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Claude Louis-Combet. D'un trait d'union
Bonnefis Philippe
GALILEE
18,00 €
Épuisé
EAN :9782718608648
Les quelques réflexion que l'on va lire, qu'il me soit permis de les placer sous l'invocation de Jean-François Lyotard. Sous la protection, mais aussi le sourcilleux patronage, de la figure qui aura accompagné, et peut-être guidé, les premiers pas que je risque, en tremblant, dans une oeuvre qui me fascine. Une oeuvre ensorceleuse, une oeuvre, hier encore, qui l'était mente au point de décourager en moi toute velléité de m'arracher au pouvoir hypnotique qu'elle exerçait sur ma craintive personne- et qui est l'oeuvre de Claude Louis-Combet. Aussi est-ce par reconnaissance, et comme une expression de mon affectueuse gratitude envers l'ami et le penseur, que ce petit livre emprunt son intitulé au texte que lui publièrent les éditions Le Griffon d'argile, à Sainte-Foy, province du Québec, où, sous le titre D'un trait d'union, parut en effet, en 1993, l'incisif opuscule confié par Lyotard à la collection qu'y dirigeait alors Mireille Calle-Gruber et qu'elle avait d'ailleurs elle-même baptisée "Trait d'union" en un geste qui m'impose d'en recopier ici l'argumentaire: "Trait d'union: petit trait horizontal hors de l'alphabet. Il marque la liaison, ou la séparation, dans certains composés. Il met en question ce qu'il rapproche; permet de passer outre. Lire par le trait d'union, c'est être conduit au bord des constructions: littéraires, sociales, philosophico-théoriques." Il marque la liaison ou la séparation, écrit Mireille Calle-Grüber. Il marque la liaison et la séparation, écrirai-je de préférence. Il marque l'une et l'autre tout ensemble. A l'égal, par exemple, du petit trait qui entre dans la composition d'une expression comme "judéo-chrétien": du petit trait placé par Paul de Tarse, Apôtre des Gentils, entre Shaoul et Paulus, et d'où résulte, écrit Lyotard, que la vérité du Juif est à chercher maintenant, inadmissible conséquence, dans le Chrétien: du petit tait qui fait passer la résurrection de la lettre par la transfiguration de la chair, et le rachat de la chair par la réinscription en elle de la lettre. Mais l'une et l'autre, tout aussi bien (dans la phrase qui précède, sans nous en rendre compte, est-ce que nous n'avons pas déjà sauté de cette oeuvre-ci à cette oeuvre-là? est-ce que nous ne sommes pas déjà passés de l'oeuvre immense du philosophe à l'oeuvre immense de l'écrivain?); mais l'une et l'autre, disais-je, à l'image, cette fois, du petit trait qu'un malicieux génie, pour le meilleur comme pour le pire, se sera un jour avisé de tirer entre Louis et Combet dans Claude Louis-Combet.
Ce recueil posthume rassemble treize textes de Philippe Bonnefis, dont certains sont inédits. Ils sont consacrés à l'oeuvre de divers écrivains (Flaubert, Baudelaire, Malraux, Cendrars, Simon, Quignard) et à celle d'un peintre (Valerio Adami). Auteur de nombreux ouvrages, Philippe Bonnefis fut longtemps professeur à l'Université Charles de Gaulle (Lille 3) et à Emory (Atlanta). Il a dirigé La Revue des Sciences Humaines et la collection " Objet ", aux Presses Universitaires du Spentrion.
Les premières guillotines étaient des machines à hache convexe. Le couperet y avait la forme d'un croissant. Une tradition, dont Alexandre Dumas s'est d'autant plus volontiers fait l'écho qu'il en pressentait toute la ressource, veut que ce soit Louis XVI en personne, et donc l'horloger de Versailles, mais un horloger cette fois malencontreusement visité par " le génie du mécanisme ", qui ait suggéré que le fer en soit taillé en biseau : que ce soit Louis XVI, en d'autres termes, qui, dessin à l'appui, ait finalement obtenu qu'on renonce au demi-cercle en faveur du triangle rectangle. Renoncement lourd de conséquences, ainsi du moins que ce livre, en traversant la littérature du XIXe siècle, aimerait le montrer. Terrible même par ses implications, et terrible, pêle-mêle, pour l'histoire de la France (l'histoire, en France, des fondations de la République) ; pour l'histoire de la géométrie (l'histoire politique, en quelque sorte, de la géométrie) ; et pour l'histoire du dessin (l'histoire, en tout cas, de la représentation du " visage humain ", l'expression est d'Artaud, par la peinture ou le dessin).
