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Critique N° 810 Novembre 2014 : "Ingouvernables"
Boucheron Patrick ; Macé Marielle ; Bertrand Romai
MINUIT
11,50 €
Épuisé
EAN :9782707328199
L'art de ne pas se donner de chef, la ruse à l'égard de la puissance, le droit à la fuite ou à l'indifférence, l'exercice résigné du pouvoir : telles sont les pratiques anti-autoritaires que ce dossier explore, à travers quelques-unes de leurs formes historiques les plus remarquables. Dossier dépaysant : s'il interroge les philosophies contemporaines du pouvoir et des contre-pouvoirs, c'est en se tournant résolument vers les travaux originaux que des historiens et des anthropologues ont récemment consacrés à des régions, des périodes et des attitudes politiques qui déplacent nos catégories usuelles. Ainsi des révoltes du Japon médiéval et des "ikki", coalitions provisoires et inventives. Ainsi des gouvernances porteuses de ferments démocratiques expérimentées dans les communautés monastiques des XIIe et XIIIe siècles. Ainsi du refus de l'Etat par certaines populations des hauts plateaux de l'Asie du Sud-Est, dont les pratiques dessinent un territoire qui est aussi un concept : la "Zomia". Aux articles de Patrick Boucheron, Marielle Macé et Romain Bertrand, qui portent sur ces travaux, s'ajoute un entretien avec James Scott, l'auteur de Zomia, dont le savant travail ne laisse pas de faire appel à notre imagination politique et à notre désir de changer de langues et de concepts pour penser les rapports au pouvoir.
Moyen Age : quoi de neuf ? "Moyen Age" : l'expression de Pétrarque place d'emblée ces 1 000 ans dans un temps sombre, entre les splendeurs de la Rome antique et les feux de la Renaissance. Les historiens et les archéologues ont néanmoins totalement revu cette image : point de château fort type, pas davantage de déclin urbain ou de monde immobile, mais plutôt des villages bien avant l'An Mil, des échanges incessants et une étonnante capacité d'innovation. Alors : quoi de neuf au Moyen Age ? C'est aussi le thème de l'exposition de rentrée de la Cité des sciences et de l'industrie.
Quel est le problème? On le dira ici simplement, tant estcriante son actualité. Il s'agit de trouver les lieux où peut sedire le politique. Non pas la parole instituée et instituante de lagrande émotion révolutionnaire, mais celle, vibrante, efficacepour chacun, qui cheminera librement dans nos vies. Car elles'énonce partout, sauf là où elle s'annonce comme politique.Face aux textes, devant l'image, il faut pour la saisir s'adonnerà quelques exercices de lenteur. Faire comme eux, les troisphilosophes. Trois hommes d'âge différent, qui méditent, quicommentent et qui espèrent. Ils prennent la mesure de ladiversité du monde, tandis que le jour faiblit. Mais qui sont-ils? Giorgione a peint la succession des âges comme une énigme.Alors tentons de les faire converser, depuis le pli du tempsqu'ils occupent, arrêtés là, désoeuvrant le cours glorieux dessiècles, dans l'entretemps.
La scène se passe à Urbino, au palais ducal, à la fin du mois de juin 1502. Dans l'effet de souffle des guerres d'Italie, les petits États tremblent sur leur base; ils seront à qui s'en emparera hardiment. Insolent et véloce comme la fortune, César Borgia est de ceux-là. Le fils du pape donne audience à deux visiteurs. Le premier est un vieux maître que l'on nomme Léonard de Vinci, le second un jeune secrétaire de la Chancellerie florentine du nom de Nicolas Machiavel. De 1502 à 1504, ils ont parcouru les chemins de Romagne, inspecté des forteresses en Toscane, projeté d'endiguer le cours de l'Arno. Un même sentiment d'urgence les fit contemporains. II ne s'agissait pas seulement de l'Italie: c'est le monde qui, pour eux, était sorti de ses gonds. Comment raconter cette histoire, éparpillée en quelques bribes ? Léonard ne dit rien de Machiavel et Machiavel tait jusqu'au nom de Léonard. Entre eux deux coule un fleuve. Indifférent aux efforts des hommes pour en contraindre le cours, il va comme la fortune. Alors il faut le traverser à gué, prenant appui sur ces mots rares et secs jetés dans les archives comme des cailloux sonores.
