Notre site web sera en maintenance ce mardi 3 février après-midi. Les commandes enregistrées ne subirons pas de retard de traitement.
Philosophie de l'ornement. D'Orient en Occident
Buci-Glucksmann Christine
GALILEE
32,00 €
Épuisé
EAN :9782718607610
L'ornement est-il un crime ou un style? C'est en ces termes que s'ouvrit à Vienne la scène qui décida de son statut au XXe siècle: d'un côté, sa condamnation par Loos et par tout le modernisme au nom de la pureté, et, de l'autre, l'élaboration d'une stylistique, de Riegl à Worringer, ou Deleuze. Développer aujourd'hui une "philosophie de l'ornement", c'est donc revenir sur ses enjeux et ses refoulés: ligne courbe du féminin, décor et exotisme de tous les Orients ou parures "primitives". Aussi cette philosophie prend-elle la forme d'un voyage dans l'ornemental, de Vienne à Tokyo. Car il s'agit de déjouer les visions dualistes d'un Orient radicalement autre" pour mieux confronter l'ornementalisme islamique ou japonais à certains moments privilégiés de la modernité, qu'il s'agisse du cogito ornemental de Venise, de Fontainebleau et de toutes les " manières ", ou du modernisme américain. Cette réinterprétation de la modernité "décorative", revendiquée par Matisse et Klee, traverse les frontières établies entre le pur et l'impur, l'art noble et l'art mineur, le masculin et le féminin, l'abstrait et le décoratif, pour dégager une esthétique transversale propre à l'articulation des différences culturelles d'une pensée postcoloniale. C'est pourquoi, à l'heure de la mondialisation, cette philosophie de l'ornement relève d'une culture de la fluidité et d'un "ornement de masse" qui exige une nouvelle théorie de l'artificiel et une philosophie du style" réinventée. Mais, à devenir virtuel, l'ornement, à travers toutes ses singularités culturelles et anthropologiques, ne devient-il pas aussi, ou surtout, universel?
En ces temps de crise marqués par le retour de la mélancolie propre à l'Occident, la recherche d'un au-delà de la mélancolie sonne comme un défi. Défi à la peinture, pensée ici à partir de son histoire florale et cosmique, entre figuration et abstraction, spirales et flux. Loin de toute fascination des corps martyrisés, la peinture relève d'une cosmogenèse des forces, comme le voulait Paul Klee. Défi à la pensée, qui, de Baudelaire à Pessôa et Benjamin, n'a cessé de développer une esthétique de la mélancolie moderne, où le trauma revient comme une ombre et un fantôme qui vampirisent l'ego, et le vouent à la perte et au malheur. Défi enfin à l'Occident, à son corps chrétien qui l'éloigne de tout athéisme pictural et des cultures de l'immanence. Aussi l'esthétique post-mélancolique revendique-t-elle la naissance d'un art-monde diversifié, d'Est en Ouest. Face à l'homogénéisation sans freins ni lois de la terre, elle développe une écologie du regard, qui insère l'homme dans l'univers et fait de l'hétérogène et du " Concevoir autre " (Segalen) les principes anthropologiques et philosophiques d'une immanence propre à l'art comme à l'existence. Imaginons donc un "" Ange de l'histoire " non benjaminien, aussi souriant qu'ailé, comme le rêve cosmique de ce papillon chinois, où l'énergie de l'éphémère, la légèreté et l'humour, sont les seules formes de résistance face aux conformismes et aux tragédies qui nous entourent. Car ce papillon, dans son envol et ses métamorphoses, porte loin le temps post-mélancolique d'un devenir qui est notre seule éternité.
Démocrite fut dans la Grèce antique un philosophe matérialiste fêté, qui parcourut le monde. Lors de son périple jusqu'en Inde, il a constaté la vilenie des hommes, à la suite de quoi il fit construire une petite cabane au fond de son jardin pour y finir en sage le restant de ses jours. Je nomme tentation de Démocrite et recours au forêt ce mouvement de repli sur son âme dans un monde détestable. Le monde d'avant-hier, c'est celui d'aujourd'hui, ce sera aussi celui de demain: les intrigues politiques, les calamités de la guerre, les jeux de pouvoir, la stratégie cynique des puissants, l'enchaînement des trahisons, la complicité de la plupart des philosophes, les gens de Dieu qui se révèlent gens du Diable, la mécanique des passions tristes ? envie, jalousie, haine, ressenti-ment le triomphe de l'injustice, le règne de la cri-tique médiocre, la domination des renégats, le sang, les crimes, le meurtre... Le repli sur son âme consiste à retrouver le sens de la terre, autrement dit, à se réconcilier avec l'essentiel: le mouvement des astres, la logique de la course des planètes, la coïncidence avec les éléments, le rythme des saisons qui apprennent à bien mourir, l'inscription de son destin dans la nécessité de la nature. Fatigué des misères de ce temps qui sont les ancestrales souffrances du monde, il faut planter un chêne, le regarder pousser, débiter ses planches, les voir sécher et s'en faire un cercueil dans lequel on ira prendre sa place dans la terre, c'est-à-dire dans le cosmos.
Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose à Derrida. Pas non plus de suppléer à des manques chez lui. Rien du double sens de ce mot — supplément — dont il a fait une de ses signatures conceptuelles. De manière générale, on ne complète ni on ne remplace jamais rien dans l'oeuvre d'un auteur : elle vaut telle qu'elle existe. Je pense plutôt à un troisième sens du mot, à ce sens littéraire ou journalistique selon lequel on joint une publication à une autre pour offrir un autre registre ou un autre aspect (un supplément illustré, sonore, ou bien encore le Supplément au voyage de Bougainville...). Ces textes écrits au gré des circonstances — colloques, ouvrages collectifs — et au fil de vingt-cinq années ne sont ni des études, ni des commentaires, ni des interprétations de la pensée de Derrida. Ce sont, pour le dire ainsi, des réponses à sa présence — telle qu'elle est venue et qu'à nouveau elle nous vient, supplément d'elle-même.