Notre vaste communauté de peuples peine à s'accorder sur l'originalité de sa propre personnalité, cinquante ans après la signature des traités de Rome et tandis que se poursuit l'élargissement de l'Europe de 1957. Malgré ces quelques repères officiels que sont le drapeau bleu étoilé, L'Hymne à la joie, la célébration de la journée du 9 mai et la devise "Unie dans la diversité", l'Europe souffre d'une manifeste carence en matière de représentation emblématique et symbolique. Ensemble disparate dont on peut se plaire à souligner l'imprécision des frontières, le continent se défait lentement des pesanteurs de la tradition historiographique et de la prégnance des mémoires collectives. L'histoire écrite et racontée conserve l'empreinte de ces nationalismes qui ont empêché de "dégager le tronc commun des mémoires européennes", selon l'expression de Charles-Olivier Carbonell. La réflexion sur les thèmes croisés des signes, des couleurs et des images de l'Europe proposée dans cet ouvrage procède du questionnement de chercheurs d'horizons disciplinaires très divers. Les auteurs ont ici été invités à éclairer les enjeux de leur représentation dans une perspective imagologique, au sens historique et sociologique du terme et les ont explorés à partir de la notion de point de vue. Ils ont interrogé l'histoire de la construction européenne en se fondant sur la représentation qu'en ont donnée et qu'en forgent sans cesse les différents protagonistes. Ils proposent une réflexion sur l'image de l'Europe et, au-delà, sur les images conceptuelles que chacun se forge de soi à travers l'autre - représentations iconographiques (photographies, situation véridique ou fantasmée des territoires et des populations sur la carte de l'Europe, dessins de presse, affiches, logos, drapeaux...), symboliques culturelles (repères et formalisations langagières, recherche de racines communes) et concluent à la lente et difficile formation d'un "imaginaire européen", mélange de traditions séculaires et d'expériences plus actuelles.
Dans la pensée du jeune Hegel, essentiellement théologico-politique, le moment francfortois est le moment critique conduisant à l'achèvement de cette pensée qui, à Iéna, réconciliera l'histoire, vérité de la politique, et la philosophie, vérité de la religion, dans la réunion rationnelle avec le présent saisi en son sens concret ou total. La proposition finale d'un tel salut à l'homme moderne, déchiré par les exclusives et les scissions de l'entendement, va clore positivement la négation sévère que Hegel, au cours de son séjour dans une ville faisant se rencontrer la vitalité commerciale nouvelle et la tradition spirituelle allemande, opère des solutions qu'il veut lire dans les abstractions opposées du judaïsme et du christianisme. Le premier est condamné avec virulence parce qu'il absolutise dans l'existence la différence (des commandements) en rejetant l'identité ; le second n'est pas absous parce que, inversement, il privilégie l'identité (de l'amour) en méprisant les différences. Hegel leur opposera l'identification, constitutive de la raison, de la différence et de l'identité, dont la future philosophie spéculative construira le développement dialectique.
Pour Hegel, l'absolu est esprit. L'esprit est donc principe de tout ce qui a sens (d'abord le logique) et être (d'abord la nature). Mais c'est seulement une fois qu'il est, en tant qu'esprit au début purement subjectif (en gestation dans l'existence naturelle du sens logique), devenu pour lui-même, objet de lui-même, comme esprit, que, dans une telle présence à soi de son faire, il agit véritablement. Se reconnaissant alors, et par là se satisfaisant, dans la nature spiritualisée qu'est l'" esprit objectif " et dans l'" esprit absolu " où il triomphe de sa propre naturalisation ou incarnation, il se fixe, en les fixant elles-mêmes, dans leurs figures respectives : droit, morale, vie sociale-politique ; art, religion, philosophie. Certes, l'esprit ne s'enferme dans aucun des actes qui le configurent de la sorte en le différenciant de sa présence totale à lui-même, mais, vérifiant celle-ci dans leur totalisation, il jouit réellement de lui-même dans leur remémoration pratique réitérée, qui fait bien d'eux les Actes de sa constitution. Les grandes figures de l'esprit sont évoquées dans ce recueil comme une telle auto-différenciation de son identité à soi absolue, par là en leur relation différentielle intime les unes aux autres, donc en leur problématicité. L'esprit, qui n'est qu'à se reconstruire en ses Actes, se révèle ainsi toujours vivant au cœur même de leur système.
