
La part du feu
LaurenceJ'ai appris la nouvelle de mon adoption il y a un peu plus de deux ans, presque par hasard. Mon père venait de se couper avec un couteau de cuisine, une profonde entaille à la main. Le sang dégouttait sur le carrelage blanc. Ma mère le regardait, consternée: il est vrai qu'il n'est pas très adroit, mais ses gestes à elle sont plus incertains encore depuis le début de sa maladie. C'est donc désormais à son mari qu'incombe la préparation des repas, un apprentissage difficile à soixante-deux ans passés. Souvent, Jacques se trompe. Parfois, comme ce jour-là, il se blesse.J'ai pensé, en attrapant un torchon, puis en calant des épaisseurs de coton sous une bande Velpeau pour tenter d'endiguer l'hémorragie, que la vieillesse de mes parents était tout sauf simple. Puis j'ai accompagné mon père, stoïque, aux urgences de l'hôpital. Là-bas, nous avons attendu près d'une heure - qui m'a paru un siècle - avant d'être pris en charge par une jeune interne.Pendant tout ce temps, Jacques n'a pas desserré les lèvres. C'est un homme qui parle peu et se plaint encore moins. Pourtant je voyais le sang, qui sourdait du bandage serré, ramper en mauvaise fleur rouge sur le blanc du linge. Quand, d'un seul coup, la ruche médicale a essaimé autour de lui et l'a emmené dans une salle d'examen, j'ai suivi le mouvement. Pendant que l'interne, qui avait assis Jacques sur un lit, défaisait rapidement le pansement imbibé de sang et préparait le matériel de suture («eh bien, vous ne vous êtes pas raté», a-t-elle lancé avec une intonation guillerette tout à fait déplacée), une infirmière a commencé la liturgie des interrogatoires hospitaliers: identité, âge, numéro de Sécurité sociale, antécédents, allergies, groupe sanguin. A toutes ces questions, mon père a répondu d'une voix monocorde, sauf à la dernière. A son énoncé, j'ai remarqué que son visage, déjà très pâle, avait changé de couleur, comme s'il virait au gris. Un éclat de panique a traversé son regard et il est resté muet. «Vous connaissez votre groupe sanguin, monsieur?», a répété l'infirmière.Le silence s'est épaissi dans la pièce surchauffée, saturée par l'odeur des antiseptiques.L'infirmière s'est tournée vers moi: «Et vous, vous le savez?»
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|---|---|
| Titre | La part du feu |
| Auteur | Gestern Hélène |
| Editeur | ARLEA |
| Largeur | 129 |
| Poids | 278 |
| Date de parution | 20130103 |
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