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Stanislas Breton
Gramont Jérôme de
CERF
34,00 €
Épuisé
EAN :9782204160438
J'aurai passé ma vie sous le signe d'un principe de contradiction, je veux dire la Croix du Christ, cette ombre, qui fascina ma jeunesse et ne m'a plus quitté, sur la tristesse des choses et sur la beauté du monde ; complice iconoclaste d'une rigueur critique, mais aussi élan intrépide qui bouscule nos arrêts pour les ouvrir à l'au-delà même de nos espoirs humains. " Marcheur infatigable, Stanislas Breton (1912-2005) n'a cessé d'arpenter les espaces contemporains du pensable. La meilleure manière de s'initier à son oeuvre, qui ne cesse d'entrecroiser les héritages du christianisme, du néoplatonisme, du thomisme, de la phénoménologie et du bouddhisme, est de mettre ses pas dans les siens, en revisitant en sa compagnie les cinq lieux d'une géographie intérieure qui l'ont marqué de leur empreinte : la Judée, Athènes, Rome, Paris, sans oublier l'Ailleurs le plus lointain que symbolise la ville de Kyoto. Ces noms de lieux permettent de dessiner le portrait d'un des philosophes les plus originaux du XXe siècle. Ils sont suivis de huit études qui sondent les dimensions d'une oeuvre riche et foisonnante dont le centre est la Croix du Christ, rapportée aussi bien à la métaphysique qu'à la mystique, la politique et la poétique.
Le commencement a déjà eu lieu, et pourtant il est encore à venir, signe que le commencement véritable, de qui dépend ensuite le cours entier de notre existence, et son sens, a été manqué. Ce que nous appelons sens tient dans cette direction qui tourne, ou retourne, l'existence vers ce commencement à venir, pour aller de l'impoétique vers le poétique, de la souffrance vers la joie, ou de la mort future vers la vie sans cesse recommencée. A la littérature de décrire alors le pluriel des possibles que nous pouvons éprouver, à la philosophie de montrer leur dissymétrie ou la promesse de leur dissymétrie, et à la théologie de justifier cette promesse et dire au nom de qui nous allons vers notre naissance. La philosophie qui est à faire, c'est celle de Lazare.
Nous le pressentons sans toujours pouvoir l'exprimer : nos expériences les plus ordinaires entretiennent une profonde unité avec celles de la poésie, de la peinture, et de l'amour. Qu'est-ce qui se donne dans ce qui, alors, commence ? Comment nommer, dire et décrire ce qu'"il y a" avant la pensée et qui la devance ? Sans doute peut-on montrer le chemin qui y mène, ou plutôt les chemins : la parole, le regard, l'affect. Il y a ce que rend présent le mot ; il y a ce qui se présente au regard ; il y a ce qui se rend présent dans l'affect. A la croisée de Husserl, de Merleau-Ponty et de Maldiney, Jérôme de Gramont interroge ici notre condition native, en visant le tréfonds de notre histoire affective, à ce point extrême et paradoxal où la souffrance, inévitable, peut se retourner à tout moment en joie.
Que le réel puisse manquer, cette leçon tout en paradoxe au coeur pourtant de la Recherche ne laisse d'étonner, d'un étonnement négatif qui ne relève pas d'un surcroît d'expérience mais de son défaut. Comment imaginer un tel manque puisque le réel n'a de cesse de s'imposer à l'expérience comme ce qu'il y a et qui sans cesse et de manière obvie nous est donné : par exemple ce jardin en fleurs, ces arbres, ces promeneurs, etc. , ou puisque notre existence ne se sépare pas de cette profusion de présences, ce cortège des choses au milieu desquelles nous sommes littéralement plongés. Le réel, l'inlassable plutôt, que l'expérience fournit sans relâche, jour et nuit. Et comment cette leçon pourrait-elle nous venir de Proust, c'est-à-dire d'un ouvrage voué précisément à d'infinies descriptions, avec un tel luxe de détails, une telle attention à l'infiniment petit, que notre sensibilité s'en trouve multipliée - mais sensibilité à quoi, sinon au réel forcément ? Qu'attendre de la littérature sinon qu'elle nous apprenne à voir davantage - mais seulement alors pour mieux distinguer tout ce qui s'offre déjà à nous dans l'expérience de ce jardin en fleurs. Quand le narrateur, dans les dernières pages de la Recherche, compare son livre encore à venir à des verres grossissants, il n'entend aucunement substituer une expérience fictive à celle que nous menons communément, il ne veut pas dire que nous n'avons rien vu, mais il invite son lecteur à lire en lui-même et mesurer la justesse de ce qui est écrit à l'expérience qui est bien la sienne. " Jérôme de Gramont
L'homme est un être de parole autant que de chair et de sang, et de celui qui existe entre naissance et mort nous pouvons dire tout aussi bien qu'il pense entre les premiers et les derniers mots. Mais celui qui commence à parler ne dispose pas de l'événement qui l'introduit dans la pensée, pas plus qu'il n'est maître de ses derniers mots, eux encore à venir. Aussi nos premiers mots sont-ils toujours en retard sur l'origine, tenus de répondre plutôt que d'inaugurer. Sans doute est-ce de bien des manières que nous pouvons les décliner, dans le désarroi comme dans l'éblouissement : l'existence blessée ou comblée appelle le verbe. Ce qui la blesse force à penser, et ouvre bien des dimensions (ontologie, politique ou théologie). Ce qui la comble donne à penser - l'œuvre d'art, sous ses multiples formes (sculpture, peinture ou musique) en est l'exemple. Ce qui nous affecte : tel est donc bien l'affaire de cette philosophie qu'on peut nommer première.