Le texte de Hegel sur le Droit naturel, sans doute le plus difficile — par son exceptionnelle densité — qu'il ait jamais écrit, méritait qu'un Commentaire lui fût consacré, aussi en raison de la place privilégiée qui est la sienne au sein du hégélianisme, et, par là, de toute notre culture. Oeuvre-tournant, où s'assume la crise du monde moderne naissant, il récapitule de façon critique la réflexion théologico-politique du jeune Hegel, et institue originellement et originalement, en ses axes fondamentaux, la spéculation que le Système va développer. Mais dire qu'en lui se nouent, entre autres, les problématiques du rapport des sciences et de la philosophie, de la raison et de l'histoire (en son procès dialectique), du droit et de l'Etat, de l'économie et de la politique, etc., c'est dire qu'il est déjà au coeur d'interrogations qui sont encore les nôtres.
L'histoire de l'Orchestre rouge est la plus célèbre de toutes les affaires d'espionnage de la Seconde Guerre mondiale. Difficile de compter les films, les livres et les articles qui lui ont été consacrés. Aidé par un bataillon de héros anonymes et abrité derrière des sociétés-écran, son grand chef, Léopold Trepper, parvint à rassembler une masse d'informations nouvelles sur la machine de guerre nazie ! Et si Staline refusa de le croire lorsqu'il lui annonça, en juin 1941, l'imminence de l'invasion de l'URSS, Trepper rendit possible sa victoire lors de la bataille de Stalingrad. La vérité des faits est beaucoup moins séduisante. Les officiers du service de renseignement militaire soviétique (GRU) déployés en France et en Belgique n'ont guère été efficaces et leur grand chef s'est conduit en dilettante. Arrêté par le Sonderkommando Rote Kapelle constitué pour lutter contre eux, Trepper livra de lui-même les hommes et les femmes de son réseau. Il affirma plus tard avoir berné les Allemands (son célèbre "Grand Jeu") et avoir tout fait pour les sauver, mais c'est là pure invention. Embourbé dans sa collaboration avec les Allemands, il leur permit de pénétrer le coeur du dispositif clandestin du PCF Si près que le Sonderkommando faillit arrêter Jacques Duclos et décapiter la résistance communiste. Au-delà de sa relecture sans concession de quelques épisodes clés de la Seconde Guerre mondiale, l'auteur propose une réflexion sur la mémoire de cette épopée sanglante, qui ne laissa aucune place à ses véritables héros et glorifia l'imposteur. Il s'interroge sur la capacité de la société à se satisfaire d'une légende et à accepter naïvement le mensonge en tant que fragment d'histoire.
Au Moyen-Age le pouvoir se conjugue aussi au féminin. A rebours de la conception française du rôle des princesses de haut rang définie par la loi salique, les comtés de Flandre et de Hainaut sont, entre 1244 et 1503, le lieu d'exercice d'un pouvoir par les femmes. Marguerite de Constantinople, Marguerite de Flandre, Jacqueline de Bavière ou encore Marie de Bourgogne ne sont pas seulement filles, épouses, et mères : elles sont avant tout des femmes régnantes. Outils de validation et de pouvoir, leurs sceaux permettent de définir les contours de leur pouvoir politique et la singularité de leur statut. Par leurs spécificités iconographiques, héraldiques et emblématiques, les sceaux des princesses soulignent la place des femmes au sein de leurs lignées et comtés. Ce corpus sigillaire inédit, mis en regard avec les actes au bas desquels ils sont apposés (chartes, mandements, quittances), révèle les effets concrets de leur gouvernement. A travers l'histoire des pratiques de l'écrit et des représentations, ce sont les pratiques politiques des comtesses de Flandre et de Hainaut qui sont interrogées. In fine, cet ouvrage sur le pouvoir des femmes et les femmes de pouvoir se veut une contribution à l'histoire des femmes et du genre. Préface de Olivier Mattéoni
Hourmant François ; Lalancette Mireille ; Leroux P
