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Ecole : mission accomplie
Bergounioux Pierre ; Ciriez Frédéric ; Toulouse Ré
AMSTERDAM
16,30 €
Épuisé
EAN :9782350960357
Si l'on met de côté les éternels laudateurs de l'école républicaine - ministres en représentation, sociologues de cour et pédagogues satisfaits -, dont la position commande les propos, on constate qu'aujourd'hui le discours dominant sur l'institution scolaire est empreint d'un formidable pessimisme : l'école est " en crise ", tragiquement victime de ses " dysfonctionnements internes ". Dans ECOLE : MISSION ACCOMPLIE, Pierre Bergounioux nous invite à reconsidérer posément les termes de l'analyse. Et si, au contraire, l'école n'avait jamais aussi bien fonctionné, manifestant une redoutable efficacité à perpétuer les rapports de domination ? En revenant en profondeur sur sa longue expérience de professeur de français, au carrefour de la langue et de la littérature, Pierre Bergounioux analyse la manière dont s'est façonné un nouvel imaginaire de l'école : celui de l'" égalité des chances ". Ceux qui échouent sont désormais convaincus de leur indignité, incapables de penser que, peut-être, cet échec pourrait avoir des causes extérieures à eux-mêmes ; les autres, à qui tout réussit, se voient dotés d'une légitimité symbolique nouvelle. C'est à la fiction d'une société pacifiée, où l'école ne ferait qu'entériner des capacités inégalement réparties, qu'il nous est ainsi demandé de croire.
Il était cinq heures lorsque le téléphone a sonné. Je suis souvent levé à cette heure où la nuit règne encore mais, ce matin-là, je dormais et c'est en rêve que j'ai su que mon père était mort. J'attendais ce moment depuis le moment où j'ai appris que nous mourrons, tous, et qu'il nous faut attendre. Il avait visité la place vingt-huit ans auparavant, au début du mois de juillet de ma treizième année. Je campais, sous la tente, à cinq cents kilomètres de la maison mais je vois l'étroit vestibule, la pomme du premier balustre en chêne verni, les deux portes latérales et l'amorce de l'escalier avec une telle netteté qu'aujourd'hui encore, je m'y laisserais prendre. La scène ne comporte aucune incongruité. Les portes sont à la bonne hauteur. Le bois de la rampe a la couleur du chêne. Je discerne mal les traits de ceux qui m'entourent mais cela se produit également de ce côté-ci quand on se trouve aux prises avec une douleur extrême. En revanche, je vois mon père étendu au pied du balustre. On a repêché son corps dans la Vézère."
Résumé : Le narrateur et son cousin Michel âgés de onze ans passent leurs vacances dans une maison de Corrèze où leur grand-père est en train de mourir tout doucement après une existence d'aventures extraordinaires sur des continents lointains. Il n'en faut pas plus pour que l'esprit des deux garçons s'enflamme et réussisse à passer sans le moindre hiatus d'une réalité quotidienne heureuse aux jeux fantastiques de l'imagination. Comme pour marquer la fin de leur enfance, ils inventent deux rites de passages. Dans le bois voisin, la nuit, il s'agit de traquer une bête fabuleuse, surgie du fin fond de l'Afrique, avec les récits et les livres du grand-père. Puis sur le désertique plateau de Millevaches, de marcher jusqu'aux sources de la Corrèze, où le père a l'habitude de pêcher des truites. Mais la Corrèze qu'ils découvrent n'est qu'un filet d'eau. Où sont les truites ? Deux questions capitales se posent alors. Au père : As-tu menti ? Au grand-père : As-tu peur de mourir ? Pierre Bergounioux évite aussi bien le ton de la narration enfantine que celui du souvenir. Il a inventé autre chose d'absolument original pour faire revivre la sensibilité d'un âge exigeant et lucide, bien que mêlé de rêves, encore.
Les quatre-vingt-quinze pages du dernier livre de Pierre Bergounioux se lisent d'une seule et solennelle traite. Écrites dans une langue travaillée, elles forment une splendide élégie qui fait que le roman se découvre poème. C'est le malheur de qui se confronte au secret de l'origine que Bergounioux exprime. Que faire lorsque le père vous a assigné une place et qu'il n'a rien dit de son choix ? Que faire de cet héritage silencieux ? "Pour être fixé, il fallait passer à l'extérieur" écrit l'auteur. L'adolescent cherchera dans les bibliothèques puis dans le Grand Paris les mots que le père se refuse à lui donner. Et il faudra bien des années pour qu'il renonce à chercher le sens dans "le grand théâtre du monde" et qu'il abandonne l'illusion que la vérité appartient aux autres. Le Premier Mot est donc le récit d'une intime traversée qui va de l'ailleurs vers soi. On y apprend que les ombres accumulées ne peuvent disparaître qu'à condition d'avoir trouvé ses mots propres pour les nommer. --Isabelle Rossignol
Résumé : Abandonné par sa femme Catherine, après dix ans de mariage, le narrateur se réfugie dans une petite maison qu'il vient d'hériter en Corrèze, toute proche du bourg où il est nommé professeur de français. C'est là qu'il va vivre le cauchemar de l'arrachement, la solitude, la tentation du suicide, ainsi que l'hostilité de ses voisins braconniers qui dévastent clandestinement son verger. Mais il va miser également sur l'espoir, celui de reconquérir Catherine. Car il lui envoie une lettre d'amour dément : consentira-t-elle à reprendre la vie commune ? En attendant la réponse à son ultimatum passionné, il se replonge dans la lecture de Flaubert comme dans un bain de vie seconde, à la fois organique et intellectuelle, qui lui permettra de survivre, jusqu'à l'extrême limite de ses forces, conscientes ou rêvées. Que sera le message de cette Catherine aussi lointaine que toute-puissante ? Ce roman, d'une violence dramatique patiente et concentrée, nous laisse jusqu'au bout dans l'anxiété. Mais pourquoi l'amour et l'intelligence ne triompheraient-ils pas, après le doute et le chagrin, des forces mises en jeu par le destin ?
