faire entendre le message inspiré ou imposé à un oracle par un dieu quelconque, Artaud entreprend de transcrire les mots, les balbutiements, les cris comme s'ils étaient directement engendrés par le corps souffrant, brisé, torturé d'un médium qui refuse toute intervention transcendante.Ce dont témoigne ce livre, c'est d'une révolte ontologique, révolte radicale qui s'affranchit de tous les recours, de tous les secours, de toutes les croyances, pour s'en tenir aux seules sonorités, aux seuls timbres, aux seules vibrations des choses. «Le timbre a des volumes, des masses de souffles et de tons, qui forcent la vie à sortir de ses repères et à libérer surtout ce soi-disant au-delà qu'elle nous cache/et qui n'est pas dans l'astral mais ici.»