Démocrite fut dans la Grèce antique un philosophe matérialiste fêté, qui parcourut le monde. Lors de son périple jusqu'en Inde, il a constaté la vilenie des hommes, à la suite de quoi il fit construire une petite cabane au fond de son jardin pour y finir en sage le restant de ses jours. Je nomme tentation de Démocrite et recours au forêt ce mouvement de repli sur son âme dans un monde détestable. Le monde d'avant-hier, c'est celui d'aujourd'hui, ce sera aussi celui de demain: les intrigues politiques, les calamités de la guerre, les jeux de pouvoir, la stratégie cynique des puissants, l'enchaînement des trahisons, la complicité de la plupart des philosophes, les gens de Dieu qui se révèlent gens du Diable, la mécanique des passions tristes ? envie, jalousie, haine, ressenti-ment le triomphe de l'injustice, le règne de la cri-tique médiocre, la domination des renégats, le sang, les crimes, le meurtre... Le repli sur son âme consiste à retrouver le sens de la terre, autrement dit, à se réconcilier avec l'essentiel: le mouvement des astres, la logique de la course des planètes, la coïncidence avec les éléments, le rythme des saisons qui apprennent à bien mourir, l'inscription de son destin dans la nécessité de la nature. Fatigué des misères de ce temps qui sont les ancestrales souffrances du monde, il faut planter un chêne, le regarder pousser, débiter ses planches, les voir sécher et s'en faire un cercueil dans lequel on ira prendre sa place dans la terre, c'est-à-dire dans le cosmos.
Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose à Derrida. Pas non plus de suppléer à des manques chez lui. Rien du double sens de ce mot — supplément — dont il a fait une de ses signatures conceptuelles. De manière générale, on ne complète ni on ne remplace jamais rien dans l'oeuvre d'un auteur : elle vaut telle qu'elle existe. Je pense plutôt à un troisième sens du mot, à ce sens littéraire ou journalistique selon lequel on joint une publication à une autre pour offrir un autre registre ou un autre aspect (un supplément illustré, sonore, ou bien encore le Supplément au voyage de Bougainville...). Ces textes écrits au gré des circonstances — colloques, ouvrages collectifs — et au fil de vingt-cinq années ne sont ni des études, ni des commentaires, ni des interprétations de la pensée de Derrida. Ce sont, pour le dire ainsi, des réponses à sa présence — telle qu'elle est venue et qu'à nouveau elle nous vient, supplément d'elle-même.
Lorsqu'il prend quelque distance vis-à-vis de "la politique", c'est-à-dire lorsqu'il démissionne avec éclat du Rectorat où il avait été élu à la faveur de la révolution national-socialiste (Fribourg, 1934), Heidegger reprend son enseignement; et consacre son premier cours, pour la première fois dans sa carrière, à l'interprétation de Hôlderlin: d'une oeuvre de poésie, donc. Le geste, ostentatoire, répond explicitement et délibérément, il le dit, à l'exigence du "Politique, au sens le plus haut du terme". Les poèmes qu'il choisit de commenter sont au reste, sans le moindre hasard, les Hymnes de Hôlderlin, "La Germanie" et "Le Rhin". Ce qui ne laisse aucun doute sur sa préoccupation fondamentalement "nationale". L'orientation stratégique de cet enseignement, que confirmera dans les années suivantes la longue "explication" avec Nietzsche, est parfaitement nette: contre le nietzschéisme brutal et dévoyé qui sous-tend l'idéologie nazie, Heidegger entend mettre au jour ce qu'il appelle "la vérité et la grandeur interne du Mouvement". Il s'agit tout à la fois de vérifier et de rectifier le national-socialisme, non de le contester dans ce qui le justifie au départ. En somme, le discours de Heidegger se veut radicalement révolutionnaire. Il est tout entier dirigé contre une révolution en train de s'affaisser ou de sombrer dans la confusion. Sous cet angle, Hôlderlin - et Hôlderlin seul - est la Figure authentique et le véritable "Guide" du peuple allemand en souci de son existence comme peuple. Dans son Poème, c'est-à-dire aussi bien dans sa Pensée, pour peu qu'on s'applique à