Cet ouvrage n'entend pas fonder une improbable macropolitique deleuzo-guattarienne mais souhaite plutôt explorer la présence d'une dimension micropolitique affirmative chez ces deux penseurs. Les chercheurs français et étrangers, dont les contributions sont ici réunies, abordent ainsi la dimension politique des arts, du cinéma et de la littérature en visant à souligner des formes de résistance au présent à l'heure où le globalitarisme économique et technologique induit un inévitable appauvrissement de la subjectivité individuelle et collective : " Nous ne manquons pas de communication, au contraire nous en avons trop, nous manquons de création ". Un enjeu éthico-politique de taille, retentissant autant chez Gilles Deleuze que chez Félix Guattari, consiste par conséquent à analyser les transformations de la subjectivité et de l'être-ensemble dans le cadre des mutations en cours, et à rendre compte des dynamiques de subversion nomadisantes, autant dans leur forme politique qu'esthétique, que les nouveaux régimes de domination viennent paradoxalement et indirectement produire.
La bêtise chez Deleuze et Derrida est le véritable problème de la pensée. Comment peut-on être bête, c'est-à-dire cantonner la pensée à reproduire ce qui est déjà connu, par exemple ? La bêtise est un régime où la pensée se complaît par conformisme au lieu d'exercer son inventivité, au lieu d'obéir aux forces qui la poussent à créer. Mais peut-on éviter d'être bête ? La bêtise protège, elle s'abreuve de savoir pour se complaire dans une image de souveraineté, elle engendre une violence réactive qui préserve le reflet du miroir. Toute décision ou action souveraines ne comporteraient-elles pas inextricablement de la bêtise et de la bestialité ? Se déplaçant sur la multitude des seuils de la langue comme une émanation nocive incontrôlable, la bêtise inquiète et rend les utopies suspectes. Elle laisse planer la menace constante de capacité d'envahissement. Impuissance ? Fatalité ? Comment trouver le fil clinique ou l'espace artistique d'une libération subjective entre ces pavés ? Et si nos démocraties tenaient elles-mêmes sur des pactes anachroniques, produisant des subjectivités qui dénient tout jeu à l'inconscient et donnant libre cours à des forces réactives qui déchaînent la bêtise ? Ce numéro de Chimères empoignera le combat entre la bête humaine et l'animal politique, entre des affects et des raisonnements, entre une souveraineté fondée sur la force et la musique d'un peuple en marche vers une démocratie toujours à venir.
Résumé : "Il y a un devenir-philosophe qui n'a rien à voir avec l'histoire de la philosophie, et qui passe plutôt par ceux que l'histoire de la philosophie n'arrive pas à classer" (Gilles Deleuze, Dialogues). Deleuze a choisi de s'occuper de ces penseurs inclassables, qui ont toujours échappé à l'histoire de la philosophie comme agent de pouvoir : Hume, Nietzsche, Bergson, Spinoza et, plus tard, Leibniz. Ces philosophes atypiques semblent ne pas avoir de rapports les uns avec les autres, et pourtant ils forment une constellation ou un archipel et tracent ensemble les orientations et les directions d'un devenir-minoritaire qui traverse les grands courants de l'histoire de la philosophie. Avec les éléments puisés dans leurs ?uvres respectives (l'empirisme, l'éternel retour, le virtuel, les multiplicités, l'expression, le pli) Deleuze constitue un collage, un portrait sans ressemblance, un récit sans début ni fin qui n'est pas un roman de formation, mais un roman policier ou de science-fiction à travers lequel l'historien-détective s'efforce de suivre les devenirs de la pensée, plutôt que de justifier ou célébrer son image institutionnelle. Le hasard fécond de la rencontre remplace ainsi la prétendue nécessité de l'histoire et les philosophes étudiés deviennent des interlocuteurs dans l'invention et l'expérimentation de nouvelles possibilités d'une théorie désormais inséparable de la pratique.
L'intitulé de cet ouvrage s'inspire du projet de linéalogie de l'anthropologue britannique Tim Ingold. Dans Une brève histoire des lignes (2011), Ingold se propose en effet d'explorer l'espace commun entre plusieurs activités théoriques et pratiques apparemment très éloignées ("marcher, tisser, observer, chanter, raconter une histoire, dessiner et écrire"), en posant les fondements d'une "anthropologie comparée de la ligne" . Comme Ingold, nous choisissons donc de nous situer dans l'espace de l'in-between, afin d'essayer de tisser les fils qui se nouent entre l'écrit et l'espace, les textes et l'architecture : "L'étymologie de texte c'est "tissu" et la ligne c'est un fil de lin. Mais les textes sont des tissus inachevés : aux lignes (les fils de trame) manque l'attache des fils verticaux (les fils de chaîne) dans le tissu achevé".
En 1989, dans Les trois écologies, Félix Guattari appelait « écosophie » l'articulation éthico-philosophique complexe « entre les trois registres écologiques, celui de l'environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine ». Si le déséquilibre écologique menace les équilibres vitaux sur la planète, une détérioration de plus en plus visible affecte parallèlement l'intelligence, la sensibilité, les modes de vie individuels et collectifs dans nos environnements multiples. Dans une perspective écosophique, ces deux processus ne peuvent être dissociés: c'est leur conjonction qui menace les rapports de la subjectivité humaine avec toutes les formes d'extériorité, avec toutes les manifestations du dehors (manifestations sociales, animales, végétales et techniques). L'écosophie pourrait donc se définir comme une passerelle transversaliste entre des domaines hétérogènes, comme une ouverture attentive aux mutations (politiques, philosophiques, économiques et techniques) de notre époque, comme une remise en question globale de notre vision de la biosphère, de la technosphère et de la biosphère. Dans une approche résolument transdisciplinaire, le numéro se propose de questionner les perspectives actuelles des « trois écologies », en accordant une attention particulière à la réflexion sur l?imagination et l'esthétique environnementales et sur l'émergence progressive d'un nouveau « paradigme esthétique » écosophique.
Le monde de Philippe Delessert "est bien un monde poétique, c'est-à-dire un monde vrai, dangereusement vrai, merveilleux ou sorcier : un monde dont nous aurions pu et dont nous ne pouvons plus être les maîtres". (Ionesco)
Cet essai pose la question de notre condition géographique à la faveur de la redécouverte de deux figures de l'Angleterre du premier XIXe siècle : William Gilpin (1724-1804) et John Thelwall (1764-1834). Le premier, qui, avec sa théorie de la beauté pittoresque, cherche à faire valoir l'atmosphère des sites tourmentés, influença Thoreau et les peintres américains de la nature. Le second, lecteur de Gilpin, marqua la sensibilité romantique anglaise, notamment ses compagnons Coleridge et Wordsworth. Si Gilpin inaugure une nouvelle façon de considérer l'espace, lequel cesse de n'être qu'un panorama — l'émotion naît du contact physique avec la nature et non plus seulement de sa représentation artistique —, Thelwall insuffle une dimension supplémentaire : ses observations, à la fois sensibles à la nature et attentives à ceux qui l'habitent, conduisent ce poète-paysan excentrique à développer une perception où philosophie de la nature et philosophie sociale sont inséparables.
On disait alors : Philippe est un saboteur. Mais c'était faux. Il fallait y voir de plus près. Philippe était un farceur. Un farceur assez inquiétant et d'espèce métaphysique." (Claude Frochaux)