Bâtonner (verbe) : action de copier-coller une dépêche fournie par une agence de presse en la remaniant à la marge. Pratique ordinaire, le bâtonnage résume à lui seul ce que le productivisme fait aux médias. C'est ce que montre le livre de Sophie Eustache, fruit d'une longue enquête, en nous immergeant dans les rédactions, web notamment. Mises en concurrence, celles-ci sont sommées de produire des contenus par les patrons de presse. Pendant que les sommités du journalisme pontifient, les ouvriers spécialisés de l'information, rivés à leur desk, travaillent à la chaîne. Dépossédés de leur savoir-faire par une organisation du travail taylorisée, leurs cadences s'accélèrent, leurs gestes s'automatisent. L'information, paramétrée par les algorithmes, est usinée en série dans les open spaces. Et dans cette course à la productivité, la fusion du néolibéralisme et du numérique détériore les conditions de travail et le travail lui-même. Dès lors, comment se fait-il que les travailleurs de l'information continuent de consentir à ce qu'ils font ? Si Bâtonner décrit la transformation des pratiques professionnelles, il interroge aussi les mécanismes de l'aliénation. Déqualifiée et disqualifiée, la profession proteste mais continue de se croire indispensable à la vertu publique. Toujours prompte à "checker" et "décoder" les fake news des autres, elle en oublie souvent que, réduit à une marchandise, le journalisme n'est pas l'ami du peuple, mais un vice qui corrompt la langue, la pensée et, avec elles, la possibilité de la démocratie.
A partir des années 1980, l'idée s'est peu à peu imposée : le clivage politique fondamental ne serait pas de nature idéologique - opposant le capitalisme au socialisme - mais civilisationnel. Cette conception, formulée notamment par Samuel Huntington, divise le champ politique entre d'un côté les tenants d'une vision sécularisée des rapports entre les hommes et les sociétés - "l'Occident" -, et de l'autre les défenseurs d'une conception religieuse ou "indigène" . Or de manière paradoxale, elle semble également s'être imposée au sein de courants intellectuels et politiques qui, considérant que l'accroissement de la domination de l'homme sur la nature est indissociable de celle de l'homme sur l'homme, érigent la pratique indigène en figure principale de l'opposition à la logique du capitalisme. Mais la perpétuation de la guerre et de la servitude dans l'histoire de l'humanité procède-t-elle vraiment de la diffusion des appareils conceptuels produits par l'Occident ? Etudiant les déterminants des trois mouvements historiques que sont le développement du capitalisme, la colonisation des Amériques et la traite atlantique, Ivan Segré montre qu'il n'en est rien, et que seul le recours à des facteurs d'un autre ordre - les comportements économiques prédateurs et la xénophobie - rend intelligible le cours de l'histoire.
La Révolution française a été taraudée par une question : comment transmettre l'événement inouï aux générations qui ne l'auront pas vécu ? Les révolutionnaires ont alors cherché à inventer des institutions civiles qui permettraient d'entretenir le souvenir, mais surtout une tenue, une manière révolutionnaire d'être au monde. Cette question, ces institutions, les lieux et les pratiques qu'elles ont fait surgir, sont autant de laboratoires sociaux sensibles pour comprendre comment l'événement depuis 1789 a été régulièrement réinvesti mais aussi dénié, renié, travesti, désinvesti, au point de devenir une sorte de "trésor perdu" pour des héritiers sans testament. La Restauration, les années 1830-1848, le Second Empire, la Commune de Paris, la Troisième République, le début du XXe siècle socialiste, les années sombres, ont métabolisé cette séquence brève dans de grandes discontinuités. Et les affrontements mortifères ont perduré de la Seconde Guerre mondiale à aujourd'hui. Loin d'une signalétique ambiguë faite de bonnets phrygiens, de bastilles à prendre et autres constituantes, ce livre invite à ne rien imiter mais aussi à ne rien négliger d'une histoire qui n'a pas été seulement libérale, d'une transmission qui n'a pas été seulement historiographique. Il invite, plus simplement, à retrouver la Révolution comme référence émancipatrice.
Dans Le Pouvoir des mots, Judith Butler analyse les récents débats, souvent passionnés, sur la pornographie, la violence verbale dirigée contre les minorités et l'interdiction faite aux homosexuels membres de l'armée américaine de se déclarer tels. Il s'agit pour elle de montrer le danger qu'il y a à confier à l'État le soin de définir le champ du dicible et de l'indicible. Dans un dialogue critique avec J. L. Austin, le fondateur de la théorie du discours performatif, mais aussi avec Sigmund Freud, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Jacques Derrida ou encore Catharine MacKinnon, elle s'efforce d'établir l'ambivalence du hate speech, de la violence verbale et des discours de haine homophobes, sexistes ou racistes: s'ils peuvent briser les personnes auxquelles ils sont adressés, ils peuvent aussi être retournés et ouvrir l'espace nécessaire d'une lutte politique et d'une subversion des identités. Elle esquisse ainsi une défense pragmatique du principe de la liberté d'expression, qui ne s'en tient pas aux arguments employés classiquement par les doctrines libérales, mais est surtout préoccupée par le souci de maximiser la puissance d'agir des dominés et des subalternes. Les lecteurs français trouveront dans ce livre des instruments inédits pour repenser à nouveaux frais les questions soulevées par les débats sur la pénalisation des discours de haine.