Les navires des historiens quittent-ils le port ? Si nous disposons de nombre d'excellents travaux sur la construction navale, la sociologie des gens de mer ou les routes et les flux maritimes, le bâtiment confronté aux éléments ainsi que la vie à bord sont des réalités bien moins souvent étudiées. L'historien confronté à bien des interrogations d'ordre technique se heurte à la fois à la relative rareté des sources et au fréquent mutisme de l'équipage sur sa vie et son travail à bord. Les évidences et la routine sont rarement consignées par écrit, à la différence de l'insolite et de l'exceptionnel. A partir d'exemples pris de l'Antiquité à nos jours et sur les principales mers du globe, de la Méditerranée au Pacifique, le navire est ici envisagé comme un système de moyens techniques mis en oeuvre par des hommes dotés de savoir-faire dans un environnement spécifique qui impose ses contraintes. On verra donc aussi bien les dommages lents et imperceptibles du temps et des éléments que ceux infligés par la brutalité des hommes et de la nature, les précautions prises comme les réparations à effectuer, les pratiques de navigation tout autant que les approvisionnements et les comportements à bord.
La Normandie existe avec évidence par ses monuments, ses paysages, plaines et vallées, bocages et vergers, plages et falaises, ses ciels changeants qui ont inspiré les peintres. Mais, plus qu'une entité géographique, elle est avant tout l'expression d'un destin collectif, d'une aventure humaine: celle des hommes du Nord envahisseurs venus de la mer, qui ont conquis cette terre et lui ont donné son nom; celle de leurs héritiers, les ducs qui en ont fait l'un des Etats les plus dynamiques du Moyen Age; celle des marins, paysans et citadins qui, dans une province devenue française, ont su préserver une partie de leurs coutumes et de leurs institutions. Aujourd'hui encore, la Normandie affiche une spécificité évidente. Olivier Chaline en restitue avec rigueur et précision les traits à travers les onze siècles de son histoire. Examinant tour à tour paysages et milieux humains - la mer, les champs, les villes -, il souligne les ruptures et les continuités, et s'interroge sur l'avenir de cet espace multipolaire qu'est la Normandie.
L'année tragique. Comment évoquer autrement ces mois tissés de noir qui ont vu se succéder quatre dauphins à la cour de Louis XIV? En avril 1711, le vieux roi perd son fils, emporté en quelques jours par la petite vérole. Sa tristesse est immense, mais Louis sait qu'il a en son petit-fils, le duc de Bourgogne, un successeur digne de lui. L'espoir tourne court: en février 1712, le jeune homme succombe à une maladie foudroyante; trois semaines plus tard, le fils de celui-ci, le duc de Bretagne, devenu dauphin l'espace d'un mois, meurt à son tour. Louis est pétrifié de chagrin, la France semble saisie d'horreur, l'Europe entière a les yeux fixé sur Versailles en deuil, frappé par ce qui ressemble à une malédiction. L'avenir de la dynastie des Bourbons, cet arbre jadis si puissant, repose sur un enfant de deux ans, arrière- petit fils du Roi-Soleil, dont les chances de survie semblent bien compromises. Louis XIV s'éteindra en 1715, ignorant que l'enfant qui lui succède alors régnera lui-même cinquante neuf ans. Ce moment crépusculaire, largement ignoré aujourd'hui, est raconté d'une plume magnifique par Olivier Chaline: il offre un portrait exceptionnel de Louis XIV, accablé par la douleur, mais gardant la tête haute et, jusqu'au bout, le sens de la majesté.
Olivier Chaline revient sur le règne de Louis XIV et explique ce qu'il a voulu faire, la façon dont il a exercé son métier de roi, ses projets et ses objectifs, les résultats qu'il a obtenus et l'attitude des Français face à son autorité absolue.