Au Canada, les selfies du premier ministre Justin Trudeau sont devenus un marqueur de son identité politique et une ressource stratégique. En France, Nicolas Sarkozy, et plus récemment Emmanuel Macron, ont multiplié les couvertures de Paris Match, accédant avant même d'être élus au statut de célébrités politiques, n'hésitant pas à jouer sur les ressorts de la peopolisation pour asseoir leur visibilité et leur légitimité. Entre scandalisation et médiatisation promotionnelle, une nouvelle économie politique de la célébrité s'est imposée aux leaders politiques, désormais soumis à ces "tyrannies de l'intimité" dont parlait déjà Richard Senett à la fin des années 1970, comme au panoptisme des réseaux sociaux. En croisant les analyses et les regards transatlantiques, en confrontant les trajectoires - celles de Louise Michel et de Rachida Dati, de Marine Le Pen et de sa nièce Marion Maréchal Le Pen, d'Emmanuel Macron et de Justin Trudeau - il s'agit alors de tenter comprendre ce que la culture de la célébrité fait à la politique. Dévoiement de la politique pour les uns, appauvrissement du débat, disqualification du discours au profit des logiques émotionnelles, danger de démagogie par l'hypertrophie des affects, propension à l'exhibitionnisme des prétendants et au voyeurisme des électeurs, l'irruption de la "topique de la célébrité" peut aussi être considérée comme un outil de revitalisation de la politique à l'heure du désenchantement démocratique et de la crise de la représentation.
Le Bon Marché, les Galeries Lafayette, le Printemps, Le Bazar de l'Hôtel de Ville : ces enseignes aux noms évocateurs désignent des grands magasins. Temples de la consommation et symboles d'une société qu'ils ont contribué à produire, ils attirent depuis la fin du XIXe siècle des clients à la recherche d'affaires, parfois, et de distinction, souvent. Mais les grands magasins sont aussi des lieux de travail. Or, de ses travailleuses, on connaît peu le quotidien, sauf à se contenter des observations faites il y a plus de cent trente ans par Emile Zola dans Au Bonheur des Dames. A partir d'une longue enquête de terrain par entretiens et observation participante, cet ouvrage invite le lecteur dans les rayons d'un grand magasin prestigieux, que l'on appellera le Bazar de l'Opéra, afin d'y découvrir le travail de la vente (ses techniques, ses contraintes, mais aussi ses réjouissances) et les trajectoires de celles qui l'effectuent. Son objectif est de contribuer à la compréhension d'un travail, celui de la vente, et d'un ensemble de la société française, celui des employés de commerce.
Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, la liberté de conscience a été conçue, en latin et dans une poignée de langues européennes, comme une possibilité de croire, de changer de croyance ou de ne pas en avoir. Elle a ainsi reçu une acception distincte de celle de la liberté religieuse ou de la liberté de religion. Lors de son inscription dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, adoptée sans vote négatif par l'assemblée générale des Nations Unies en décembre 1948, ce droit individuel a néanmoins suscité des réserves ou oppositions qui ont empêché sa déclinaison constitutionnelle par des Etats membres. Une génération plus tard, la contestation de la liberté de conscience s'est trouvée renforcée au nom de la reconnaissance de sensibilités culturelles différenciées, au nom d'une lutte contre l'apostasie - parfois associée au blasphème ou à l'insulte contre des religions - ou au nom de la défense de l'unité d'un corps. Cette enquête historique s'inscrit dans le temps long des sociétés humaines. Etablie sur des sources linguistiques diverses, elle vise à saisir l'émergence d'une notion au sein de communautés spécifiques, du Bassin méditerranéen à la Chine et à l'Amérique, à comprendre les motifs d'adhésion et de rejet formulés par plusieurs centaines d'auteurs, à déterminer les modalités d'expansion de cette liberté, de sa traduction dans des langues qui n'en avaient pas dessiné les contours, ainsi qu'à appréhender les ressorts des remises en question contemporaines. Explorant, entre autres, les registres de la philosophie, de la théologie et du droit, cette recherche met en exergue la force et la fragilité d'une des libertés fondatrices de la modernité, historiquement située, louée ou décriée. Préface de Yadh Ben Achour