Résumé : Le Moyen Age est une période qui prend de grands airs, mais qui produit un son de casserole... C'est comme cela que Patrick Boucheron commence ce texte, d'emblée surprenant, qui nous fait percevoir avec finesse combien les codes sociaux du Moyen Age sont différents de ceux d'aujourd'hui. Si l'on dissocie le mot révolte de l'idéal politique où on le situe, alors la révolte peut être la Saint-Barthélemy, le terrorisme, toute forme d'action violente contre l'ordre. Face à cet état de fait, l'auteur propose son "kit de survie" : se rappeler que quelle que soit la situation, il n'existe pas d'exemple historique où le pire dure éternellement.
La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. A ne pas marquer la déférence qu'exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l'acteur, ici, court de grands risques. Celui, d'abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s'écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l'allure d'un drame plein de fatalité et d'action, où l'acteur-acrobate - sportif, flambeur ou criminel - se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d'applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d'avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient.
Il y a le stigmate d'infamie, tel la fleur de lys gravée au fer rouge sur l'épaule des galériens. Il y a les stigmates sacrés qui frappent les mystiques. Il y a les stigmates que laissent la maladie ou l'accident. Il y a les stigmates de l'alcoolisme et ceux qu'inflige l'emploi des drogues. Il y a la peau du Noir, l'étoile du Juif, les façons de l'homosexuel. Il y a enfin le dossier de police du militant et, plus généralement, ce que l'on sait de quelqu'un qui a fait ou été quelque chose, et "ces gens-là, vous savez..." Le point commun de tout cela ? Marquer une différence et assigner une place : une différence entre ceux qui se disent "normaux" et les hommes qui ne le sont pas tout à fait (ou, plus exactement, les anormaux qui ne sont pas tout à fait des hommes) ; une place dans un jeu qui, mené selon les règles, permet aux uns de se sentir à bon compte supérieurs devant le Noir, virils devant l'homosexuel, etc., et donne aux autres l'assurance, fragile, qu'à tout le moins on ne les lynchera pas, et aussi l'espoir tranquillisant que, peut-être, un jour, ils passeront de l'autre côté de la barrière.
Si l'école aime à proclamer sa fonction d'instrument démocratique de la mobilité sociale, elle a aussi pour fonction de légitimer - et donc, dans une certaine mesure, de perpétuer - les inégalités de chances devant la culture en transmuant par les critères de jugement qu'elle emploie, les privilèges socialement conditionnés en mérites ou en "dons" personnels. A partir des statistiques qui mesurent l'inégalité des chances d'accès à l'enseignement supérieur selon l'origine sociale et le sexe et en s'appuyant sur l'étude empirique des attitudes des étudiants et de professeurs ainsi que sur l'analyse des règles - souvent non écrites - du jeu universitaire, on peut mettre en évidence, par-delà l'influence des inégalités économiques, le rôle de l'héritage culturel, capital subtil fait de savoirs, de savoir-faire et de savoir-dire, que les enfants des classes favorisées doivent à leur milieu familial et qui constitue un patrimoine d'autant plus rentable que professeurs et étudiants répugnent à le percevoir comme un produit social.
Juin 1940. Chartres, submergée par la foule des réfugiés du Nord, s'est simultanément vidée de ses propres habitants. Quelques unités combattantes en retraite la traversent encore, bientôt suivies par les premiers détachements de la Werhmacht. Resté à peu près seul à son poste, le jeune préfet est convoqué par le vainqueur, qui veut le contraindre à signer un document mensonger portant atteinte à l'honneur de l'armée française. Le dramatique récit de Jean Moulin, dont le dépouillement fait la force, ouvre, le 17 juin 1940, le grand livre de la Résistance.