Ahmad Zaki fut entre 1892 et 1934 l'une des figures les plus dynamiques de la vie culturelle égyptienne : polyglotte, traducteur, bibliophile, philologue, homme d'érudition, mais épris de modernité et de voyages. A l'aise tant dans la culture arabe que française, il stupéfiait déjà ses contemporains par l'ampleur de ses connaissances et sa liberté d'esprit. Le tour d'Europe qu'il effectua à partir de 1892 et dont on présente ici la traduction intégrale a tout pour nous étonner encore aujourd'hui par éclectisme dont il témoigne. Rédigeant ses feuillets à la diable, d'où un style singulièrement alerte, l'auteur nous fait partager le regard qu'il porte à la fois en humaniste, en ethnographe amateur et en touriste bon vivant, sur l'Italie, la France, l'Angleterre, le pays de Galles, la péninsule Ibérique, auréolée pour lui du souvenir d'Al-Andalus et de ses splendeurs. Chemin faisant, ce qui se construit, dans ce récit au ton personnel, mi-parti d'humour et de souci patriotique, c'est aussi un discours occidentaliste, véhiculant savoir et représentations moins de "l'Autre", que des autres, mais sans aucune lourdeur dogmatique.
Alors que l'Amérique s'interroge sur l'héritage de la révolution fondatrice, et doit faire face à de grandes questions telles que l'expansion territoriale vers l'Ouest, l'industrialisation naissante, l'afflux massif d'immigrants ou encore la question de l'esclavage, les Américains manifestent un vif intérêt pour les deux révolutions qui secouent la France en 1830 et 1848. Ces événements font l'objet de multiples célébrations officielles et populaires aux Etats-Unis et donnent lieu à des débats passionnés dans la presse américaine, au Congrès et dans les milieux contestataires tels que les premiers mouvements ouvriers, les abolitionnistes ou encore le féminisme naissant. L'approche transnationale de Yohanna Alimi-Levy se démarque de l'historiographie traditionnelle et invite à penser autrement la démocratie américaine en soulignant la circulation d'idées entre les deux rives de l'Atlantique.
Tabeaud Martine ; Browaeys Xavier ; des Gachons An
Des centaines d'aquarelles. Un seul et même motif : le ciel de la Champagne. André des Gachons (1871-1951), artiste peintre, météorologue bénévole, a saisi presque chaque jour, pendant près de quarante ans, des instantanés du paysage céleste. Il les a associés à des relevés météorologiques. A l'état de l'air, il a ajouté un tableau du ciel, dont les couleurs et les formes changeantes devaient permettre de prévoir le temps du lendemain. Au temps de la Grande Guerre, ces oeuvres sont des documents de premier ordre, lorsqu'on les met en regard des témoignages des soldats et des officiers, qui étaient dans la boue des tranchées, les nacelles des ballons, à bord des avions ou derrière les canons. La "météo" était l'une de leurs préoccupations quotidiennes. Chaque jour, André des Gachons a donné des couleurs au temps. Il nous a laissé des ciels de Champagne qui entrent ainsi dans l'histoire de la guerre 1914-1918.
Résumé : Cet essai porte sur les romans écrits par Georges Simenon au cours des années trente, aussi bien les " romans durs " que les " Maigret ", et en renouvelle profondément la lecture. Il y décèle un scénario latent. Hanté par le " vertige de la perte " qui le pousse à un retour fusionnel dans le Monde-Mère sous les espèces du rien, voire de la mort, l'écrivain l'exorcise en se réfugiant dans le contre-monde du Livre, par instinct de conservation, en " avare " de son désir. Mais il en conçoit de la mauvaise conscience, car il s'éprouve alors comme un escroc, ou un faussaire : c'est donner en effet pour réels, dans ses livres, des êtres et un monde de papier, sans vraie consistance. Pour se laver de ce péché d'escroquerie, il place dans ses romans des personnages qui sont ses doubles, assignés à des espaces mettant en abyme le Livre. Ce sont des boucs émissaires, car ils endossent la faute et, d'une façon ou d'une autre - en mourant, dans bien des cas -, l'expient, ce qui permet d'en dédouaner l'écrivain. Cependant, il n'y a là qu'un subterfuge puisque, en réalité, ce sacrifice expiatoire du Livre et de son démiurge se produit... dans un livre. C'est pourquoi, un roman terminé, Simenon n'a d'autre choix que d'en entreprendre un autre.