l'écouter et à s'acquitter d'une injuste dette à son égard (le silence et l'oubli où on l'a maintenu durant plus d'un siècle, après qu'on l'ait contraint au "refuge" de la folie), il y va secrètement du destin "historial" de l'Allemagne, voire de l'Occident tout entier. À la lecture attentive, à l'interprétation la plus rigoureuse de déceler un tel enjeu. Cette exégèse de Hölderlin, Heidegger la reprendra à maintes reprises dans les dix années suivantes: nouveaux cours, conférences, essais. (Sa célébrité en France est d'ailleurs due pour une part à la traduction, dès 1938, de son essai: "Hôlderlin et l'essence de la poésie".) Et il ne cessera d'y revenir après la guerre, on peut dire: jusqu'à sa mort, moyennant il est vrai un infléchissement très net, une atténuation de la virulence politique initiale au profit d'une prédication d'allure apparemment plus "religieuse" (un mot qu'au demeurant Heidegger a toujours récusé) ou "messianique", portant l'accent sur l'espoir d'une nouvelle expérience du sacré ou sur l'attente d'un dieu à venir. Mais, pour autant, la surdétermination politique de cette "prédication" ne disparaîtra pas: seul le motif purement "national" passera au second plan. Hôlderlin restera toujours le poète de la poésie pour être d'abord le poète des Allemands (puis des Occidentaux), au même titre, mais plus secrètement, plus profondément, plus difficilement, qu'Homère fut l'"instituteur de la Grèce". On tente, dans les essais rassemblés ici, de décrypter cette poétique éminemment politique, - et, en général, occultée comme telle. On découvre, au fil de la lecture, et grâce à une confrontation précise avec l'interprétation de Benjamin, que ce que cherche à déceler Heidegger au titre de l'essence de la poésie ou de la "poésie pensante", du rapport entre Poésie et Pensée, ce n'est pas autre chose en vérité qu'une "nouvelle mythologie" (une mythologie pour le temps à venir), c'est-à-dire une configuration "spirituelle" capable d'ouvrir la possibilité d'un sacré, sans quoi nulle existence proprement "historiale" n'est possible. Là où Benjamin, que Heidegger ne pouvait pas avoir lu initialement (et dont il ne fit pas grand cas lors de la publication, en 1955, des écrits posthumes), montrait comment c'est la "démythologisation" et la déconstruction du modèle antique qui avaient été pour Hôlderlin la condition de possibilité d'une poésie absolument inédite, Heidegger suit pour ainsi dire le trajo inverse: c'est le rapport - un certain rapport - de Hôlderlin aux Grecs qui retient d'abord sont attention, pour autant qu'il recèle une pensée de l'Histoire à venir; et, dans le Poème, c'est bien ce qu'il faut se résigner à nommer le Mythème qui fait l'objet de son obstination herméneutique ou de ce qu'on peut considérer comme son exégèse forcenée. Hôlderlin, en somme, n'est que le prétexte de l'élaboration philosophico mythologique, c'est-à-dire aussi "politique", de Heidegger lui-même. Dans ce volume, on s'arrête au bord de la question "religieuse", ainsi réouverte sous l'autorité de la préoccupation politique. Il y faudra, prochainement, une autre analyse.
L'étrange parfum des fleurs exotiques, la couleur des balisiers, la poétique de la toponymie, les formes tropicales transformées en forces, le cimetière qui est une plage, la trace sur le sable d'un enfant à venir, le pays natal où l'on n'est pas né, la vie sous l'eau, le regard d'un serpent, l'oeil d'un poisson flûte, la lenteur des animaux marins, les séquences d'une pêche miraculeuse, les lumières de la nuit dans un mouillage, l'ombre de Gauguin, la géométrie cosmique d'un squelette d'oursin, le surgissement d'un cercueil, la secousse d'un tremblement de terre, les temps de l'holothurie ou du colibri, le langage des bateaux, la déesse rousse du volcan, les lumières d'un vaisseau fantôme, la naissance de la nuit, la cérémonie d'une noce païenne, l'énergie du rayon vert, le partage des eaux avec une tortue, la furie d'un combat de coqs, la mélancolie du carnaval : la poésie est toujours autobiographique. Voici l'un de mes journaux.